François Hollande : grand maître ou capitaine pédalo ?

 Si François Hollande devait se représenter et surtout gagner l’élection présidentielle de 2017, il faudrait se résoudre à admettre qu’il est un personnage beaucoup plus brillant que ce qu’on lui concède habituellement, à coups de « Flamby », « Pépère » et autres « Fraise des bois » fréquemment utilisés à son encontre. Mais là encore, on se demanderait si son succès est dû à une stratégie gagnante finement élaborée ou à un facteur chance extraordinairement bienveillant à son égard. Car si sa stratégie de conservation du pouvoir semblait claire au départ, elle devient de plus en plus opaque à mesure que le facteur temps, élément central de ses calculs, joue en sa défaveur.

J’en reste à l’idée qu’après une campagne électorale bien marquée à gauche pour mieux terrasser Nicolas Sarkozy, François Hollande, confiant dans la thèse des cycles économiques, est arrivé au pouvoir en 2012 avec l’idée d’attendre un retournement économique favorable qui entraînerait la France sans effort sur un peu de croissance et de baisse du chômage. Après la violente crise de 2008, un tel retournement ne manquerait pas de se produire dans les deux à trois ans suivant son accession à la présidence de la République, et il resterait un à deux ans pour engranger des résultats économiques positifs permettant d’envisager sereinement une candidature réussie en 2017.

J’en reste donc aussi à l’idée qu’en attendant ce moment salvateur auquel les politiques menées par son gouvernement n’ont et n’auront aucune part, il s’est attaché à faire mine d’agir pour mieux brider les impatiences venues de sa gauche comme de sa droite, et surtout de l’Union européenne. Avec Jean-Marc Ayrault, Christiane Taubira, le « Mariage pour tous » et la politique pénale en début de mandat, puis avec la réforme du collège et des programmes scolaires, il donnait des gages à la gauche. Avec Manuel Valls, la loi Macron et le Pacte de responsabilité (baisse des charges des entreprises contre des embauches), il faisait les yeux doux à la droite, au Medef et à la Commission européenne en se glissant dans les habits d’un grand réformateur de nos structures.

Vis-à-vis de l’Union européenne, cette stratégie a plutôt bien marché puisque la limitation du déficit public aux 3 % exigés dans le cadre du pacte de stabilité et de croissance européen, d’abord promise pour 2013, a été repoussée (et acceptée) à 2015 puis 2017. Par contre, la réforme du collège menée par Najat Vallaud Belkacem a vu se lever contre elle une opposition farouche de la part des enseignants, pourtant bon public du parti socialiste dans leur majorité.

Tout ceci évoque assez nettement l’art périlleux de la « synthèse » dont François Hollande est réputé maîtriser toutes les subtilités. Si ce n’est que depuis la loi Macron, adoptée non pas par le vote des députés mais par utilisation répétée du 49.3, l’ensemble de la gauche est soumise à des tensions sévères et semble assez peu sensible aux exercices d’équilibriste du Président. Dans les rangs du Parti socialiste, bon nombre de députés « frondeurs » ont manifesté leur opposition à la plupart des politiques du gouvernement, jugées « de droite » voire « d’extrême-droite. »

Les attentats de 2015 ont encore compliqué la donne politique, tout en apportant un répit dans la chute de popularité de François Hollande. La réponse du gouvernement aux tueries islamistes de janvier et de novembre s’inscrit intégralement dans un resserrement de l’emprise sécuritaire sur le pays : loi Renseignement, état d’urgence prolongé deux fois et déchéance de la nationalité pour les terroristes, ces deux derniers points étant en passe d’être inscrits dans la Constitution (si les sénateurs suivent les députés). Les débats qui ont eu lieu autour de toutes ces mesures en ont montré la totale inopérance s’il s’agit bien de lutter contre le terrorisme, mais les Français les ont cependant approuvées dans leur très vaste majorité (77 %), à l’exception des peu nombreux libéraux d’un côté et des personnes proches de l’extrême-gauche de l’autre (où elles sont quand même 62 % à soutenir ces mesures).

Au sein du personnel politique de gauche, c’est une autre affaire. Christiane Taubira a quitté un prestigieux poste de Garde des Sceaux à la fin du mois de janvier dernier pour des raisons de désaccord politique majeur sur la déchéance de la nationalité. Comme un remaniement ministériel assez profond est intervenu quinze jours après, on comprend que cette décision était bien de son initiative personnelle et qu’elle comptait le faire savoir clairement.

