Liberté de la presse / Sécurité : L’altercation Zemmour Schiappa éclipse l’essentiel

Pourra-t-on un jour aborder sérieusement les questions politiques et économiques de fond dont dépend intimement l’avenir de la France ? Rien n’est moins sûr. La campagne pour l’élection présidentielle de 2022 mobilise clairement toutes les attentions, on entend même de loin en loin quelques constats fort pertinents, mais la surenchère dans le coup médiatique reste hélas dominante dans le débat public, ainsi qu’en témoigne la passe d’armes Zemmour Schiappa qui s’est déroulée mercredi dernier dans la foulée de la visite du premier au salon Milipol consacré à la sécurité.

Passe d’armes en effet, car tout a commencé par une petite mise en scène dans laquelle on voit le journaliste et potentiel candidat présidentiel Éric Zemmour se saisir avec gourmandise d’un fusil d’assaut dernier cri qui sera bientôt utilisé par le RAID et mettre en joue les journalistes rassemblés autour de lui, leur intimant d’un air réjoui de « reculer » (vidéo du tweet ci-dessous).

Petit plaisir de gamin tout content de manipuler de vraies armes, alignement inconscient sur le cliché de l’homme fort et viril ? On ne sait. Mais irresponsabilité certaine de sa part car il a totalement négligé la consigne de ses conseillers de ne pas prendre l’arme en main, s’offrant ainsi le luxe douteux d’enfreindre allègrement les deux premières règles de tir : toujours considérer qu’une arme est chargée et ne jamais pointer sur quelque chose qu’on ne veut pas détruire.

« C’était pour rire », a-t-il ensuite assuré à des journalistes légèrement ébranlés et d’autant moins sensibles à la blague qu’Éric Zemmour n’est pas avare en déclarations péjoratives sur l’État de droit et sur sa volonté de réduire les contre-pouvoirs des médias.

C’est précisément là que Marlène Schiappa, ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur, saute sur l’occasion de faire assaut de mieux-disant démocratique. C’est « horrifiant » s’exclame-t-elle dans le sabir de l’indignation vertueuse et surjouée. Et de nous asséner pieusement sa grande leçon de démocratie et de citoyenneté :

« Dans une démocratie, la liberté de la presse n’est pas une blague et ne doit jamais être menacée. »

Quitte à être encore plus horrifiée, mais cette fois pour des violences tangibles, Mme Schiappa pourrait tout aussi bien se plonger dans les documents de son propre ministère. Elle y découvrirait que si les Français sont 66 % à penser que la situation en matière de sécurité se dégrade depuis quelques années et 65 % à juger le bilan sécuritaire d’Emmanuel Macron négatif (sondage Elabe d’avril 2021), ce n’est pas l’effet d’un vague « ressenti » instrumentalisé par la droite et l’extrême-droite, mais la conséquence logique de la hausse très concrète du nombre d’actes de violence.

Hors terrorisme, les homicides s’inscrivent dans une tendance haussière depuis 2015 avec une petite baisse observée en 2020. Les premiers chiffres de 2021 (soit 754 à fin septembre) semblent signer une reprise de la hausse (sources ici et ici) :

La période du premier confinement anti-Covid (17 mars – 11 mai 2020) se traduit effectivement par une cassure très nette dans les statistiques de la délinquance. Mais que l’on parle de crimes et délits en tendance baissière (vol de véhicules par exemple) ou de crimes et délits en tendance haussière (coups et blessures volontaires par exemple), l’année 2021 se caractérise par une remontée générale de tous les types d’atteintes aux biens et aux personnes. Quelques exemples :

   

Mais rassurez-vous, tout va très bien. Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin l’a promis face caméra au péage de Buchy un certain dimanche soir où le couvre-feu avancé à 18 heures prenait effet, ce sera tolérance zéro pour faire respecter toutes les restrictions liées au Covid-19 :

Quant à la liberté de la presse et de l’information, on se joindrait volontiers à la pétition de Marlène Schiappa, mais encore faudrait-il pouvoir oublier que depuis son accession à la tête de l’État, Emmanuel Macron n’a pas ménagé ses efforts pour l’encadrer. Sa méthode est moins irritante que celle d’Éric Zemmour et leurs conceptions respectives de ce qui peut être dit et ce qui doit être tu diffèrent, mais début 2019, n’expliquait-il pas à des journalistes réunis à l’Élysée que :

