Gouvernement : Pacte d’irresponsabilité et choc de déresponsabilisation

D’après François Hollande lui-même, il est important de « stimuler, d’accompagner la reprise qui maintenant est là ». Il faisait cette déclaration vendredi 6 mars dernier alors qu’il était en visite officielle au Luxembourg. Comme on aimerait le croire ! Malheureusement, on a toutes les raisons de se méfier.

D’abord, François Hollande est coutumier de ce genre de déclaration. Ce n’est que la troisième fois qu’il nous annonce une reprise qui ne s’est pas franchement manifestée précédemment : selon ses dires la reprise était là en juillet 2013 puis en juillet 2014. « La France est même le pays où elle repart le plus rapidement » disait-il en 2013. Selon l’INSEE la croissance s’est finalement établie à 0,3 % en 2013 et 0,4 % en 2014. C’est peu dans l’absolu et c’est décevant par rapport au reste de la zone euro dont la croissance moyenne s’établissait à 0,8 % en 2014. 

D’autre part, les signes qu’il retient comme étant symptomatiques d’une reprise qui s’annonce sont soit très ténus, soit largement hors de notre contrôle. Si on observe en effet en février 2015 un léger mieux du côté du moral et de la consommation des ménages dont le pouvoir d’achat est soutenu par la baisse des prix des produits pétroliers, le climat des affaires reste préoccupant du côté des entreprises. Les autres arguments avancés par François Hollande concernent une « confluence » positive d’éléments exogènes tels que le plan Juncker pour l’investissement dans l’Union européenne, la politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE) et son fameux Quantitative Easing (augmentation de la masse monétaire par simple écriture comptable), la division par deux du prix du pétrole, les taux d’intérêt très bas et la baisse de l’euro par rapport au dollar (1 € = 1,08 $ hier contre 1,30 $ environ en 2012). Il s’appuie également sur la prévision de croissance 2015 calculée à 1 % pour la France par la Commission européenne. Sans préciser que cette même prévision de croissance pour la zone euro se situe à 1,3 %, ce qui rend la possible performance française déjà moins formidable.

A deux semaines des élections départementales qui s’annoncent plutôt périlleuses pour le Parti socialiste, on comprend bien que François Hollande cherche à insuffler un peu d’optimisme aux Français, à leur montrer que sa politique fonctionne et à redonner des arguments mobilisateurs à ses troupes, message reçu 5/5 par Jean-Christophe Cambadélis, Premier Secrétaire du Parti socialiste :

Mais au-delà de la nécessité électorale circonstancielle, il n’y a pas lieu de s’étonner de cette attitude de François Hollande. Dès le début de son mandat, dès sa campagne électorale en fait, il pensait sortir gagnant de son quinquennat en se basant sur ce qu’il pensait être l’inévitable aspect cyclique de l’économie qui, après la profonde crise de 2008, ne pouvait que se retourner en sa faveur avant 2017. Dans cette optique, il n’est même pas nécessaire d’avoir une politique, il suffit d’attendre. Quel était le dispositif central de sa politique économique pendant la campagne électorale ? Le contrat de génération qui liait l’embauche d’un jeune à un maintien dans l’emploi d’un salarié senior, afin de lutter contre le chômage élevé de ces deux catégories. On n’en entend plus du tout parler car ce n’était pas une proposition sérieuse. C’est du reste un mauvais outil dont les entreprises ne veulent pas se servir. Le gouvernement avait annoncé 500 000 contrats de génération sur cinq ans. On en aura eu à peine 20 000. Et le chômage caracole toujours vers de nouveaux records.

Donc le retournement cyclique se fait attendre, et on ne compte plus les prédictions hâtives non confirmées de François Hollande. Sur le chômage justement. Rappelons-nous qu’en septembre 2012, lors d’une interview au Journal télévisé de TF1, François Hollande affirmait que « nous devons inverser la courbe du chômage d’ici un an », horizon qui se déplaça ensuite à la fin de l’année 2013. Hélas, la réalité n’a pas eu l’heur de se plier aux souhaits présidentiels. En décembre 2012, la France comptait 3 132 900 chômeurs en catégorie A (sans aucune activité) et en décembre 2013, elle en comptait 3 300 200, soit une hausse de 5,7 % en 2013. Lorsqu’on ajoute les catégories B et C et qu’on inclut l’outre-mer, le nombre de chômeurs atteignait 5 194 100 en décembre 2013. Ce dernier chiffre devient 5 521 200 en décembre 2014 et 5 530 600 à fin janvier 2015. Si l’on ne tient compte que des chômeurs inscrits en catégorie A, le mois de janvier 2015 fait ressortir une baisse du chômage de 19 100 personnes. Comme le souligne le journal Libération, qui parle d’une « baisse du chômage en trompe-l’oeil », le gouvernement a bien entendu limité sa communication à ce résultat, mais c’est bien d’une hausse qu’il s’agit, d’autant que rien ne vient confirmer un retournement de tendance durable. Surtout, il n’est guère fait mention des 207 600 radiations pour défaut d’actualisation de ce mois de janvier, ni des ajustements sur les chiffres de décembre 2014.

