Maison du dessin de presse : et un tentacule de plus pour l’État !

L’époque où les gouvernements résolvaient un problème politique réel ou imaginaire par la mise en place d’un conseil, d’un comité ou d’une haute-autorité de ceci ou de cela n’est certes pas révolue – c’est tellement pratique pour ouvrir de nouvelles sinécures et donner l’impression qu’on agit ! Mais c’est peut-être un poil trop technocratique. Alors voici venu le temps des « maisons » et leur puissante évocation de solidité, de protection et de chaleur du foyer.

Vous vous sentez abandonnés par l’État ? Les « Maisons France Services publics » annoncées par Emmanuel Macron en conclusion du Grand débat national sont faites pour vous ! Le dessin de presse est menacé ? Ne désespérez plus car la « Maison du dessin de presse et du dessin satirique », c’est pour bientôt !

Ainsi en a décidé le ministre de la Culture Franck Riester avant-hier, le 7 janvier 2020, alors que la France rendait hommage aux 17 victimes des attentats islamistes des 7, 8 et 9 janvier 2015 dont 12 en lien avec le journal satirique Charlie Hebdo :

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De quoi s’agit-il ? Selon le ministre, de sanctuariser le dessin de presse et le dessin satirique, vecteurs indispensables de créativité, de liberté d’expression et d’indépendance des médias, afin de les protéger, eux et leurs auteurs, de toutes les censures qui les menacent dans le monde.

Très concrètement, le projet se donne pour objectif :

« de concevoir un lieu de rencontres permettant la création, la valorisation et la promotion du dessin de presse et du dessin satirique ainsi que l’accompagnement de ses créateurs. »

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Ce lieu sera naturellement « unique et singulier », comme tout ce qui se fait au ministère de la Culture, où tout est toujours génial, sensationnel et jamais vu. Mais avouez que pour défendre et encourager le « pluralisme » des idées, le ministre aurait pu choisir une expression un peu moins « monocentrée ». Lapsus révélateur ?

Quant à la disposition « accompagnement des créateurs », on manque de détails, mais elle suggère en peu de mots qu’il s’agit sans doute bien plus que de se limiter à constituer un fonds spécial de dessins de presse pour les faire connaître au public. Il est plutôt question de dorloter et chouchouter les créateurs et tous ceux qui aspirent à ce noble statut – un service qu’une petite subvention bien placée a toujours su rendre à merveille pour donner au paysage culturel français la forme « exceptionnelle » qu’on lui connaît.

Contribuables, vous les sentez émerger, toutes ces nouvelles vocations de dessinateurs satiriques attirés par tant de « valorisation » et « d’accompagnement » ? Et vous, électeurs, et vous, citoyens intéressés par l’art et l’information, vous les voyez venir ce clientélisme et cette sélection habile des créateurs qui n’aura d’autre but que d’orienter doucement vos préférences électorales et culturelles en faveur des choix effectués par le pouvoir en place ?

Expliquant que ce projet était une réponse au vœu de Georges Wolinski, dessinateur de Charlie Hebdo décédé dans l’attentat, et choisissant son moment, celui, émouvant, de la 5ème commémoration de l’attentat, Franck Riester se place d’office sous une sorte d’autorité morale qu’il serait scandaleux de ne pas respecter à la lettre.

Seule une détestable sécheresse de cœur pourrait conduire à exprimer des doutes sur le bien-fondé d’un projet organisé et paramétré en tout point par l’État et dont les objectifs affichés sont aussi vertueux que la protection de la liberté d’expression et de la pluralité des idées.

Mais franchement, quelle est la logique de mettre sous cloche étatique le dessin de presse et le dessin satirique alors que leur « irrévérence » n’a de sens que s’ils sont parfaitement libres de toute attache idéologique ?

Pour ma part, j’ai commencé à écrire ici le 3 février 2015, c’est-à-dire un mois à peine après le massacre perpétré par des terroristes de Daesh dans les bureaux de Charlie Hebdo. Si mon envie d’écrire est beaucoup plus ancienne et si mes motivations sont nombreuses et diverses, il est certain que les événements « Charlie », pour pétrifiants qu’ils furent sur le moment, ont constitué le détonateur qui m’a poussée soudain à me lancer.

Alors que cette tuerie avait pour but de « punir » ceux qui osaient parler, écrire ou dessiner (contre le prophète Mahomet, en l’occurrence), j’ai ressenti le besoin de refuser ouvertement le silence et l’enfermement idéologique auquel Daesh voulait nous contraindre et, tout au contraire, de continuer à pratiquer toute la libre expression et tous les questionnements qui ont construit nos sociétés occidentales ouvertes et démocratiques.