A ce stade, la gauche est donc profondément divisée et surtout profondément défiante à l’endroit de François Hollande. Le malaise est si terriblement palpable que des voix (celle de Daniel Cohn-Bendit, celle de Thomas Piketty, par exemple) militent en faveur d’une primaire à gauche en vue de la Présidentielle, alors que la tradition donne généralement la priorité au Président sortant pour se présenter une seconde fois. Et l’idée fait son chemin.

A ce stade, on doit également noter que sur le plan des résultats économiques, rien n’évolue comme attendu. Le chômage français continue de monter (5,8 millions de chômeurs Métropole et Outre-Mer en catégorie A, B et C à fin décembre 2015, contre 4,6 en mai 2012) et le fameux retournement qui pourrait nous entrainer vers le haut dans son sillage n’arrive toujours pas. C’est d’autant plus angoissant pour François Hollande que les indicateurs économiques mondiaux sont tous en train d’être revus à la baisse en raison notamment du ralentissement de la Chine et de l’excès de dette dans le financement de l’économie.

Et à ce stade, on se demande sincèrement si François Hollande sait ce qu’il fait. Ah mais oui, bien sûr ! Il s’est engagé à ne se représenter que si la courbe du chômage s’inversait avant la fin de son mandat. Comme la solution par la croissance est maintenant exclue, il a pris le taureau par les cornes en décidant de mettre 500 000 personnes sans emploi en formation. C’était la grande annonce du nouvel an !

Et pour encore mieux faire, le gouvernement remanié qui doit le conduire jusqu’à la fin de son mandat fait la part belle aux différents courants de la gauche qui étaient quelque peu en froid avec l’exécutif auparavant. Les écologistes, dans un accès d’immense bonté, reviennent à trois et oublient tout ce qui les séparait de François Hollande (déchéance de la nationalité, budget de la politique écologique). Jean-Marc Ayrault, premier premier ministre de Hollande, symbole d’une certaine distance frondeuse, revient aussi à un poste relativement honorifique (Affaires étrangères) et nous gratifie immédiatement de quelques couacs à propos de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes. Des ministères amusants sont créés : biodiversité (pour plaire aux écolos), égalité réelle (pour plaire à un peu tout le monde à gauche). Bref, François Hollande, Président de tous les Français, va mener dorénavant une politique dont la sensibilité apparente est clairement « de gauche ».

Tout va donc pour le mieux. Tout va tellement bien qu’il serait dommage de ne pas s’offrir encore un petit coup de « synthèse » comme le Président en a le secret. François Hollande a donc lancé une dernière grande réforme, celle du marché du travail, autour des notions de flexibilité pour les entreprises et de sécurité pour les salariés du privé. Elle sera présenté en Conseil des ministres le 9 mars prochain, mais on en a déjà quelque idée : avec son assouplissement du temps de travail, sa limitation des indemnités payées par les entreprises en cas de licenciement pour faute, sa relative remise en cause des syndicats pas assez représentatifs et le renforcement des négociations au sein même de chaque entreprise,  ce projet de loi vu de la fenêtre de la gauche et de la plupart des syndicats est une abomination entièrement dictée par le Medef que même la droite n’aurait pas osé présenter. C’est si vrai qu’on murmure que la loi pourrait être adoptée par la méthode du 49.3 (visiblement, après l’avoir bien dézingué, l’exécutif y prend goût). Et qu’on recommence à parler primaire à gauche, surtout si Hollande ne se représentait pas.

François Hollande a donc avancé un nouveau pion sur son échiquier. Loin de raffermir le rassemblement de la gauche brièvement réalisé par le remaniement ministériel, il accentue à nouveau la dispersion et la fronde. Et dans le même temps, il a confirmé sur France Inter vendredi 19 février dernier qu’il  conditionnait bel et bien sa candidature à l’inversion de la courbe du chômage. Est-il en train de se dire qu’il y a urgence à adopter des mesures vraiment libérales pour avoir des chances d’aboutir sur ce point avant la fin du quinquennat ? Ou compte-t-il s’en tenir à ses 500 000 chômeurs en formation et faire subir à cet ultime projet le sort de la loi Macron, c’est-à-dire un leurre à destination de l’union européenne, qui verra se dresser contre lui tous les archaïsmes français, pour finir décharné et désossé dans les faits ?

