Croissance : l’Irlande gagne le Tournoi des 28 Nations

Le Tournoi des Six Nations 2015 n’est pas tout à fait terminé. Chaque pays doit encore jouer deux matchs d’ici le 21 mars. Mais le classement intermédiaire après trois matchs joués et gagnés par l’Irlande donne une belle avance à cette équipe (6 points) qui domine confortablement ses cinq concurrents que sont l’Angleterre et le Pays de Galles (4 points), la France et l’Italie (2 points) et l’Ecosse (zéro point). L’Irlande doit affronter aujourd’hui le Pays de Galles. On saura sous peu si elle conserve son avantage sur le terrain du rugby à XV.

Toujours est-il que l’Irlande a remporté le fameux tournoi de rugby en 2014 et il existe un autre domaine où l’Irlande excelle indiscutablement en Europe en 2014, c’est celui de la croissance. Le Central Statistics Office, équivalent irlandais de notre INSEE, a publié jeudi 12 mars ses derniers chiffres de l’année 2014 et il ressort que le PIB de l’Irlande (GDP en anglais) a en effet connu une progression en volume de 4,8 % en 2014 par rapport à son niveau de 2013. A titre de comparaison, la croissance 2014 des principaux pays européens s’est établie à 2,6 % pour le Royaume-Uni, 1,6 % pour l’Allemagne et 0,4 % pour la France. 

Par secteur d’activité, la croissance est de 10 % en agriculture, 8 % dans la distribution, les transports, le software et la communication, 3,4 % dans les autres services, 1,5 % dans l’industrie (dont 6,9 % pour le bâtiment et la construction) et 1,1 % pour les administrations publiques et la défense. Ces résultats très positifs sont principalement à mettre sur le compte d’un fort rebond de la consommation intérieure et d’exportations en hausse du fait de la chute de l’euro par rapport à la livre sterling et au dollar. L’Irlande entretient en effet des liens commerciaux très étroits avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni qui représentent environ 35 % de ses exportations. Cette situation favorable pourrait se prolonger en 2015, année pour laquelle l’Union européenne prévoit une croissance de 3,5 % pour l’Irlande, 1,3 % pour la zone euro et 1 % pour la France.

Cette belle performance intervient après deux années de croissance médiocre (-0,3 % en 2012 et 0,2 % en 2013), une reprise en 2011 de 2,8 % et trois années de crise profonde dont 2009 a marqué le creux avec une chute du PIB de -6,4 % après un repli de -2,6 % en 2008. Tous les secteurs d’activité furent affectés, mais celui du bâtiment et de la construction fut particulièrement ravagé, enregistrant une baisse de l’ordre de 27 %. Dans le lien indiqué, il faut cliquer sur Table 1 pour avoir le détail par secteur et par année.

Avant la crise de 2008, l’Irlande a connu un longue période de forte croissance qui lui a valu le surnom flatteur de « Tigre celte ». Forte de 4,5 millions d’habitants, son économie reposait sur quatre grandes particularités qui en faisait un pays relativement marginal en Europe :

1. En adhérant à l’Union européenne en 1973, l’Irlande a perçu jusqu’en 1999 des fonds équivalents à cinq fois sa contribution au budget européen. Un tiers de ces transferts ont été concentrés sur l’éducation et la formation professionnelle. l’Irlande s’est donc trouvée en mesure de proposer une main d’oeuvre de langue anglaise extrêmement bien formée.

2. Sa fiscalité à taux bas pour les entreprises, fixée à 12,5 % en 2003, était (est toujours) très attractive, ce qui lui a permis d’attirer les investissements directs à l’étranger, essentiellement en provenance des Etats-Unis. De nombreux sièges sociaux européens de grands groupes internationaux se sont installés à Dublin qui est perçu comme un Londres en plus petit et plus décontracté. On peut citer Google, Intel, Dell, Amazon, Yahoo, Apple, Face Book, eBay etc.. Majoritairement actives dans l’internet ou le e-commerce, ces sociétés emploient 240 000 salariés pour une population active de 1,9 millions personnes. De 2000 à 2007 le taux de chômage irlandais était inférieur à 5 %.

3. L’Irlande est un grand pays exportateur (110 % du PIB) dont les premiers débouchés sont les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Son commerce extérieur est donc moins dépendant de la zone euro que beaucoup d’autres pays d’Europe.

4. La croissance très importante des années 1994 à 2004 (8 % par an environ) a fait de l’Irlande un pays riche. Le PIB par habitant était de 61 000 $ en 2008 contre 47 000 $ pour la France (chiffres data.lesechos.fr). Cela a généré des dépôts bancaires qu’il a fallu investir. Le choix s’est porté sur l’immobilier, secteur qui intéresse potentiellement tout le monde. C’est là que tout a basculé.

Les banques irlandaises, fortes de dépôts importants, des taux bas de la Banque centrale européenne et d’un idéal d’accession à la propriété d’un peuple longtemps rural et très pauvre, se sont portées massivement, et trop souvent inconsidérément, vers les investissements immobiliers. La crise financière de 2008 les a prises de plein fouet et la bulle immobilière a éclaté brutalement, obligeant en 2009 le gouvernement irlandais à recapitaliser les banques qui ne pouvaient plus faire face à leurs échéances, et parfois même à les nationaliser. Non sans provoquer la colère des contribuables Irlandais choqués par la cynique désinvolture révélée au grand jour de l’Anglo Irish Bank. Cet établissement n’existe plus aujourd’hui et ses dirigeants ont dû répondre d’accusations de fraude.

