Beaucoup de records de chaleur cette semaine – mais tous ne se mesurent pas en degrés Celsius. Prenez la dette publique, par exemple. Elle faisait hier l’objet d’une publication de l’INSEE. Eh bien, loin de se réduire, comme l’exigerait une certaine orthodoxie financière responsable, partagée depuis quelque temps, du moins dans les discours, par presque tous nos dirigeants politiques, elle ne cesse de croître et d’embellir à vive allure !
(Aparté : et certains édiles trouvent normal que la France héberge les JO d’hiver de 2030 ! Mais ça, c’est une autre histoire. Retour à la dette.)
Qu’on parle en valeur absolue ou en valeur relative par rapport au PIB, elle est passée de 3 460,5 milliards d’euros à la fin de l’année 2025 à 3 536,1 milliards d’euros à la fin du premier trimestre 2026, soit de 115,7 % à 117,5 % du PIB. Et comme les taux d’intérêt augmentent aussi, la charge de la dette excède maintenant le budget de l’enseignement scolaire ou celui de la défense, ainsi que le soulignait il y a quelques mois le Haut Conseil des Finances publiques.
Il se trouve que la page d’accueil de notre Institut national de la statistique est surmontée d’un bandeau nous donnant d’entrée de jeu quatre grandeurs jugées importantes : le nombre d’habitants au 1er janvier de l’année en cours, l’inflation annuelle en glissement sur les 12 mois précédents, le taux de chômage du trimestre écoulé et la croissance économique réalisée pendant ce même trimestre :
Nous apprenons ainsi que nous étions 69,1 millions d’habitants au 1er janvier 2026, que l’inflation a atteint un taux annuel de 2,4 % en mai dernier, que le taux de chômage s’est hissé à 8,1 % de la population active au 1er trimestre 2026 tandis que dans le même temps, la croissance fut une décroissance de 0,1 %. Les trois derniers chiffres sont déjà assez peu réjouissants en eux-mêmes, mais si l’on souhaite informer complètement les Français sur les tenants et aboutissants de leur modèle économique et social, peut-être conviendrait-il de compléter le bandeau d’un suivi régulier du niveau de la dette publique et de son coût.
Car aujourd’hui, ce qu’il importe de bien comprendre, c’est que vu le niveau olympique des prélèvements obligatoires français (taux le plus élevé de la zone euro en 2025), toute nouvelle mesure sociale adoptée par le gouvernement est obligatoirement financée par de l’endettement supplémentaire, qu’il s’agisse du train-train redistributif qui a conduit à élargir l’accès aux repas universitaires à 1 euro à tous les étudiants ou qu’il s’agisse d’adoucir les effets inflationnistes des crises extérieures par la politique des chèques carburant, pouvoir d’achat, inflation et que sais-je encore.
L’INSEE n’était pas le seul organisme public à nous informer hier d’une surchauffe inquiétante des finances publiques. Comme chaque année, la Cour des comptes a publié son rapport sur les comptes de l’année écoulée (en l’occurrence 2025) et sur les perspectives de l’année en cours (en l’occurrence 2026). Autant dire qu’il n’y a pas de quoi pavoiser.
Si vous vous rappelez, l’année 2024 s’était conclue par un déficit public de 5,8 % du PIB alors que nous n’étions plus en période exceptionnelle de pandémie de Covid depuis deux ans – et si vous vous rappelez également, la recommandation théoriquement contraignante des traités de l’Union européenne en ce domaine fixe le taux à ne pas dépasser à 3 %. Ce taux de 3 % que nos dirigeants promettent systématiquement de retrouver d’ici trois ans. Aux dernières nouvelles, nous y serons, promis juré, en 2029.
L’année 2025 s’étant achevée sur un déficit de 5,1 %, on pourrait en déduire que le gouvernement français a enfin pris la mesure des efforts à fournir pour rétablir prochainement nos finances. Sauf que cette amélioration n’a été obtenue qu’au prix d’un lourd accroissement des prélèvements obligatoires. Les dépenses, elles, ont continué à augmenter (voir schéma ci-dessous, extrait du rapport de la Cour). Sans compter que le niveau de déficit atteint ne diminue en rien le niveau de la dette et ne permet même pas de la stabiliser, bien au contraire.