« Le bien public, c’est l’information. Et peut-être que c’est ce que l’État doit financer. (…) Il faut s’assurer qu’elle est neutre, financer des structures qui assurent la neutralité. Que pour cette part-là, la vérification de l’information, il y ait une forme de subvention publique assumée, avec des garants qui soient des journalistes. »

.
C’est ainsi qu’après la loi de 2018 sur les « fake news » en période électorale, il est parvenu à mettre sur pied un « Conseil de déontologie journalistique » entièrement façonné par les bons soins du ministre de la Culture de l’époque (2019). Puis est venu du même ministre le projet de « Maison du dessin de presse » (2020). Et c’est ainsi qu’il vient de former une commission autour du sociologue Gérald Bronner afin d’élaborer une régulation contre le complotisme, la désinformation et les diffuseurs de haine. Avec toutes les dérives autoritaires potentielles que ce genre d’exercice comporte.

Ne se croirait-on pas revenu au temps de l’ORTF où chaque journal télévisé était visé par le ministre de l’Intérieur avant diffusion ? Comment pourrait-on encore parler de liberté de la presse si la « vérité » de l’information devait recevoir l’imprimatur de l’État ? Où serait la liberté d’expression si les organes de presse devaient se soumettre à une sorte de « bien » médiatique défini par le gouvernement, ce qu’il faut dire et ce qu’il ne faut surtout pas dire, au risque de déplaire ?

Finalement, Éric Zemmour a tout lieu de se féliciter des outrances automatiques de Marlène Schiappa. Non seulement cette dernière passe pour une « imbécile » comme lui-même ne s’est pas privé de le dire, une fois mis au courant de son tweet comminatoire, mais cela lui permet également d’échapper à un questionnement trop approfondi sur ses diatribes répétées contre l’État de droit et les contre-pouvoirs que sont la justice et les médias, lesquels agiraient à ses yeux contre la sécurité des personnes et des biens en valorisant la culture de l’excuse et le discours victimaire.

Or la question fondamentale de nos démocraties n’est pas de limiter les contre-pouvoirs. Elle est de limiter le pouvoir exécutif par des contre-pouvoirs alertes et vraiment indépendants. Autrement dit, un législatif revalorisé par rapport à la volonté présidentielle que notre Constitution tend à sacraliser ; une police et une justice en état de faire leur travail régalien conformément à la loi, notamment dans l’application des peines ; et un monde de l’information et des médias ni financé ni encadré par l’État mais riche de nombreux acteurs en concurrence. Beaucoup de travail en perspective…


Illustration de couverture : Le journaliste et possible candidat présidentiel 2022 Éric Zemmour et la ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur Marlène Schiappa.

13 réflexions sur “Liberté de la presse / Sécurité : L’altercation Zemmour Schiappa éclipse l’essentiel

  1. La blague de Zemmour vilipendé quotidiennement par les journalistes, c’est : là vous faites plus les malins !
    Avouez que c’était quand même tentant la gaminerie !

    Quoi qu’il en soit votre conclusion, dernier §, est parfaite.

  2. J’ai toujours été intéressée par les analyses d’Éric Zemmour. J’ai même acheté, lu et apprécié deux de ses livres à leur sortie : « Le Suicide français » et « Destin français ».
    Ces derniers temps je suivais ses émissions sur CNews avec plaisir !
    Je dois dire que lorsque j’ai entendu parler de son éventuelle candidature à l’élection présidentielle, j’ai cru à une blague. Aujourd’hui je pense que c’est la pire des choses qui pourrait lui arriver, et si je suis toujours intéressée de l’entendre, je ne supporte plus les émissions où on parle de lui, en falsifiant ses propos.
    Et voilà que je tombe aujourd’hui sur une phrase de Louis-Henri de La Rochefoucauld dans son livre « Châteaux de Sable » :

    « … la Ière République, le Directoire, le Consulat, l’Empire, la Première Restauration, les Cents-Jours, la Seconde Restauration, la monarchie de Juillet, la IIème République, le Second Empire, la IIIème République, Vichy, la IVème République et la Vème République, toutes ces coquilles vides ne furent que des régimes intermédiaires… »

    Voilà qui devrait faire réfléchir ! Quel avenir allons-nous nous donner ?

