Recherche « Intérêt général » désespérément

—->   Cet article a également été publié le lundi 12 octobre 2015 sur      Logo CP

Terrible révélation, ce week-end : je suis une « jouvencelle effarouchée » (page 8). A mon âge, c’est dramatique. J’ai consacré la matinée d’hier à la lecture du livre de Copeau Les rentiers de la gloire(*) qui, d’après son expérience directe, nous propose une anthropologie sombre et désabusée des élus assortie d’une galerie de cinq portraits, tous plus têtes à claques les uns que les autres. Lecture synthétique (excellent point) et passionnante, que je recommande, autant le dire tout de suite, à tous ceux qui s’interrogent sur la seule question qui vaille en politique, celle de la place de l’Etat. Et lecture amusante pour moi, car de page en page j’ai eu comme l’impression de me faire taper sur les doigts par le professeur Copeau pour mon penchant infantile à croire les « fariboles » sur « le courage, la ténacité, le dévouement » des élus (p. 40). 

Il se trouve qu’il y a quelques mois, entre les deux tours des élections départementales de mars 2015, j’ai écrit un article intitulé « Faire de la Politique : le difficile combat du dévouement contre la tentation des manquements ». Il s’agissait certes pour moi de mettre en évidence le fait, exemples à l’appui, que les élus sont trop facilement tentés d’oeuvrer d’abord à leur conservation dans le champ politique, ce qui engendre inévitablement manquements, indélicatesses et prime à l’incompétence. Il s’agissait deuxièmement de voir que les électeurs, qui se plaignent beaucoup de la médiocrité des hommes politiques, ne sont pas exempts de tous reproches en ce domaine en exigeant d’eux des « actions » plus apparentes qu’utiles, telles qu’inaugurations répétées de salles de sport et de crèches, déclarations lyriques sur l’avenir radieux de la commune qui passe immanquablement par des « dépenses d’investissements » et participations à mille comités aussi ronflants dans leurs intitulés que peu efficaces.

Mais il s’agissait aussi de reconnaître qu’il pouvait exister des hommes politiques désintéressés et sincèrement préoccupés du bien commun, proposition totalement écartée par Copeau :

« Et même s’il y a – comme partout ! – quelques brebis galeuses sinon gâteuses, l’écrasante majorité des élus ferait son job dans un altruisme de tous les instants (…) Cette parabole n’est pas sans charme. Elle a toutefois un petit défaut, elle est parfaitement fausse. » (page 40)

Pour ce versant positif de mon article, j’avais en tête deux élus de ma commune, surtout un, que je ne peux absolument pas assimiler à l’un des cinq phénomènes décrits par Copeau. L’explication tient peut-être à la modestie du rang occupé par mon ami et à son éloignement complet des parcours habituels du pouvoir, sciences po et assimilés. Peu importe, car je viens d’utiliser l’expression sur l’ambiguïté de laquelle réside mon erreur et tout le malentendu : le bien commun aussi appelé l’intérêt général.

Comment définir l’intérêt général, dont nos hommes politiques et les nombreux fonctionnaires qui les assistent se targuent de s’occuper pour nous h 24 ? Lorsqu’on interroge les élus, ils répondent qu’ils travaillent pour le bien de tous, qu’ils mettent en place des services (piscines) et des politiques (aides aux agriculteurs, ou aux seniors, ou aux chômeurs) qui vont profiter à tous, mais ils n’expliquent jamais comment ce bien de tous, ce profit de tous est déterminé. Et pour cause, car c’est impossible. C’est ainsi que débute le pamphlet de Copeau. S’il y a un minimum de pages à lire absolument dans son livre, ce sont bien les pages 13 à 24 intitulées « La volonté générale, un viol honteux génial » qui démontrent efficacement que l’intérêt général n’existe pas, sauf pour justifier l’intervention politique. Cette dernière ne peut en aucun cas se faire au nom de tous, au mieux au nom d’une majorité, et presque toujours au nom d’intérêts particuliers. Pourquoi cela ?

