Je suis tombée récemment sur deux publications du réseau social X (ex-Twitter) des plus intéressantes.
· La première se fait le relais d’un extrait d’un entretien accordé par l’écrivain Romain Gary à France Culture en juin 1969 dans le cadre d’une série de dix émissions sur sa vie, ses idées et son œuvre littéraire (vidéo ci-dessous, durée 3′ 01″).
En particulier, le double lauréat du Goncourt explique que dans son roman Adieu, Gary Cooper (1965), le personnage féminin de Jess, fille d’un diplomate américain, représente ces fils et filles de la bourgeoisie française qui se vivent en révolutionnaires de gauche et qui, de ce fait, sont forcément en révolte contre eux-mêmes, dans une tentative complexe d’expier leur statut de privilégié face aux classes sociales victimes de pauvreté et/ou de discrimination. S’ils sont sincères dans leurs aspirations, ils ne peuvent qu’espérer être supprimés socialement.
À titre d’illustration du paradoxe qui anime cette révolte des beaux quartiers, il raconte que de passage peu de temps auparavant dans la cour de la Sorbonne, encore toute bruissante des événements de mai 1968, il a entendu par le haut-parleur des étudiants « cette phrase merveilleuse » :
« On cherche un camarade avec une voiture pour se rendre dans le XVIè arrondissement. »
Camarade, XVIè arrondissement, voiture : il y a de quoi rire ! Mais eux ne rient jamais, ni alors ni maintenant, et ils se prennent au sérieux sans le moindre recul ni la moindre autodérision.
Romain Gary parle de la gauche révolutionnaire bourgeoise 👇 pic.twitter.com/ytcaj9qjcj
— Nausicaa (@pheacienne) July 1, 2026
· La seconde publication nous montre une courte vidéo TikTok (voir ci-dessous, 1′ 55″) dans laquelle un enseignant de l’Éducation nationale avec le statut de contractuel explique tout tranquillement (et dans un langage qui respire soit la démagogie la plus servile soit l’inculture la plus abyssale) qu’il a volontairement fermé les yeux sur la triche des élèves qu’il surveillait pendant les épreuves du bac.
Petit florilège :
« Moi, j’suis pas un keuf. Moi ce que je veux, c’est que les élèves ils aient leur bac. »
« Le système scolaire, c’est déjà de la triche. C’est-à-dire qu’il y a un élève, ses parents peuvent lui payer un prof particulier pour qu’il puisse réussir son bac, ben lui, il va être avantagé par rapport à un élève que ses parents, ils ont pas les moyens. »
« Pareil, ceux qui sont dans des meilleures écoles, ceux qui sont dans des écoles privées. » Etc.
On connaît la rengaine : l’école favorise honteusement les élèves issus des classes possédantes et éduquées, c’est une machine diabolique de pure reproduction sociale. Pour contrer cela, une seule méthode : l’appauvrissement des savoirs, la fin de l’autorité professorale, l’encouragement de la triche aux examens, bref, le bac pour tous, l’accès aux licences et masters pour tous et, in fine, l’échec en fac et le chômage dès les premiers pas dans la vie active.
Quelle terrifiante incompréhension du monde ! Oui, il y a des inégalités de départ. Y remédier exige non pas d’en passer par le nivellement par le bas et la culture de l’excuse sociale encouragés depuis François Mitterrand par les pédagogistes de la rue de Grenelle, mais d’importer dans l’école les exigences des parents des classes favorisées et de les appliquer à tous les élèves, tout en veillant à optimiser l’orientation scolaire en fonction des profils. Le mammouth qu’on appelle Éducation nationale en sera-t-il capable ? En l’état, j’en doute.
🇫🇷🧑🏫 FLASH | « Tu crois que je suis un keuf ? » Un professeur contractuel reconnaît dans une vidéo avoir laissé ses élèves tricher au bac. pic.twitter.com/6AL2EzuRIC
— Cerfia (@CerfiaFR) June 30, 2026
· Toujours est-il que le visionnage coup sur coup de ces deux vidéos m’a irrésistiblement fait penser à une chronique d’Isabelle Saporta sur RTL datant de quelques mois (vidéo ci-dessous, 2′) :
Moi aussi j’ai mis mes filles dans le privé alors que je suis le fruit de la méritocratie républicaine et un fervent défenseur du public.
— Isabelle Saporta (@isabellesaporta) March 4, 2026
Oui mais voilà on a des convictions, puis un jour on a des enfants et là on veut le meilleur pour eux. https://t.co/oLs6FWNEwN
Contexte : un rapport de l’Institut des politiques publiques a calculé que le privé pourrait représenter 50 % des élèves entrant en 6ème à Paris d’ici 10 ans. Comme il a préconisé dans la foulée de résoudre ce « problème » en fermant des classes… dans le privé, la journaliste commence son intervention sur le mode ironique :
« Mais c’est vrai ça, pourquoi ne pas casser toutes affaires cessantes l’enseignement privé, autant dire l’une des rares choses qui fonctionnent en France ? »
Excellent. Mme Saporta a compris que les parents font dorénavant la queue devant des établissements privés déjà pleins à craquer pour y faire entrer leurs enfants, tandis que les écoles publiques se vident. Pourquoi, à votre avis ? Parce qu’ils ont le sentiment que leur enfant y sera mieux encadré et mieux instruit. On voit mal comment la fermeture autoritaire des classes qui font de l’ombre à un service public désavoué et défaillant pourrait les faire changer d’avis.