capture-d-ecran-2015-02-11-a-14.26.42Ce tour des irresponsabilités criantes du gouvernement ne serait pas complet si l’on ne parlait pas du déficit. Le pacte de stabilité et de croissance de l’Union européenne prévoit que le déficit public de chaque pays membre doit rester inférieur ou égal à 3 % du PIB. Le déficit public englobe les déficits de toutes les administrations publiques, c’est à dire le budget de l’Etat, les budgets des collectivités territoriales et le budget de la sécurité sociale.  La crise de 2008 a contraint de nombreux pays à sortir de cette limite, et le déficit public de la France, après avoir atteint  7,5 % en 2009, s’était réduit à 5,2 % fin 2011. Lors de la campagne électorale de 2012, François Hollande s’était engagé sur un retour dans la limite des 3 % en  2013. Le schéma ci-dessus est tiré de capital.fr. Il montre le trajet du déficit public français tel que prévu en 2012 et les réalisations effectives.

La Commission de Bruxelles, dont le commissaire aux affaires économiques actuel n’est autre que Pierre Moscovici ancien ministre français de l’économie, a accordé à la France plusieurs délais successifs. Il s’agissait d’abord de revenir aux 3 % en 2015, mais la prévision s’établit maintenant à -4,1 % pour cette année. De ce fait, la Commission, avec une mansuétude incroyable qui n’est pas forcément du goût de tous les pays membres, a fait récemment une recommandation de report de l’objectif à 2017 qui a été validée hier mardi 10 mars par les ministres des finances de l’Eurogroupe. Quant à Moscovici, il donne aujourd’hui une interview au Figaro dans laquelle il explique que « les réformes de la France sont insuffisantes » ! Quand il était ministre, ce n’était guère son avis…

Le pacte de totale irresponsabilité économique dans lequel notre gouvernement s’est engagé avec autant de brio que de cynisme aurait peut-être quelques difficultés à opérer (à supposer qu’il opère le moins du monde, après tout la cote de popularité de l’exécutif est à nouveau au plus bas, l’esprit du 11 janvier est devenu fantomatique), si parallèlement il ne s’était employé à limiter autant que possible les possibilités de réflexion critique des Français. J’en arrive au choc de déresponsabilisation annoncé en titre, que je voudrais illustrer par deux exemples à la fois simples et de très mauvais goût démocratique.

Parmi les nouveautés du 1er janvier 2015, nous apprenons avec plaisir que le choc de simplification promis par François Hollande a accouché d’une nouvelle fiche de paie. Nous connaissons tous le sac de noeuds étalé parfois sur deux pages que représente un bulletin de salaire et on ne peut que se réjouir d’un effort de clarté de ce côté-là. Malheureusement, le gouvernement, en véritable artiste, donne dans le clair-obscur. En effet, la simplification consiste essentiellement à ne plus faire apparaître les charges sociales patronales, au motif qu’elles ne concernent pas prioritairement le salarié. Rappelons-nous qu’elles avaient été introduites à titre d’information dans la fiche de paie afin de faire connaître au salarié le coût total de son salaire pour l’entreprise, ce qui représentait un louable effort d’introduction à la micro-économie. Notre gouvernement semble considérer que le salarié n’a pas à être informé de ces choses-là, un voile d’ignorance étant toujours préférable à une saine compréhension de la réalité. Par contre, un salarié, syndiqué ou non (et dans leur grande majorité les salariés ne sont pas syndiqués) a le devoir de financer les syndicats : dorénavant, un prélèvement supplémentaire de 0,016 % du salaire brut sera consacré à cette noble tâche. C’est fou tout le bien qu’on peut faire avec l’argent des autres !

Dans le même ordre d’idée, la ministre de la santé Marisol Touraine pense faire acte de progrès, d’égalité et de justice en décidant d’étendre à l’horizon 2017 le tiers-payant à tous les Français pour leur consultations médicales, malgré la vive opposition des médecins qui ont prévu de manifester ce dimanche 15 mars. Réservé actuellement aux bénéficiaires de la couverture maladie universelle complémentaire (CMU-C) et de l’aide médicale d’Etat (AME), le tiers-payant sera accessible aux malades pris en charge à 100 % dès juillet 2016, puis à tous les patients qui en feront la demande en 2017. Conçu initialement pour ne pas faire peser les frais médicaux sur la trésorerie des familles les plus modestes, il devient en fait maintenant un voile d’ignorance jeté sur notre système de santé et surtout sur son coût. Selon nos gouvernants socialistes, il n’y a qu’une seule chose à savoir en matière d’économie : tout est gratuit, c’est l’Etat qui paie…

J’ai déjà évoqué la réforme territoriale, la loi Macron et l’usage du 49.3 par Manuel Valls dans d’autres articles récents, je n’y reviens donc pas. Je me bornerai simplement à faire remarquer en conclusion que dans ce contexte assez caractérisé d’irresponsabilité et de déresponsabilisation, le gouvernement exige malgré tout des chefs d’entreprises et d’eux seuls qu’ils fassent acte de responsabilité à travers le Pacte du même nom, dispositif compliqué échangeant des baisses de charges sociales contre des créations d’emplois, comme si ces dernières pouvaient se décréter a priori sans tenir compte d’un environnement favorable à la croissance de la production.

Une réflexion sur “Gouvernement : Pacte d’irresponsabilité et choc de déresponsabilisation

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