Dans ce cadre, l’État a effectivement un rôle à jouer, celui d’assurer la sécurité des citoyens, dessinateurs ou pas. En revanche, il est un rôle qu’il devrait absolument s’abstenir de tenir, celui de vouloir dicter aux citoyens ce qu’ils doivent penser, ce qu’ils doivent dire, ce qu’ils doivent taire, ce qu’ils doivent aimer et ce qu’ils doivent détester.

Or malheureusement, c’est exactement l’inverse qui se passe.

Non pas que la lutte contre le terrorisme soit chose facile. Mais était-il vraiment nécessaire d’en profiter pour mettre en place une surveillance généralisée de tous les citoyens sans décision judiciaire à travers la Loi Renseignement de juin 2015 alors que tous les experts avaient pointé l’inutilité anti-terroriste d’une telle mesure ?

Était-il nécessaire de prolonger l’état d’urgence pendant des mois et des mois jusqu’à l’utiliser hors du champ initial à l’encontre d’activistes écolos qui risquaient de faire capoter la belle COP21 qui s’est tenue à Paris fin 2015 (Hollande et Valls) puis d’en intégrer les dispositions essentielles dans le droit commun (Macron) ?

Quant à la défense de la pluralité des idées et de la liberté d’expression, était-il nécessaire d’empiler les lois mémorielles comme on le fait depuis la loi Pleven (1972) puis Gayssot (1990) puis Taubira (2001) ? Était-il nécessaire de se doter d’une loi contre les « fake news »  et les manipulations de l’information en période électorale ainsi que l’a voulu Emmanuel Macron (2018) ?

Était-il nécessaire, enfin, que le ministère de la Culture se fasse l’artisan – on pourrait même dire le parrain – de la mise en place d’un « Conseil de déontologie journalistique » (2019) dont on voit mal l’utilité si ce n’est celle d’accroitre le délire de contrôle de l’État sur la presse et l’information au-delà des subventions largement déversées sur ce secteur sensible ?

Dans ces conditions, difficile de voir dans cette « Maison du dessin de presse et du dessin satirique » autre chose qu’un étouffant tentacule étatique de plus. Ça promet.


Couverture : Les ministres Riester (Culture), Castaner (Intérieur) et Belloubet (Justice) lors de l’hommage aux victimes des attentats islamistes de janvier 2015 (Charlie, Montrouge et Hipercacher). Paris, 7 janvier 2020. Photo AFP.

29 réflexions sur “Maison du dessin de presse : et un tentacule de plus pour l’État !

  1. Tant qu’on n’aura pas un équivalent du « Premier amendement US » étendu à toutes les formes de pouvoir, qui interdit toute loi ayant pour effet la limitation de la liberté d’expression, on n’avancera pas.
    Les lois contre la diffamation existent, elles devraient suffire pour préserver des abus.
    Quant aux lois mémorielles, elles constituent une inconstitutionnalité criante. Comme si le pouvoir législatif était compétent pour dicter la science historique. Il faudra un jour se pencher sur les raisons de l’incroyable incurie du conseil constitutionnel qui a laissé passer des lois pareilles!!!
    De plus, quand on voit le nombre d’associations subventionnées chargées de faire des procès à tout va contre la poignée de journalistes qui essaient de faire leur boulot, on est exaspéré… Il faudra également un jour démonter tout ce système de compères, d’entreprise étatique manifeste de bâillonner les citoyens.

    • Magnifique oxymore: « Maison des libéraux », sachant que « Maison » signifie « bidule financé par le pognon du contribuable, ou par la dette, et servant à fournir des copieuses sinécures à des copains… Déjà que le terme « libéral » est devenu presque une insulte pour beaucoup de nos compatriotes, j’espère qu’ils se garderont de nous créer un truc pareil!

    • Avec un agent des RG en guise de concierge ?
      Le jour où l’Etat crée un endroit pareil, je déconseille à qui que ce soit d’y mettre les pieds, sauf à avoir une vocation de martyr

  2. Merci pour l’article. Je serais curieux de voir si Marsault sera reçu dans la maison des dessinateurs. J’espère qu’il postulera, juste pour voir la réaction.
    @Robert: bonne idée, je vote pour la maison des libéraux, mais j’ai peur qu’elle se retrouve ds le cantal au nom de la décentralisation et la redynamisation des territoires.

    • Qu’est-ce que c’est que cette cantalophobie galopante ? C’est très joli, le Cantal.