Copeau commence par évoquer « le contrat social » de Rousseau (1712-1778), contrat que personne n’a jamais vu, encore moins signé. Selon le philosophe, les hommes ne forment pas une unité, il convient donc qu’un pouvoir supérieur, l’Etat, en construise une pour donner corps à son action. Cette unité va s’appeler la société. Selon cette optique, le contrat social consiste à placer la volonté individuelle sous la coupe de la volonté générale de la société, laquelle est déterminée sans égard pour les volontés individuelles des hommes.

Il est intéressant de remarquer que pour Condorcet en 1785, puis, de façon mathématiquement plus développée, pour Kenneth Arrow au milieu du XXème siècle, les hommes ne forment pas non plus une unité. Mais pour eux, la conséquence de ce constat ne consiste pas à en créer une de toutes pièces, mais plutôt à prendre acte d’une impossibilité de fonder un choix collectif à partir des préférences individuelles. Le Théorème d’impossibilité d’Arrow s’énonce ainsi :

« Il n’existe pas de fonction de choix social (un système de vote) qui puisse convertir des préférences individuelles en une décision agrégée cohérente, hormis dans le cas où la fonction de choix social coïncide avec les choix d’un seul individu (« dictateur »), indépendamment du reste de la population. »

L’économiste libéral Henri Lepage (dans Demain le capitalisme, 1978) fait remarquer à juste titre que si ce théorème renforce les thèses libérales en montrant que les idéologies « étatisantes » sont des usurpations d’une volonté générale imaginaire, il peut aussi être perçu à l’inverse comme légitimant la nécessité « d’une élite particulière détentrice de l’intérêt général ». Cette interprétation paresseuse du théorème d’Arrow tend ainsi à nous faire croire que nos hommes politiques agissent pour nous dans l’intérêt général. Or dans la vie politique ordinaire, c’est bien l’opinion qui prévaut alors qu’elle est matériellement fausse.

Voilà, Kenneth Arrow nous le confirme, l’intérêt général est une « faribole ». Pour en revenir à mes deux exemples d’élus « sincèrement préoccupés par le bien commun », on peut seulement leur attribuer l’aveuglement ou l’ingénuité dont parlait Milton Friedman dans La liberté du choix, cité par Copeau  page 16 :

« Les individus dont la seule intention est de favoriser l’intérêt général sont amenés par la main invisible politique à promouvoir un intérêt particulier qu’ils n’avaient pas l’intention de favoriser. »

Copeau peut maintenant replacer l’action politique dans son marché naturel, celui de l’élection et de la réélection. Les votes des électeurs sont échangés contre des promesses d’intervention publique en leur faveur de la part des élus. Le tableau est assez peu flatteur :

« Les électeurs sont des junkies en manque de faveurs et de privilèges, et les politiciens sont leurs dealers. Eux cherchent le pouvoir et l’argent. » (page 20)

Il en résulte directement que les politiciens, s’ils tiennent à leur poste, doivent participer à cette compétition pour le pouvoir, c’est-à-dire se faire démagogues vis-à-vis des électeurs. Dans ce contexte, leurs décisions n’ont nullement pour objet d’être efficaces mais de leur rapporter des voix. L’idéal démocratique, défini par Abraham Lincoln (1809-1865) comme étant « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » est hélas assez loin de leurs préoccupations et conduit Copeau à proposer une définition plus terre à terre de la démocratie :

« La démocratie est une croyance pathétique en la sagesse collective de l’ignorance individuelle. » (page 21)

Finalement, nos élus ne sont pas nos représentants, ils sont avant toute chose les représentants de l’Etat. Or, comme le fait remarquer Copeau page 24, l’Etat ne résulte d’aucun contrat social, mais de l’appropriation un beau matin d’un territoire par un groupe d’hommes suffisamment armés pour s’imposer aux autres hommes présents. Si avec le temps, la symbolique de l’Etat acquiert dorures et lambris, si avec le temps, l’Etat en question acquiert la reconnaissance du concert des nations, sa constitution initiale est violente, fruit de la prédation, certainement pas de la volonté générale. Et les hommes politiques d’aujourd’hui en sont les héritiers.

