2022, des sondages et des hommes : Le cas Édouard Philippe

Présidentielle 2022, c’est parti ! Après Jean-Luc Mélenchon pour la France Insoumise, Marine Le Pen pour le Rassemblement national et Fabien Roussel pour le Parti communiste, Xavier Bertrand a officialisé sa candidature « de droite sociale et populaire » cette semaine, sans même attendre de savoir s’il sera réélu en juin dans sa région des Hauts-de-France. Mais un nouveau nom commence à affoler les compteurs médiatiques, celui de l’actuel maire du Havre qui se trouve être aussi un ancien membre très actif des Républicains ainsi que l’ex-Premier ministre d’Emmanuel Macron, autrement dit Édouard Philippe.

Car figurez-vous que depuis qu’il a cédé sa place à Jean Castex le 3 juillet 2020 dernier, ledit Philippe caracole non seulement en tête mais très loin devant toutes les personnalités politiques du moment dans la cote d’amour des Français. Dès septembre 2020, un sondage Odoxa révélait que ces derniers le jugeaient « dynamique, compétent et solide » et voyaient en lui « un possible recours ». Politiquement, ça reste vague, mais une chose est sûre, on l’adore. Trois mois plus tard (décembre 2020), nouveau coup de tonnerre : il détrône le chouchou national réputé indéboulonnable Nicolas Hulot.

Et aujourd’hui, en mars 2021, avec un score de 54 % dans le dernier baromètre Elabe pour Les Echos et Radio classique, il confirme sa position avancée dans l’estime des Français : Hulot doit se contenter de la seconde place avec 47 % et Roselyne Bachelot de la troisième avec 38 % (graphe ci-dessous). Côté coolitude sympa copain copine, on dirait bien que les crocs roses ne font plus le poids face aux boutons de manchette en forme de tongs roses qu’arborait Philippe au moment de transmettre Matignon à son successeur.

Il n’en fallait évidemment pas plus pour exciter toutes sortes d’hypothèses alléchantes autour de sa personne en vue de 2022. Possible candidat LR ? Possible candidat LREM concurrent d’Emmanuel Macron ? Recours au cas où l’actuel Président serait « empêché » d’une façon ou d’une autre de se représenter (comme ce dernier en a envisagé lui-même la possibilité) ?

En réalité, rien de tout cela n’existe vraiment en dehors des supputations intéressées des médias aimablement alimentés par les confidences anonymes et prolixes de parlementaires et de ministres qui « le connaissent bien ». Édouard Philippe, qui n’oublie apparemment pas qui l’a fait passer soudainement de l’ombre à la lumière l’a même expliqué à plusieurs reprises : il exclut l’aventure présidentielle pour son propre compte tout en s’activant en coulisses en tant qu’élu pour orienter ses collègues des territoires vers Emmanuel Macron.

Il est vrai que pendant la campagne présidentielle de 2017, qu’il mena d’abord auprès d’Alain Juppé puis ensuite auprès de François Fillon quand ce dernier sortit vainqueur de la primaire de droite, il tenait une chronique dans Libération où il ne se privait pas de décrire son futur patron avec toute la chaleur d’un vrai opposant :

« Macron (…) n’assume rien mais promet tout, avec la fougue d’un conquérant juvénile et le cynisme d’un vieux routier (si j’ose dire, s’agissant du promoteur des autocars) ».

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Quelques semaines plus tard, il acceptait avec les meilleures raisons du monde – dépassement des querelles partisanes, redressement de la France, souffle macronien, blablabla… – de devenir son Premier ministre. Rien de bien étonnant si l’on se rappelle que l’on parle ici non pas de politique mais de postes politiques à pourvoir. Tout reste donc possible d’ici l’échéance, boules puantes, retournements de veste et événements « complètement dingues » compris.

Ce qui est beaucoup plus surprenant dans cette affaire, en revanche, c’est qu’on ne se rappelait pas qu’Édouard Philippe eût brillé à Matignon au point de déclencher ensuite dans l’opinion une telle Philippe-mania. On était plutôt sous l’impression qu’il était parvenu à plonger le pays dans un état de mécontentement et de protestation permanent sans avoir engagé le moins du monde la seule réforme qui vaudrait d’être lancée, celle du recul de notre triple État providence, stratège et nounou.

Mais reprenons son histoire politique depuis le début.