Toujours est-il que les sondages récents sont toujours aussi maussades pour l’exécutif. Après le remaniement ministériel, certains membres du Parti socialiste se demandaient si le Président avait un plan, ou un atout dans sa manche tant ses mouvements leur paraissaient hasardeux. Bonne question, en effet. Soit il ne compte pas se représenter et la contrainte du chômage va l’aider. Il sera l’homme qui ne déserte pas, mais qui assume et tient parole. Soit il compte se représenter et dans ce cas, on peut supposer soit qu’il a une certitude sur un début d’inversion de la courbe, soit qu’il n’a aucune certitude sur rien mais qu’il compte sur une ultime vague « synthèse » pour y parvenir.

D’autre part, dans l’hypothèse d’une candidature Hollande en 2017, la réussite tient aussi à la présence de Nicolas Sarkozy comme candidat de la droite. Un Nicolas Sarkozy en position de faiblesse, naturellement, dont le Président sortant ne fera qu’une bouchée au premier tour. Encore faudrait-il que la technique des mises en examen régulièrement réactivées ne finissent pas par le dégager complètement du paysage au profit d’Alain Juppé, face auquel Hollande aurait plus de mal à s’imposer. A moins que cette mise en examen de Sarkozy ne soit finalement le signe révélateur que François Hollande a décidé de ne pas se représenter et qu’il ne lui reste plus que la satisfaction de miner le chemin de son meilleur ennemi.

Ou alors, autre possibilité, qui ferait de François Hollande un être particulièrement manipulateur et destructeur, il est en train de jouer auprès de la gauche le test toujours risqué de l’amour inconditionnel pour rester, sinon grand maître, du moins l’unique capitaine pédalo.


FH 3Illustration de couverture : François Hollande en septembre 2014. Photo Etienne Laurent, AP.

11 réflexions sur “François Hollande : grand maître ou capitaine pédalo ?

  1. Tableau au fond plutôt flatteur d’un individu qui aurait analysé, prévu et anticipé toute la complexité des attentes politiques françaises, qui aurait compris l’environnement, et arriverait à se faufiler dans ce paysage comme un artiste de la synthèse qu’il serait… Or l’art de la synthèse c’est : 1) avoir parfaitement bien analysé l’état des lieux et 2) exprimer par la synthèse une forte volonté d’engager un chemin médian vers une cible déterminée. Hollande, c’est l’exact inverse de tout ça. Le fiasco politique et économique intégral de ses 2 premières années de quinquennat montre qu’il n’avait rien compris à l’environnement français qu’il a miné davantage par les mesures inadaptées du gouvernement Ayrault. Quant à la volonté forte exprimée dans une synthèse, c’est en réalité une collection de sujets engagés (formation, enseignement, droit du travail, retraites, logement..), mal conduits, pas aboutis, bâclés entre hue et dia. Hollande, ce n’est pas l’art volontariste de la synthèse, c’est la manie pusillanime de l’évitement. Cette mollesse velléitaire qui le caractérise aura au moins eu un avantage, c’est qu’il a laissé filer (quitte à les stopper ensuite en plein vol), quelques exposés et projets réformistes via Valls et Macron, qui auront peut-être permis à une partie de la gauche réaliste de commencer à entreprendre son « bad godesberg » 20 ans après nos leurs collègues allemands. Il est peu probable toutefois que de réelles mesures (notamment concernant le droit du travail) aboutissent d’ici les élections, Hollande les freinera politiquement (toujours l’évitement..), mais il semble que le vers réformiste est désormais dans le fruit.
    Par ailleurs votre article Nathalie laisse de coté un point déterminant qui, comme dans le cas Sarko lui a coûté son élection, c’est le rejet physique du personnage que les français ne supportent plus, quels que soient les résultats qu’il présentera au moment de la campagne. Car au-delà de toute analyse politique ou économique, l’élection présidentiel se jouera comme d’hab à l’affectif..

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    • Je parle de la « synthèse » hollandaise », cette façon de mélanger les carottes et les navets non pas par intelligence de la situation mais par finasserie entièrement orientée à son profit.
      « un individu qui aurait analysé, prévu et anticipé toute la complexité des attentes politiques françaises, qui aurait compris l’environnement » : non.
      Ce qui ressort clairement de votre commentaire, c’est que moi je n’ai pas été claire du tout.
      Ca arrive, j’essaierai de faire mieux la prochaine fois.

      A aucun moment je n’aborde la question de savoir si sa politique est bonne ou mauvaise (1. je constate seulement que les résultats ne sont pas là, et 2. la critique de la politique menée, je l’ai déjà faite au travers d’autres articles).
      Je pars de cette condition que FH s’est imposée à lui-même (inversion de la courbe), d’abord en chantant, cycle éco blablabla, et maintenant en faisant quoi, en pensant quoi, en calculant quoi ? Et bien sûr, même si ce n’est pas dit noir sur blanc, je prends FH pour un minuscule capitaine de pédalo.