Copeau poursuit son réquisitoire en décrivant comment la prédation de l’Etat et le mythe de l’intérêt général poussent les hommes politiques dans des comportements mégalomaniaques exacerbés par la flagornerie de leur entourage, et d’où sont résolument absentes des qualités telles que vision à long terme, désintéressement, fiabilité ou bienveillance. Dans la deuxième partie, il incarne l’analyse de la première partie dans cinq « caractères » politiques, typiques des élus qui nous gouvernent. Mais, m’objecterez-vous, des fous furieux, imbus d’eux-mêmes, on en trouve dans tous les milieux. Certes, sauf que le club des cinq férocement croqué dans Les rentiers de la gloire a une particularité unique : la rente qu’il s’octroie est payée par notre argent d’aujourd’hui et de demain à travers notre soumission obligatoire à l’impôts et à la dette publique.

A l’issue de ce constat désabusé, une fois le livre refermé et l’évident malaise qu’il soulève dissipé, il reste une question cruciale, une question de « jouvencelle », non pas effarouchée, mais toujours optimiste : que faire pour sortir de l’illusion politique dans laquelle nous vivons et qui fait régner quelques intérêts particuliers sur le sort de tous ? Une première solution consisterait à apporter des modifications à la règle du jeu en faisant en sorte qu’il n’y ait plus de rente possible pour les élus. Je pense à tout ce qui relève du non-cumul et de la limitation des mandats. Je pense aux salaires et indemnités des élus. Je pense aux diverses immunités dont ils jouissent.

Cependant, comme je le disais dans mon précédent article à propos d’événements récents, l’Etat n’est pas notre ami. Compte tenu de la méformation fondamentale initiale de l’Etat, il me semble donc plus important encore d’en limiter la surface, afin de revenir à un Etat qui n’aurait d’autres missions que celle de défendre les droits naturels des hommes. Dans ces conditions, le marché de l’action politique pourrait perdre beaucoup de son attraction et limiter au strict nécessaire les vocations politiques dédiées aux activités régaliennes de l’Etat.


Les rentiers de la gloire

(*) Les rentiers de la gloire, un pamphlet de Copeau dans la Collection Les Insoumis – Edition Les Belles Lettres.
.


House of CardsIllustration de couverture : Photo des protagonistes de la série télévisée américaine House of Cards. Ils pourraient faire partie de la galerie de portraits brossés par Copeau dans l’ouvrage ci-dessus.

25 réflexions sur “Recherche « Intérêt général » désespérément

  1. remède : (résumé de résumé)
    – 6 fois moins d’élus (+ aucune obligation d’être candidat si la condition suivante ne fait pas plaisir)
    – contrôle des élus 24/24 par des citoyens ( 4 x 20 par ex.) tirés au sort, retraités, en bonne santé, de tous horizons socio-professionnels, issus de la circonscription.

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  2. l’étatisme socialiste pour l’intérêt général nous tue, je l’abhorre, il nous infecte depuis trop longtemps!
    Mussolini disait : « Tout par l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État ! » Nous sommes sous un régime qui par certains aspects est socialo-fasciste :
    70 à 75% des fonctionnaires ou apparentés de près ou de loin doivent rejoindre le secteur privé et vite (10/15 ans au grand maximum ) ! Par entités : en principe 4 ou 5 entreprises concurrentes choisies et contrôlées par des fonctionnaires « tournants » (pour éviter les ententes illicites !!!)