Tout a véritablement commencé le lundi 15 mai 2017 avec sa nomination à Matignon dans la foulée de l’accession d’Emmanuel Macron à l’Élysée. Avant cela, comme député-maire du Havre, membre des Républicains (LR) et porte-parole d’Alain Juppé pendant la campagne des primaires de droite, il était certes connu de ses amis politiques et de ses administrés, mais la France ignorait tout de lui. On nous avait promis des « nouveaux visages », c’en était au moins un parmi les inamovibles du paysage politique hexagonal comme Collomb, Bayrou, Hulot ou Le Maire.

En le choisissant, on peut dire que le nouveau Président avait mis la main sur l’oiseau rare qui cadrait pratiquement au millimètre avec son propre profil de technocrate à tendance littéraire et avec son ambition consistant à dynamiter aussi bien la droite classique que le Parti socialiste via le tout beau mais pas totalement nouveau principe de « dépassement des clivages » : en tant que maire du Havre, Édouard Philippe trouvait déjà qu’il était « assez sain pour une ville de gauche d’avoir un maire de droite, comme d’avoir des maires de gauche dans des villes de droite »

Mais une fois le nouveau Premier ministre « aux affaires », force fut de constater que tout ne se déroula pas de façon aussi printanière et déclivante que prévu. Tout se transforma au contraire en une parodie extrêmement réussie de psycho-rigidité technocratique, sauf que ce n’était pas une parodie mais le monde réel devenu encore plus dystopique que les fictions les plus pessimistes.

Car c’est lui, Édouard Philippe, qui a eu soudain l’idée furieusement impopulaire dans la France « périphérique » d’imposer une baisse de la limitation de vitesse sur les routes secondaires de 90 à 80 km/h – mesure coercitive d’une utilité douteuse en matière de sécurité routière et complètement décalée au regard des réformes dont le pays avait (et a toujours) dramatiquement besoin depuis quarante ans. 

C’est lui également qui s’est arc-bouté férocement sur le maintien de la hausse des taxes sur les carburants qui a achevé de précipiter la France dans la révolte des Gilets jaunes, y compris contre l’avis du Président qui avait prévu de revenir dessus dès son discours du 27 novembre 2018 sur la programmation pluriannuelle de l’énergie – hausses qui ont finalement été annulées une dizaine de jours plus tard, non sans nous offrir en prime un joli petit cafouillage supplémentaire entre Matignon et l’Élysée.

C’est encore lui qui a introduit un âge pivot de 64 ans dans la réforme des retraites puis l’a retiré pour conserver l’appui de la CFDT. Et c’est toujours lui qui, en vue des élections municipales de 2020, a demandé aux ministres de choisir entre leur ministère et leur mairie puis a fermé les yeux sur la volonté de Gérald Darmanin de conserver les deux. Édouard Philippe a toujours dit qu’il gardait le cap

Et finalement, c’est lui qui a inauguré le confinement anti-Covid super-strict avec limitation des présences aux obsèques, surveillance des promeneurs isolés par hélicoptère, sans oublier la fameuse attestation dérogatoire de sortie qui a définitivement transformé la France en Absurdistan aux yeux du monde. Dans le même temps, les masques et le gel faisaient défaut et le merveilleux système hospitalier que le monde entier nous envie montrait à quel point il était loin d’être aussi « prêt » que le nouveau ministre de la santé voulait bien le dire.

Bref, pas de quoi déchaîner l’enthousiasme des foules, ainsi qu’on le voit très bien sur le graphique ci-dessous, extrait du baromètre Ipsos Le Point, qui représente l’évolution de la cote de popularité arrêtée à mars 2021 pour Emmanuel Macron (en jaune), Édouard Philippe (en vert) et Jean Castex (en bleu) :

Quand il est arrivé à Matignon en mai 2017, Édouard Philippe n’était pas connu du grand public, ce qui explique son modeste score de départ de 31 %. Aidé par les articles de presse, l’état de grâce et la grâce de l’été, il grimpe à 41 % en juillet 2017 tandis qu’Emmanuel Macron chute brutalement de 48 % à 42 % sur la même période.