Quant à l’année 2026, pourra-t-elle produire un déficit de 5 %, ainsi qu’il est inscrit dans la loi de finances ? Rien n’est moins sûr, car parallèlement à l’adoption du budget, le contexte international s’est durci du fait de la guerre en Iran, rendant les hypothèses de croissance et d’inflation retenues (respectivement 1 % et 1,3 %) probablement obsolètes, ainsi que nous le laisse supposer le bandeau de l’INSEE évoqué précédemment.
On pourrait facilement se dire qu’à moins d’un an d’une élection présidentielle, qui est l’élection la plus importante en France, il n’est ni probable ni souhaitable que le gouvernement actuel décide de se lancer dans un grand soir de réformes fondamentales. Il est cependant désespérant de constater que l’inaction, l’impuissance, l’incompétence, l’aveuglement, le « en même temps », le « quoi qu’il en coûte » – appelez cela comme vous voudrez – n’est pas une simple caractéristique désolante de fin de règne mais un mode de gouvernement trop bien ancré dans les habitudes françaises.
Le rapport de la Cour des comptes nous apprend en effet que si l’on analyse la situation d’endettement public des six pays les plus endettés de l’Union européenne depuis 2019, c’est-à-dire depuis six à sept ans, c’est-à-dire depuis plus d’un quinquennat, la France est le pays qui a le moins bien rétabli ses finances publiques depuis la secousse du Covid (voir graphique ci-dessous). Elle n’est pas le pays le plus endetté – elle est le troisième à ce titre, derrière la Grèce et l’Italie – mais elle est le pays le moins enclin à se réformer :
« Elle est la seule parmi les pays endettés de la zone euro à ne pas avoir fait refluer son ratio de dette publique depuis la fin de la crise sanitaire. » (Cour des comptes, 25 juin 2026)
Comment l’expliquer ?
Je crois que la France s’est enfermée par fierté idéologique, et au nom de la supériorité supposée des bonnes intentions, dans un modèle social dont elle tient pour acquis qu’il est le meilleur du monde en dépit de ses mauvais résultats. Comme le disait Emmanuel Macron lui-même dans sa « Lettre aux Français » de janvier 2019 :
« La France n’est pas un pays comme les autres. Le sens des injustices y est plus vif qu’ailleurs. L’exigence d’entraide et de solidarité plus forte. »
« Chez nous », poursuivait-il, la santé, l’éducation, la justice, etc. sont accessibles à tous, la retraite est payée par ceux qui travaillent et les accidents de la vie comme le chômage peuvent être surmontés grâce à la solidarité de tous.
Il n’est pas le seul à penser ainsi. La vaste majorité des Français pensent ainsi. Mais pendant ce temps, la dette caracole et la croissance s’étiole ; le pouvoir d’achat décroche et le chômage trône au-dessus de celui des autres pays comparables. Tel est le vrai « en même temps » macronien, qui n’est en fait qu’une version modernisée de la social-démocratie : il n’oscille pas entre les pôles libérer et protéger, mais entre le fantasme social et solidaire de notre modèle collectiviste et la réalité de la décrépitude avancée de nos anciennes gloires – santé, éducation, recherche, retraite, agriculture, industrie…
Quelques réformettes à la marge, quelques petits mouvements de curseur de-ci de-là dans un système globalement identique n’y changeront rien. C’est la totalité du modèle qu’il faut changer. Comment ? En revenant autant que possible vers la réalité des prix et des flux. En revenant autant que possible vers le libre jeu du marché et de la concurrence. Et en réinvestissant les citoyens de responsabilité et de pouvoir de décision. Voilà qui serait vraiment prometteur.
Illustration de couverture : le ministère de l’Économie et des Finances, Bercy. Photo Cour des comptes.



Etant donné la quantité d’articles parus sur l’explosion de la dette, personne ne pourra dire qu’on n’a pas été prévenu !
Quant à la gratuité de notre modèle social…. la meilleure pédagogie est d’inviter les personnes à regarder leur fiche de paie, plus précisément le montant de la CSG et autres prélévements sociaux. C’est pédagogique.
Oui, il faut que tout change pour que rien ne change comme disait l’auteur du Guépard.