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  3. Bonjour,

    Je suis loin d’être un étatiste, c’est le moins qu’on puisse dire, mais je pense quand même qu’un Etat minimal est indispensable. Il n’ y a qu’à voir ce que donnent des sociétés primitives sans Etat pour voir que ce n’est pas très reluisant. A en croire Copeau, l’Etat serait systématiquement et constamment illégitime. C’est excessif et faux. De plus il existe des contre-exemple montrant que des élus honnêtes et soucieux du bien commun existent (quelles que soient au fond d’eux-mêmes leurs motivations), on pense évidemment au Général de Gaulle. Il est certain que ces personnes ne sont pas les plus fréquentes.

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    • Bonjour,
      Je ne suis pas sûre qu’on puisse conclure que Copeau revendique l’absence totale d’Etat. Se rappeler que « Les rentiers de la gloire » est un pamphlet « mené sur le ton de l’invective » comme dit la quatrième de couverture. Dans son épilogue, il finit sur une citation de Pascal Salin qui ne prône nullement l’absence d’Etat, mais qui dénonce le tour de passe-passe démocratique qui, au nom d’un intérêt général assez insaisissable, facilite l’extension infinie du domaine de l’Etat. Nous autres citoyens sommes tellement drogués aux bienfaits supposés de l’Etat que nous n’imaginons même plus que nous pourrions disposer d’un espace de liberté individuelle.
      Mais ça, c’est ma lecture, il faudrait demander directement à l’auteur, pour plus de certitude.

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  4. qui profite des taxes, impôts et amendes ainsi qu’emplois garantis à vie ? pour faire des ronds points giratoires inutiles à prix d’or ? pour des hôtels du département, mairies ou « châteaux » de région à 3 fois le prix du 1er devis et qui plus est avec moultes malfaçons? des routes, des hôpitaux, des écoles avec les mêmes coefficients de dérives financières et matérielles? des forces de police , enseignants ou personnels hospitaliers en manques chroniques d’effectifs et mal payés alors que dans les bureaux ou nul part ailleurs des bataillons de planqués ou d’inutiles se gobergent sur notre dos et le leur? Et puis les commissions occultes, les bakchichs, les enveloppes qui vont directement dans les poches des soi-disant représentants du peuple et autres affidés . . . Je m’arrête là, il y aurait bien d’autre éléments à opposer.
    ps sous réserve d’inventaire.

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    • Et tout ça maintenant gentiment emballé dans l’extraordinaire concept de « démocratie participative », qui prouve, à défaut d’une quelconque extension des libertés individuelles, que la démocratie n’était pas assez démocratique sans qu’on en rajoute une couche dans la punch line de propagande. La démocratie participative, c’est la touche de génie de l’Etat tout puissant sans frein tel que craint par Pascal Salin dans la citation donnée par Copeau dans son épilogue (voir commentaire ci-dessus).

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  5. Bonjour Nathalie,

    Kenneth Arrow peut toujours prétendre, et à juste titre selon moi, que l’intérêt général est une « faribole », quoique je préfère pour ma part le terme de « fiction », moins péjoratif, il n’en reste pas moins que le concept d’intérêt particulier encourt la même critique.

    Il n’y a pas d’intérêt particulier, il n’y a que l’idée qu’on s’en fait à un moment T. Et cette idée peut être juste comme elle peut être fausse. Le pari libéral reposait, sur ce point précis, sur un pur postulat: avec du bol, on espère que les agents s’en feraient plutôt une idée juste que fausse et qu’ainsi, ils parviendraient dans l’ensemble à satisfaire suffisamment un bien commun pour que le plus grand nombre puisse atteindre le bonheur.

    C’était la « main invisible ».

    Or, l’expérience montre que pour que ce postulat soit vrai, il faut vraiment beaucoup de bol. Beaucoup plus que prévu, car les anticipations rationnelles des agents ne le sont pas autant qu’on le pensait au départ. Elles produisent donc aussi bien des résultats catastrophiques, comme une crise boursière, que bénéfiques, comme de la croissance. Et elles le font sur le mode de la turbulence: de façon aléatoire, non linéaire et chaotique. Donc ingérable. Prenant conscience que le modèle intellectuel libéral reposait beaucoup trop sur le hasard, les libéraux n’en ont retenu que ses aspects positifs, donc la chance.