  3. Votre conclusion est essentielle, il faudrait l’encadrer et l’envoyer à tous nos concitoyens.

    « la question fondamentale de nos démocraties n’est pas de limiter les contre-pouvoirs. Elle est de limiter le pouvoir exécutif par des contre-pouvoirs alertes et vraiment indépendants. Autrement dit, un législatif revalorisé par rapport à la volonté présidentielle que notre Constitution tend à sacraliser ; une police et une justice en état de faire leur travail régalien conformément à la loi, notamment dans l’application des peines ; et un monde de l’information et des médias ni financé ni encadré par l’État mais riche de nombreux acteurs en concurrence. »

    Halte au cynisme et au double discours ! Espérons que les électeurs seront suffisamment lucides pour dire non à ce gouvernement de gangsters sans vergogne.

  4. Restant très dubitative sur la candidature potentielle de Z, je dois avouer que sa com est millimétrée et parfaite. Je crois qu’il y a beaucoup d’éléments qui vous échappent pour analyser la com de Z. Le tweet de la bécasse Schiappa est superflue. Je ris beaucoup avec la com de Zemmour mais tout le monde tombe dans le piège. Vous ne percevez pas les messages subliminaux qui se dévoilent petit à petit ! Et c’est sublime justement.

      • Pas besoin d’être un être supérieur chère Madame. Il suffit de sortir de cette logique de mensonges. Les mensonges rendent esclaves, la vérité rend libre. Et cette période est justement très intéressante. Pendant que l’on occupe la populace avec la vaccination et le pass sanitaire (avec un résultat malheureusement dramatique), on détourne les regards de ce qui se passe dans le monde. Mais rien, rien ne sortira des médias.

      • Chère Nathalie,
        Permettez-moi de trouver les commentaires de Tess (que vous venez de reprendre sévèrement) beaucoup plus intéressants que celui de Lionel qui vient, lui, de passer le mur du son de la flagornerie.
        En effet, quand elle écrit « tout le monde tombe dans le piège » ou « rien ne sortira des médias », de quoi parle-t-elle ?
        Évoque-t-elle ce « champ de plus en plus restreint d’une liberté d’expression qui, sous couvert « d’antiracisme », se voit bridée, voire étouffée » comme le dit Georges Bensoussan dans son livre : « Un Exil français » où il cite Jean Daniel qui, en1979, dans un ouvrage intitulé : « L’Ère des ruptures », écrivait : « Je fus souvent tenté de préférer l’erreur qui rapproche à la vérité qui sépare. »
        Pour ma part, je crois que nos media idéologisés en sont à nous mentir pour s’éviter de faire le jeu de leurs adversaires !

      • @Mildred : au delà de l’anecdote du fusil je trouve que Nathalie a parfaitement bien résumé le problème, c’est bien des fois de repérer et mettre en avant ce qui merite de retenir notre attention, les enjeux.

        A part ça oui il m’arrive de louer Nathalie au delà de ce que vous jugez raisonnable, c’est un de mes défauts.

  5. Celui qui ne lit qu’un seul journal est mal informé, j’avoue préférer une information rédigée sous l’angle de l’opinion d’un grand nom d’une rédaction ou même d’un bon blog comme celui-ci que de rechercher une hypothétique indépendance ou neutralité, puis il faut trier et se faire sa propre opinion dans cette jungle. Comme ces brèves qui défilent sur les chaînes, c’est insupportable, la confirmation de ces informations et leurs contextes nécessiteront une recherche et parfois la lecture d’articles longs ce qui est rarement le cas sur les réseaux sociaux (je m’en passe très bien). Dans d’autres émissions politiques vous serez je pense d’accord pour admettre que certains comment dire, journaleux, amuseurs… posent des questions, donnent les réponses, font des commentaires et démolissent le participant. Un autre travers est de monter une partie de l’information et de la retourner contre son émetteur en son absence. La situation actuelle des médias est préoccupante elle demande une réelle culture et du temps pour s’y retrouver parfois et quelquefois jamais ; par exemple, que penser de notre dette abyssale, de la politique européenne, de celle de l’énergie, des coulisses de The Élection, de l’affaire Alstom, Etc. Cette opacité est aussi vielle que notre civilisation, déjà le très libéral Talleyrand soulignait que les motifs des guerres étaient toujours cachés… Après toutes ces années, j’entends toujours la petite musique de mon Prof de géopolitique nous dire : « entre les deux guerres, se fut un grand bazar » et bien nous y sommes..

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