Ensuite, son argumentaire se met cependant à vaciller. On découvre en effet qu’elle nage dans le paradoxe évoqué par Romain Gary : elle a des convictions et ces convictions la poussent à défendre le monopole du service public de l’Éducation. Il produit d’année en année de l’écroulement éducatif, il produit des enseignants au format de celui qui s’exprime dans la seconde vidéo, mais non. Si elle a mis ses filles dans le privé, elle qui se présente comme un fruit de la méritocratie républicaine, c’est uniquement transitoire. Il faut que l’État investisse massivement dans le public afin que plus aucun parent n’en soit réduit à mettre ses enfants dans le privé. Donner de la liberté éducative, dont on constate qu’elle fonctionne plutôt bien ? Démonopoliser le mammouth ? Pas dans son logiciel.
Je considère ainsi que le tweet d’Isabelle Saporta est parfaitement absurde. Si l’on veut le meilleur pour ses enfants, ce qui pousse manifestement à les scolariser dans le privé, peut-être faut-il aussi se poser des questions sur le bien-fondé de ses convictions politiques, lesquelles poussent manifestement à sacraliser le monopole public de l’Éducation nationale.
En commentaire, le député RN Jean-Philippe Tanguy lui répond : « Au moins vous êtes honnête ». Je crois plutôt qu’elle cherche à la fois à donner des gages à la caste du service public et à résoudre son dilemme de révolutionnaire des beaux quartiers. Pas simple de rester indéfectiblement camarade tout en voulant quand même rentrer en voiture dans le XVIè !
Illustration de couverture : balance déséquilibrée. Image Internet.
Coucou Nathalie, j’ai beaucoup aimé ton dernier blog! Pour le mariage, normalement tu dois,maintenant que tout est régularisé, pouvoir aller sur le site, dis moi si c\’est OK?
@superbsoul7c4bfb8932: vous vous souvenez que je viens cette année ? S’il vous plaît, ne me remettez pas à la même table que l’autre Mathilde. Pour commencer, elle triche au trou normand. Ensuite, elle supporte assez mal les admonestations, même lorsqu’elles sont formulées avec toute l’urbanité qu’exige une telle circonstance. La dernière fois, je suis reparti avec moins de dents qu’à mon arrivée. Et ce n’étaient même pas toutes les miennes.
Moralité : la bêtise et la méchanceté ont encore de beaux jours devant eux.
Abolir les privilèges est la plus noble des missions. C’est aussi la plus difficile. C’est pourquoi ce magistère se transmet de génération en génération, avec l’appartement de fonction, le poste à la Mairie de Paris, la limousine avec chauffeur, le coach carbone personnel, les billets d’avion en classe affaires et, dans les cas de sainteté avérée, la chronique sur France Inter.
Qu’on ne parle pas d’hypocrisie. Qu’on ne parle pas de tartufferie. Qu’on n’insinue pas qu’ils rêvent secrètement de prendre la place des riches qu’ils vilipendent. D’abord, ils l’occupent déjà, ce qui règle la question. Ensuite, un peu de sérieux : on ne refuse pas un duplex haussmannien quand la démocratie est en danger. On ne combat pas les jets privés depuis un strapontin du TER pour Melun. La lutte exige de la hauteur. La Commission européenne l’a bien compris, qui réserve la climatisation aux étages des commissaires et coupe celle des sept premiers.
Qu’on se le dise, nos apparatchiks tocards, tchiki-boum et tristes se dévoueront jusqu’au Grand Soir. Ça tombe bien, les experts le situent quelque part entre la fin de l’Histoire et le retour du Messie.
Quelle verve ! J’aimerais en posséder une (bonne) aussi…
Super, le « duplex haussmannien/démocratie en danger » !
@Toto1941: Merci ! C’est le fruit d’un long parcours. Dialoguiste pour « Plus belle la vie », puis plume de l’adjoint au suppléant du porte-parole de Roselyne Bachelot, dernière des Bourbons (le whisky, pas la dynastie). J’ai fait mes humanités dans les petites annonces matrimoniales, au temps de la presse papier, quand « H cherche F » épuisait la question. L’école (la seule !) de la concision et du tragique.
Mais en attendant « le retour du Messie », cher Flamby4Ever flamboyant, d’autres n’hésitent pas à évoquer le IVe Reich qui déjà nous menace :
https://saucisson-pinard.blogspot.com/2026/07/le-iv-e-reich-arrive.html
@Mildred: le IVe Reich qui arrive, annoncé depuis un blog nommé saucisson-pinard ? Me voilà rassuré. Les grandes catastrophes n’ont jamais survécu à un pays capable de décréter la pause casse-croûte pendant la fin du monde. D’ailleurs tout ça me creuse, et je constate que j’ai ENCORE raté l’apéro ! Chez nous, en France, il ouvre à 16 heures. C’est l’heure où les Anglais prennent le thé en grignotant leurs crumpets et en murmurant « how inconvenient » devant l’apocalypse.
En Suède les responsables politiques paient eux-mêmes leur ticket de métro et utilisent du mobilier d’entrée de gamme d’Ikea dans leurs ministères. Idem les Norvégiens.
Si les Suédois l’ont fait, sommes-nous trop crétins ?
Du coup d’un strapontin (du TER) à l’autre on pourrait même concerter…Pas bonne l’idée ?
La séquence de ce jeune enseignant de l’école publique désespérément sot, inculte et incapable d’articuler une phrase en bon français est une formidable publicité pour l’école privée. Isabelle Saporta a décidément fait le bon choix pour ses enfants (j’avais fait le même pour les miens). Il ne lui reste plus qu’à franchir le Rubicond et à s’avouer à elle-même que ce sont précisément les convictions qui ont été les siennes qui ont produit le résultat qu’elle déplore et, conséquemment, d’en changer. Mais c’est tellement dur de rompre les amarres avec une idéologie à laquelle on a constamment attaché une supériorité morale qui dispense de réfléchir.
Oups… Sans d le Rubicon