    Pour que le modèle soit tenable, il fallait en effet élaborer un correctif: l’égalité des chances. Donc poser un principe d’égalité des chances, « au-delà » du droit naturel et de l’opposition intérêt général/particulier.

    Et on retombe sur notre vieux problème: l’égalité.

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    • Bonjour Tschok,

      « Faribole » : ce n’est pas un terme de Kenneth Arrow, mais de Copeau. Je le reprends dans mon article en le mettant entre guillemets pcq il est amusant et qu’il fait penser, sans lien étymologique toutefois, à des mots plus savants type hyperbole etc..

      Je ne vous suis pas dans votre description de la main invisible. Chaque personne sait ce qu’elle souhaite, ou sait ordonner ses préférences. Et ce qui est sûr, c’est qu’elle le sait mieux que quiconque. Je sais mieux que vous ce que JE préfère.
      ll n’est nullement question de « l’idée juste ou fausse qu’on se fait à un moment t de ce qu’on préfère », mais directement de « ce qu’on préfère ». Le fait que les anticipations des agents ne soient pas forcément rationnelles ne change rien au fait que ce sont leurs anticipations, et surtout leurs choix. Et ça n’a d’ailleurs rien à voir avec le fait qu’ils se font une idée juste ou une idée fausse de leurs préférences. Juste ou fausse par rapport à quoi ? A un intérêt général qui n’existe pas ?
      Il ne s’agit nullement de satisfaire un bien commun que vous posez comme indépendant des préférences individuelles, ce qui est justement contesté par Copeau. Au terme de toutes les actions des individus (actions qui respectent les droits naturels of course i.e. vie, liberté, propriété) on constate une situation pareto-optimale, c’est à dire qui a amélioré la situation de tous les individus dans le sens de leurs préférences.

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      • @ Nathalie,

        Merci pour la précision: j’ai effectivement prêté un peu vite à Kenneth Arrow un mot dont il n’est pas l’auteur, au détriment de celui qui l’est vraiment, Copeau.

        Sinon, si je vous suis bien, vous définissez l’intérêt particulier comme une capacité à vouloir consciemment quelque chose et à hiérarchiser des priorités et, surtout, à exercer des choix, en posant en principe que chaque personne sait ce qu’elle souhaite, sait ordonner ses préférences et fait ses choix.

        D’abord, cela n’est nullement une loi: il existe des personnes indécises, pusillanimes, ou incapables de hiérarchiser des priorités, ou d’avoir à choisir, car choisir c’est renoncer à quelque chose, et souvent on a envie de ne renoncer à rien. On ne peut faire abstraction de ces traits de caractères humains au seul motif qu’ils flinguent la théorie de l’individu comme être capable de volonté. Ils existent.

        Mais surtout, il me semble que vous décrivez autre chose que l’intérêt particulier. Vous décrivez l’autonomie de la volonté.

        L’intérêt particulier, me semble-t-il, découle de la possibilité pour une individu de retirer d’une situation donnée un profit, un bienfait ou un avantage quelconque, qui en constitue l’objet même. C’est parce que cette situation peut se concevoir que l’individu la recherche, ou veut se protéger contre ce qui peut lui porter atteinte, en exerçant l’autonomie de sa volonté.

        Sur un plan social, l’intérêt particulier est la possibilité juridique d’exercer sur ce profit ou cet avantage quelconque un droit exclusif et cessible, typiquement le droit de propriété. L’intérêt particulier est, en résumé, le droit pour un individu de se rendre possesseur et maître d’une parcelle de l’univers à l’intérieur de laquelle il se situe lui-même (et, tout le problème est là, où se situent également tous les autres individus dotés du même droit).