Conséquence logique et immédiate du sauvetage des banques, la dette publique de l’Irlande a explosé. De 25 % du PIB en 2007, elle est passée à 92 % en 2010. Confronté à une crise de liquidité et faute de pouvoir trouver des financements sur les marchés financiers à des taux raisonnables, le pays s’est tourné en novembre 2010 vers l’Union européenne pour demander de l’aide. Celle-ci lui fut accordée conjointement par le FMI, la BCE et des pays européens hors de la zone euro pour un total de 67,5 milliards d’euros. En contrepartie, l’Irlande s’engageait à ramener son déficit public en-dessous de 3 % du PIB à l’horizon 2015 et à relancer la croissance.

Dès lors, les gouvernements irlandais successifs (de droite d’abord puis, au creux de la crise, une coalition de travaillistes avec le centre droit) ont oeuvré d’une part à la restauration des comptes publics et d’autre part à la relance de l’investissement et des exportations. Période dure pour les Irlandais qui ont été nombreux à émigrer en 2011 et 2012 :  le salaire moyen des fonctionnaires a baissé de 17 % et leur nombre de 10 %, les prestations sociales ont été diminuées de 5 %, les impôts ont augmenté (TVA), d’autres ont été créés spécialement (taxe foncière, taxe sur l’eau…). « Deux tiers des efforts ont été réalisés par des baisses de dépenses et un tiers grâce aux hausses d’impôts », précise John McCarthy, économiste en chef au ministère des Finances. Parallèlement les petites et moyennes entreprises bénéficient d’exonérations fiscales lorsqu’elles investissent, innovent et exportent.

Les bons résultats commencent à se faire sentir à partir de 2013. En particulier, le chômage qui était de 5 % en 2007, puis de 8,5 % en 2008 et 15 % en 2011 est retombé à 12 % en 2013 et à 10,2 % en 2014. En conséquence, début 2014 l’Irlande a pu sortir de son plan d’aide et retrouver les marchés financiers à un taux de 3,5 % contre un pic à 14,5 % courant 2011.

Le projet de budget 2015 présenté en octobre dernier par le ministre des Finances, Michael Noonan, reflète la bonne orientation prise par l’Irlande. Après avoir ramené le déficit public à 3,7 % du PIB en 2014, contre 4,8 % prévu initialement, le gouvernement se fixe l’objectif de respecter les critères européens du pacte de stabilité dès 2015 avec un déficit passant sous la barre des 3 % pour s’établir à 2,7 %. Côté croissance, on l’a vu, l’Union européenne prévoit 3,5 %, mais le gouvernement irlandais pense de son côté pouvoir réaliser 3,9 %. Sur le plan de la fiscalité, le système très avantageux du « double Irish » pour les entreprises internationales sera supprimé. Il permettait à ces entreprises de ne pas être taxées sur certains de leurs bénéfices, notamment les revenus des brevets et de la propriété intellectuelle, grâce à l’utilisation de paradis fiscaux. Dorénavant les entreprises domiciliées en Irlande devront aussi en être résidentes fiscales. Malgré cela, la fiscalité des sociétés reste très avantageuse, l’Irlande ayant un taux extrêmement bas de 12,5 %. Pour les personnes physiques, le budget 2015 prévoit un allègement de la fiscalité sur le revenu par baisse de 41 à 40 % du taux marginal de la tranche la plus élevée. Le retour de la croissance permet également d’envisager des mesures sociales en faveur des travailleurs les plus modestes.

En guise de conclusion, j’aimerais faire quelques remarques. L’immobilier rend fou et quand les banques participent au délire, l’apocalypse est assuré. La solidarité européenne existe, l’Irlande peut en témoigner. La montée du chômage n’est pas inéluctable, mais il est des situations économiques graves qui exigent des populations qu’elles acceptent de redescendre de quelques marches. Là aussi, l’Irlande peut en témoigner. Une fiscalité basse, associée à une maîtrise des dépenses, n’est pas un frein pour la croissance, au contraire. Les entreprises irlandaises n’ont pas été sommées de créer des emplois, elles ont bénéficié d’un contexte favorable apporté tant par le soutien du gouvernement dans le cadre du plan de relance de l’investissement que par leur propre acharnement, et tout naturellement on a pu constater a posteriori un reflux du taux de chômage. En disant cela, je pense au Pacte de Responsabilité du gouvernement français qui lie baisse des charges sociales à la création d’emplois. Créons des conditions favorables aux entreprises (fiscalité allégée, assouplissement du marché du travail, suppression de réglementations aussi nombreuses qu’inutiles, suppression des subventions) et les emplois viendront d’eux-mêmes. Enfin, dans la perspective du 17 mars qui s’approche, il ne me reste plus qu’à souhaiter une joyeuse fête de Saint Patrick à tous les Irlandais d’Irlande, de France, de Navarre et d’ailleurs.

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