À partir de là, le couple exécutif suit la même dégringolade en dents de scie jusqu’en décembre 2018 au cœur de la crise des Gilets jaunes (20 % et 22 % respectivement), puis remonte en septembre 2019 (34 % et 36 %) pour replonger à l’unisson aux alentours de 30 % avec les manifestations contre la réforme des retraites de la fin de l’année 2019. Miracle de la pandémie, miracle du « nous sommes en guerre », miracle du besoin de protection et de rassurance, les mois de mars et avril 2020 sont marqués par une embellie qui touche aussi bien le Président (44 %) que son Premier ministre (42 %).

Au moment du premier déconfinement, Édouard Philippe prend son envol (46 % en mai 2020) puis il quitte le gouvernement le 3 juillet 2020 et grimpe alors à 56 % et se maintient depuis lors sur ces hauteurs… sans avoir la moindre action politique nationale. Pour leur part, les hommes de gouvernement en exercice que sont Emmanuel Macron et son nouveau Premier ministre Jean Castex évoluent 15 à 20 points en dessous de lui. 

Effet positif de la comparaison avec le terne Castex (dont nous devons d’ailleurs la présence à Édouard Philippe qui en avait fait son M. Déconfinement) ? Appréciation basée exclusivement sur l’impression de sympathie qui émane de lui (comme d’un Chirac en son temps) maintenant qu’il n’est plus « aux affaires » ? Effet positif de l’absence qui fait qu’on oublie quel Premier ministre il fut pour ne voir que hauteur de vue et sage distanciation dans son silence actuel ? Un peu de tout cela sans doute. 

Mais lorsqu’il s’agira pour lui de revenir, peut-être, dans l’arène politique et lorsque, forcément, il devra alors reprendre la parole, les Français resteront-ils longtemps amnésiques quant à son passage à Matignon ? Il serait léger de la part de ses soutiens de se baser uniquement sur une cote de popularité avantageuse dont on sait qu’elle ne doit rien à son action (mal) passée, mais tout à son inaction présente.


Illustration de couverture : Édouard Philippe, ex-Premier ministre d’Emmanuel Macron et actuel maire du Havre.

14 réflexions sur “2022, des sondages et des hommes : Le cas Édouard Philippe

  1. J’aime cette expression que je trouve fort appropriée : « psycho-rigidité technocratique ». Votre historique du gouvernement d’Edouard Philippe est éloquent. J’avais suivi son discours de politique générale à l’assemblée et j’avais été déçu car hélas, oui je le reconnais piteusement, je fais partie de ceux qui se sont laissés bernés par l’impétrant au point de voter pour le petit président.

    C’était un discours terne, sans ambition, sans vision, plat et ennuyeux. Je me souviens de la mesure phare : les 11 vaccins obligatoires. C’est tout ? C’est ça le discours de politique générale ? En plus ce n’était même pas son idée, il l’avait héritée du précédent gouvernement.

    Après on se souvient de l’augmentation des taxes carburant ET du nouveau contrôle technique, de la limitation de vitesse dont on comprend qu’elle était avant tout une mesure destinée à marquer le territoire, qui ne sert à rien si ce n’est de montrer qui est le chef. Ensuite, vous avez rappelé l’épisode COVID, ce grand n’importe quoi qui devrait faire réfléchir tous ceux qui s’accrochent à l’espoir illusoire d’un Etat Stratège.

    C’est un politicien typique des dernières décennies : surtout ne pas s’attaquer aux vrais problèmes, prendre des décisions qui ne sont demandées par personne, et qui ont au mieux un intérêt limité, voire nul, mais qui ont l’inconvénient d’alourdir un peu plus le fardeau administratif, réglementaire et fiscal que supportent les contribuables et les entreprises.

    Les LR ont de grandes personnalités parmi elles, j’espère que le parti soutiendra une candidature plus sérieuse que celles de Philippe et de Bertrand. Quand aux sondages d’opinion … il faut les prendre avec beaucoup de circonspection.

    • Lorsque nous vîmes Emmanuel Macron devenir le lapin sorti du chapeau de son flasque prédécesseur, il m’était évident que je n’allais pas voter pour cet impétrant.

      De toute façon, voter à gauche, jamais !

      Lorsque je l’entendis vociférer dans ses discours de campagne, je me confortai alors dans ma position: il allait devenir dangereux.

      Dire que certains croient qu’il mène une politique de droite; c’est à frémir.

      Merci pour cet article, un rappel nécessaire.