        Cette définition objective et matérielle de l’intérêt particulier peut laisser croire qu’il existe, mais en réalité cette belle définition ne vaut pas un clou, ou en tout cas pas plus que la belle définition qu’on peut également concevoir au sujet de l’intérêt général, que Copeau confond peut-être avec l’expression de la volonté générale, qui fonde le contrat social (mais comme je ne l’ai pas lu, je me bornerais à seulement formuler cette conjecture).

        A part cela, juste une remarque sur l’expression de « bien commun ». Je l’employais non pas en tant que synonyme d’intérêt général, mais dans son sens classique: est commun le bien qui profite ou fournit un avantage au plus grand nombre, voire à toute une communauté. Par exemple, les biens banaux comme les fours, lavoirs ou les moulins de l’époque féodale étaient des biens communs (communaux) qui participaient au bien commun du village en assumant ce qu’on appellerait aujourd’hui une mission d’intérêt général ou d’intérêt public local.

        Dans cette expression le mot « bien » désigne aussi autant le bien corporel qui produit quelque chose que la situation bénéfique qui résulte de l’exploitation de ce bien.

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  6. Très intéressant tout cela.
    Se rappeler néammoins que tout ceci est très franco français, car en Angleterre et au Portugal très récemment (pour ne citer que ces deux pays), ont été réélus des hommes politiques clairement adversaires du « plus d’état »
    Effectivement, il y a une addiction à la dépense publique chez les électeurs, et l’Homus Politicus s’adapte à son électorat comme l’Homus Capitalisticus s’adapte aux désirs de ses clients.
    Les hommes politiques français, s’ils ne sont pas les plus courageux ou les plus honnêtes, restent quand même des êtres rationnels.

    Ne pas oublier aussi qu’en France, quand on dit « La mairie ne fait rien » cela veut dire le plus souvent « la mairie ne fait pas de dépenses » et les électeurs critiquent.

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  7. personne ne propose quoi que ce soit pour remédier aux manquements à « l’intérêt général », hormis ma toute 1ère proposition en tête des commentaires ?
    (indépendamment d’une fausse interprétation de démocratie participative)

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      • Faux ! les élus sont souvent désignés par le sort : ça je le récuse et leur nombre reste toujours aussi malencontreusement élevé.
        Le contrôle des élus signifie qu’en cas de manquement, les citoyens du collège d’assistance/vérification/contrôle/sanction peuvent à la majorité faire traduire en justice un député ou autre et demander sa révocation sous réserve des poursuites engagées. Je n’ai jamais vu rien de tel à la lecture (attentive) de contrepoint (qui ne constitue pas une bible) !

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  8. Avec un peu de retard, je reviens sur ce sujet et ces excellents commentaires en vous proposant une petite synthèse qui me semble coller aux échanges. Merci pour vos commentaires…