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  2. Ce qui est certain est qu’Hollande n’est que calcul et « feintes de balayeur » comme on disait quand j’étais jeune, mais qu’il n’a aucune vision pour son pays, ni aucune envie de chercher et faire ce qui serait productif et  » bien  » pour la France.

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  3. Le problème, voyez vous, est que notre pédalonaute n’est qu’un homme politique et non un homme d’état. Tout respire la petite combine bien politicienne pour donner un gage à la gauche, faire espérer la droite et vivre sa petite vie bien peinarde. C’est un amiral de bateau-lavoir, pas plus.

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  4. Je pense qu’il est suffisamment aguerri d’un point de vue politique pour savoir mener ses troupes à le reconduire, sans primaire au besoin.
    Le point intéressant est la manière de le faire. Si on passe sur le « programme pour la France » lui même, je pense qu’il parie que ce qui se trouve à sa gauche (PC, FG, etc.) finira naturellement par venir voter pour lui. Donc il n’a pas à se soucier de la défiance que peuvent avoir les électeurs de ces partis là envers lui même. D’autant moins qu’ils sont incapables de se coordonner pour conduire une fronde unie ; ce sont les seuls qui demandent une « primaire ». Si primaire il y avait, FH l’emporterait à cause de la multitude de candidats.
    En revanche, ce qui se passe à droite est pour lui bien plus intéressant : les divisions sont nombreuses, les têtes capables de se présenter sont des poids lourds. Pour l’emporter, il faut donc entretenir cette division et, comme vous le dites, avoir Nicolas Sarkozy en face de lui pour l’élection. L’ancien président se traînera jusqu’au soir de l’élection même toutes les casseroles judiciaires existantes (et d’autres encore ?) ce qui suffit à faire de lui un épouvantail pour pas mal de monde. Comment entretenir les divisions à droite ? En ralliant à lui sur des propositions de loi, amendements de constitution par exemple.
    Conséquence : à mon avis il joue assez finement sa réélection. Il lui faut simplement la garantie de ne pas avoir de trop gros troubles fête à sa gauche lors d’un premier tour et cela peut s’éviter en jouant une nouvelle fois sur « faire barrage au FN ». Mon pronostic est qu’il sera réélu, quelque soient les résultats économiques, politiques, diplomatiques, etc. à son bilan. C’est un vrai désastre politique.

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    • « Si primaire il y avait, FH l’emporterait à cause de la multitude de candidats. »
      Oui, si c’est bien une primaire de TOUTE la gauche. C’est d’ailleurs ce que demande Cambadelis, pas si bête.
      Sinon, il y a un gros risque au premier tour. Que feront Duflot, Hulot, Taubira (a-t-elle un pacte avec Hollande pour ne pas se présenter ?), Mélenchon ? Il suffit de quelques % en moins pour se retrouver 3ème.
      Par contre au second tour, oui, je suis d’accord, il se retrouveront tous avec un bel ensemble sur la candidature Hollande s’il franchit le cap. Ca se passe toujours comme ça.

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  5. Et si j’osais proposer un vote stratégique pour Marine Le Pen et dans la foulée élire une assemblée au centre et à la droite modérée ?
    Tout ceci dans le but de désavouer la classe politique pour obtenir un renouvellement du personnel politique ainsi que l’évolution des règles du jeu à savoir division par 6 du nombre d’élus et contrôle d’iceux-là tout au long de leur mandature par des hommes et des femmes issues de la société civile.

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    • Pour moi, ce que vous proposez s’appelle jouer à l’apprenti-sorcier.
      Je n’apprécie le FN ni dans son programme, ni dans ses représentants ni dans ses principes de base, et donc jamais je ne voterai pour ce parti, que ce soit directement, ou indirectement dans le but de mettre en oeuvre une stratégie à je ne sais combien de bandes pour tenter, sans aucune certitude, d’obtenir finalement l’inverse du mouvement initial. C’est mon grand désaccord avec Bruno Bertez par exemple.

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      • il est évident qu’il faudrait pour ce faire avoir un corps électoral formé aux arcanes de la tactique de guerre politique, ce qui n’est pas le cas je vous l’accorde.
        En attendant les Hollande et consorts ont le champs libre !
        ps Je n’épouse aucunes thèses du FN ni de près ni de loin, mais je trouve que retourner les armes de son ennemi contre lui même peut être diantrement efficace 🙂

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