      Sinon, pour les Maisons France service public (quel nom grotesque…), j’ai cru comprendre qu’il s’agira, en gros, d’un pignouf devant un ordinateur, qui se connectera aux sites du gouvernement et lira à voix haute, au cochon de payant, ce qu’il y a marqué dessus.

      Quand on observe la liste des « compétences » qui seront demandées au personnel des dites « maisons », et qu’on les rapporte aux effectifs prévus, on voit mal comment une poignée de gens pourront réunir les connaissances propres à autant d’arcanes de l’usine à gaz française que le monde entier nous envie.

      Mais le gouvernement pourra dire : voilà, on a ouvert tant de maisons à la noix, le boulot est fait.

  3. Bien que je sois à cent pour cent d’accord avec vous, je ne saurais assez vous mettre en garde des dangers d’accusation d' »homophobie » que vous pourriez essuyer pour avoir osé attaquer de front un ministre à « l’homosexualité assumée » !

  4. « Les « Maisons France Services publics » » tiens savais pas qu’ils allaient créer ca.
    « Ainsi, près de 6.000 agents de la Fonction publique, soit 2.000 de plus que prévu, vont voir leurs postes transférés hors de Paris à l’horizon 2022, a annoncé le Premier ministre, qui a décidé d’étendre le mouvement afin de « remettre des forces sur le terrain ».  »
    Ah y’a plus de forces sur le terrain: les mairies, les communautés de commune, les préfectures,….. tout ca, ca n’existe plus…. absence totale de l’administration or de Paris.

  5. Le dessin de presse est déjà présent dans de nombreuses manifestations et en particulier à St Just le Martel (à côte de Limoges). Ce lieu reçoit depuis de nombreuses années les dessinateurs, le dessin et valorise ce domaine à travers d’un bâtiment qui a pour vocation de promouvoir le dessin de presse et d’humour. Ce bâtiment fut construit avec les subsides, les fonds de cette région.
    Alors pourquoi rajouter alors qu’il suffit de mieux faire connaître ce lieu connu de tous les dessinateurs et de ceux qui les suivent?
    Le ministre de la culture se caricature avec son projet.

  6. Suivant la même logique, c’est juste le prolongement du régime d’intermittents du spectacle pour les dessinateurs de presse. Les socialistes adorent sanctuariser dans des régimes spéciaux des catégories qui constitueront ultérieurement des bras armés reconnaissants de leur dogme, notamment quand ceux-ci sont proches du terrain médiatique et seront de bons vecteurs émotionnels potentiels le moment venu.

  7. Mais surtout, n’oublions pas le plus important: cette maison de l’humour, c’est une idée de Wolinski! Oui, celui-là même qui s’est fait buter chez Charlie par des adorateurs de la liberté d’expression islamiste! A mourir de rire, non?

  8. Un peu hors sujet, certes, mais je crois important de faire une mise à jour, suite au billet sur Boris Johnson.

    L’âme damnée de ce dernier, son cerveau de rechange, le stratège en chef qui a concocté sa campagne, le type qui fait régner la terreur parmi les conseillers du gouvernement et veut faire passer des examens réguliers aux fonctionnaires pour vérifier qu’ils ont toujours le niveau — j’ai nommé Dominic Cummings — a franchi un nouveau seuil dans l’extrémisme vestimentaire.

    Il arrive maintenant au Number 10 avec un chandail troué, le froc à moitié baissé sur les fesses :

    https://www.dailymail.co.uk/news/article-7859059/Dominic-Cummings-48-sports-pair-low-slung-skater-jeans-way-Number-10-Downing-Street.html

    Je serais haut fonctionnaire à Whitehall, je serrerais les miennes. Si Dominic donne dans le über-punk, c’est que ça va chier des ronds de chapeau.

    A côté de ça, les moulinets de bras de Macron et les tenues de clown de Sibeth Ndiaye, c’est de la gnognotte.

  9. Il y a des coïncidences tellement stupéfiantes qu’elles deviennent preuves.

    La France a quasiment disparu de l’art contemporain et vit en quelque sorte sur son passé.
    Les artistes français n’apparaissent pas dans le classement d’Artprice car ils sont tous nés avant 1945. Le dynamisme de Londres, première place pour le marché européen, la fait figurer dans la même catégorie que New York et Hong Kong, loin devant Paris. Elle représente 77% de l’ensemble du marché européen et 10 fois plus que le marché français.
    Bizarre depuis que nous avons un ministère et des subventions à la Culture (1959), l’art contemporain français ne cesse de décliner !

    Voila donc l’avenir certain du dessin de presse avec la « Maison du dessin de presse et du dessin satirique » !

    Les meilleurs seront tués par les mauvais bien-pensants subventionnés

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