    L’étatisme, source d’opacité, d’irresponsabilité et d’inefficacité.
    La raison pour laquelle le libéralisme est un système vertueux, c’est d’abord la question de la responsabilité : si la liberté individuelle est en effet le moteur du système, elle n’est légitime que dans le respect de celle des autres, ce qui signifie qu’elle est indissociable de sa contrepartie mécanique, la responsabilité. Pas de liberté sans responsabilité et si d’ailleurs le système libéral récompense la réussite des initiatives individuelles par le profit, il sanctionne tout autant les échecs (par la faillite par exemple) ou les atteintes à la liberté des autres (ententes illicites, monopoles, principe du pollueur payeur …). Le libéralisme fait appel à la réflexion et l’intelligence des citoyens car il met en permanence l’individu en face à ses choix avec l’obligation d’en assumer l’entière responsabilité sans rien attendre des autres ou de la providence.
    Grâce au marché qui est le point de rencontre de tous les citoyens prestataires ou consommateurs libres et responsables, le libéralisme offre par ailleurs une lecture instantanée, transparente et efficiente de la valeur des biens et services produits par la société.
    Les tenants de l’étatisme considèrent au contraire que la civilisation, les échanges entre les êtres humains, leurs rapports sociaux, la justice et la solidarité ne peuvent être construits et garantis que grâce au pouvoir politique et à l’intervention de l’Etat, même si toute l’Histoire et la réalité des faits démontrent que l’étatisme ne garantit jamais automatiquement ni la légitimité de l’un, ni l’efficience de l’autre.
    La réalité, c’est que l’Etat n’a pas d’existence en tant que tel le mais par son organisation : d’abord par sa couche politique avec le pouvoir des élus – on en connait les limites et les excès – ensuite par ses institutions (découpage administratif , services publics directs ou délégués, entreprises d’Etat) et son personnel (fonctionnaires et assimilés), non soumis quant à eux au vote populaire.
    Or la grande illusion, c’est de considérer l’Etat entité abstraite et impersonnelle comme une sorte d’autorité mystique contenant un peu de chaque citoyen qui représenterait ainsi la volonté générale contre le secteur privé marqué par l’intérêt particulier, l’égoïsme et l’horrible profit. Cet état quasi transcendant le dispenserait de toute rigueur économique et de tout contrôle car l’Etat possèderait par nature la vision juste et clairvoyante du monde …
    C’est peut-être cette quasi vénération de l’Etat qui peut expliquer l’indifférence des français devant les preuves accablantes et répétitives de son inefficacité quand ce n’est pas de son incurie : scandales financiers (Crédit Lyonnais, DEXIA, AREVA ..) laxisme (SNCM, Air France, déficits budgétaires, dépenses somptuaires..) mauvaises décisions (sidérurgie, plan calcul, minitel, Concorde, TGV ..) injustices (statut fonctionnaire, régimes spéciaux ..) absence de résultats (dette, chômage, mal logement, insécurité, rejets de l’éducation nationale..).
    Pourtant la réalité, c’est que l’ « Etat » est une fiction et qu’il exerce son pouvoir via le « secteur public » qui n’est autre qu’une organisation humaine – d’ailleurs plus large en France qu’ailleurs avec 7 millions de fonctionnaires et assimilés, non frappés de transcendance – et qui aurait besoin, comme toutes les organisations, de modèles de décision et de gestion robustes pour exercer ses missions en responsabilité et avec efficacité.
    Or, et malgré ses moyens colossaux (58% des richesses du pays passent entre les mains de l’Etat chaque année), le secteur public n’a pas su mettre en place cette culture et ces outils encouragés par la passivité des citoyens, le manque de courage et de vision des politiques, la lourdeur et l’opacité de l’administration actuelle qui cultive sa propre complexité.
    Les remèdes sont connus :
    – réduire le volume de la sphère étatique tant la couche « politique » (nombre d’élus et structures administratives) qu’administrative (privatisations et délégations de service public, subsidiarité, mise en concurrence des monopoles d’Etat, suppression de la gestion paritaire totalement déresponsabilisante et génératrice de surcoûts) ;
    – installer dans l’administration une culture et des outils de gestion modernes (par exemple seule la comptabilité budgétaire est utilisée par les agents publics, et non la comptabilité en « droits constatés » pourtant prévue dans la LOLF rendant impossible de comparer les résultats de l’État et d’autres entités publiques, françaises ou étrangères). A l’instar de la gestion des entreprises privées, il conviendrait d’établir un compte de résultat prévisionnel pour l’Etat, validé par le Parlement, et établir des résultats mensuels en droits constatés ainsi que mettre en place une véritable comptabilité analytique s’appuyant sur la comptabilité générale permettant ensuite de consolider les comptes de l’État et des organismes qu’il contrôle.
    – mieux « tracer » (objectifs qualitatifs et chiffrés) les projets politiques devant la représentation nationale ;
    – faire évoluer l’état providence (budgets sociaux dont Sécurité Sociale ) qui encourage la déresponsabilisation des citoyens, en y intégrant des mécaniques « responsables » : systèmes de bonus-malus, contreparties aux droits, actualisation des indemnités en fonction de l’état de l’économie..
    – Entreprendre une véritable réforme de la complexité de l’Etat (codes, lois, normes et procédures) en favorisant un management des agents à la délégation et aux résultats (avec système de rémunération ad’hoc, mesure de l’absentéisme et de la productivité..).
    – donner au contrôle (Cour des Comptes) des prérogatives ayant force de loi ;
    – simplifier les actions citoyennes contre l’administration …
    Economiquement, l’absence de culture et d’organisation véritablement « responsables » de l’Etat, encouragés par le manque de courage des élus à réformer et par la complexité de l’administration elle-même, sont à l’origine de son inefficience. Il serait intéressant d’en chiffrer le coût, comparé à la gestion des mêmes services exécutés par le privé dans un système libéral et concurrentiel. On peut facilement imaginer que n’importe quelle organisation cherchant à maximiser son fonctionnement est capable d’économiser entre 15 et 20 % du montant de ses dépenses (loi basique de Pareto) sans réduire le service proposé. Appliqué à l’Etat et aux 1200 milliards d’euros de dépenses publiques, on arrive au chiffre vertigineux de 150 à 200 milliards d’économies potentielles par an , ce qui constituerait une sacrée bonne nouvelle pour nos impôts….