      • @Mildred / @Leo : c’est tout le problème de ce régime présidentiel, on vote rarement en faveur de quelqu’un, plus souvent pour le moindre mal. Et en 2017, Macron était le moindre mal.

      • Macron, moindre mal ? Pour certains, oui.

        Cela fait, comme vous le soulignez, de nombreuses années que nous votons contre et non pour.

        Personnellement, ce fut blanc. Il m’était impensable de donner ma voix à Macron.

      • @Leo : je vous rejoins sur l’abstention, c’est très tentant. Le problème c’est qu’à chaque fois qu’on s’abstient on fait gagner des Hollande, des Mélenchon, des Royal, des écolos, etc.

  2. Merci Nathalie pour ce portrait si precis d’ un homme politique « politicien » qui constitue une grande partie de la classe politique en France. Edouard Philippe fait partie de ces hommes politiques, nombreux, qui ne s’attaquent pas aux vrais problemes – comme dit Lionel plus haut.
    En tant que premier ministre, il n’est guere apparu comme « dynamique, competent et solide » ainsi que l’expriment les personnes qui participent aux sondages mais bien plutot d’une « psycho-rigidite technocratique » comme vous le caracterisez si bien.
    En outre, il ne semble pas avoir bien gere la ville du Havre dont l’endettement aurait augmente lorsqu’il en etait le maire avant de devenir l’homme de Macron. Apparemment les Havrais ne s’en preoccupent pas trop puisqu’ils ont reelu facilement Edouard Philippe.

  3. La guerre des « crocs » et des « tongs » n’aura pas lieu : les tongs roses d’Édouard Philippe ont enterré définitivement les crocs roses de Roselyne Bachelot !
    Édouard Philippe qui avoue être un possible « recours », se montre très politique en « s’activant en coulisses » pour orienter ses collègues vers E.M. : ce qui est fait ne sera plus à faire !
    Alors quelle importance « s’il était parvenu à plonger le pays dans un état de mécontentement et de protestation », puisqu’il a exactement ce profil d’homme du monde qui plaît tant à l’électorat bourgeois de droite et de gauche qu’il sera censé représenter ?
    « Oiseau rare » il était, oiseau rare il restera !

  4. Je ne pense pas que les français oublieront la « limitation à 80Km/h sur les routes « départementales » et nationales dont les panneaux de signalisations ont coutés un pognon fou aux provinciaux.
    Alors, les sondages de popularité, on peut en penser que ce ne sont que des mensonges sur des statistiques truquées.

    • @gebe : comme vous je ne fais pas confiance aux sondages politiques. J’ai étudié les enquêtes d’opinion à l’université, c’était passionnant et je pense assez sérieux. S’agissant des sondages politiques, ils sont comme les médecins payés par l’industrie, on peut douter de leur impartialité. On peut même penser qu’ils sont largement instrumentalisés en vue de l’objectif politique de leurs commanditaires. A prendre donc avec beaucoup beaucoup de recul.

  5. Bof, l’état est simplement en train de se chercher un nouveau pantin présidentiel pour remplacer l’actuel, qui est déjà usé, je dirais même grillé carbonisé. Exit Macron, on cherche le/la suivant/e. Si le test « Edouard » en cours ne produit pas de réaction assez durable, on en trouvera un autre, et une candidate du genre Hidalgo pourrait tout à fait être propulsée sur la scène médiatique.

    Ne riez pas, un président corrompu, sénile, semi-impotent et porteur de tous les délires militants écolo-woke a bien été élu aux USA, alors une dingue écolo à l’Elysée ne me paraît plus du tout improbable, surtout vu les niveaux d’abstention atteints lors des municipales.

    Tout peut arriver depuis qu’on a ouvert la porte à toutes les fenêtres!

    • Si le vote des bobos-écolos parisiens suffisait à faire élire le Président, je serais d’accord avec vous.
      Mais si on mesure la détestation de tout ce que le Paris politicien représente pour le reste du pays, votre Hidalgo ne pourra qu’aller, toute honte bue, se faire rhabiller !

      • La détestation de tout ce que le Paris politicien représente pour le reste du pays a quand même élu Macron.
        De fait, oui le vote des bobos-écolos, qui n’existent pas qu’à Paris, suffit à faire élire un improbable candidat: ainsi ont été élus des maires écolos à Bordeaux et Lyon, qui représentent pourtant une minorité dans les intentions de vote, grâce à l’abstention.

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