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  9. Je ne crois pas à un catalogue de revendications fussent-elles fondées, à l’instar des cahiers de doléances, qui ont précédé la révolution française, à savoir plusieurs centaines de milliers !
    A tout prendre une seule mesure devrait permettre de régler, du moins partiellement, le problème de manque de démocratie criant que nous subissons :
    remède : (résumé de résumé)
    – 6 fois moins d’élus (+ aucune obligation d’être candidat si la condition suivante ne fait pas plaisir)
    – contrôle des élus 24/24 par des citoyens ( 4 x 20 par ex.) tirés au sort, retraités, en bonne santé, de tous horizons socio-professionnels, toutes obédiences politiques confondues, issus de la même circonscription ( c’est bien plus difficile de corrompre 8 à 9000 personnes de plus ou de pouvoir les influencer par des lobbies de plus en plus prégnants ! ).
    Dans un second stade, je souscris bien entendu aux mesures que vous préconisez, sauf à les rendre compatibles à l’assentiment de la représentation nationale.

    p.s. un peu moins de candidats se présenteront aux élections, et alors ? il ne s’agit pas d’une « croisière s’amuse » . . .

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  10. @Bouju et @Zelectron :

    Tout occupée à rimer (et à trimer aussi, de temps en temps) je n’ai pas encore eu le temps de vous répondre et je m’en excuse.
    – @ Zelectron : Nombre d’élus : la division par six serait aisée en supprimant l’échelon communal, qui représente la grosse masse de nos mandats électifs, pour n’avoir plus que les inter-communalités et les métropoles, et encore plus aisée en supprimant les départements. J’ai fait un article dont la première partie reprend tous ces nombres et les compare à nos voisins européens :
    https://leblogdenathaliemp.com/2015/03/04/elections-departementales-structure-inutile-conjoncture-cruciale/
    Par contre, l’idée d’un corps de citoyens contrôleurs me déplait : pourquoi les intérêts particuliers s’y exprimeraient moins ? La baisse du nombre d’élus doit surtout absolument s’accompagner de la réduction de leur champ d’action.
    – @ Bouju : Je suis d’accord avec ce que vous dites car je privilégie la réforme. Je pense en effet que du point où nous sommes à une situation plus libérale, il y a tout un chemin de réformes à parcourir. Ce qui me navre, c’est qu’il faudrait emprunter ce chemin dès maintenant, or rares sont les hommes politiques très clairs sur ce sujet. En France, on a besoin de moins d’Etat stratège, employeur, actionnaire, contrôleur etc.. et de plus d’état de droit.

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