Environnement, Habitabilité… Et la LIBERTÉ dans tout ça ?

Est-on à la veille de voir le concept d’ « habitabilité » apparaître au sommet de notre droit ? La chose est incertaine, et personnellement je ne le souhaite nullement, ainsi que je vais l’expliquer ci-après, mais du moins est-ce l’espoir de ses deux concepteurs, le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret, respectivement enseignants à Aix-Marseille Université et à Sciences Po. À noter par ailleurs que Laurent Neyret milite ardemment pour la reconnaissance du crime d’écocide.

Dans un petit ouvrage publié dans la collection Tracts de Gallimard sous le titre Liberté, dignité, habitabilité et le sous-titre Donner au siècle la valeur qui lui manque, relayé ensuite dans un entretien accordé au journal Le Monde avant-hier (1er juin 2026), les auteurs s’alarment du fait que le droit environnemental, quoique abondant, n’est pas à même d’apporter une réponse juridique à la hauteur des dramatiques dégradations planétaires et humaines qu’ils observent :

« Réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, dégradation en chaîne des sols, des eaux, des corps. Ce ne sont pas des dossiers séparés ; c’est un seul tissu qui se déchire. Et face à cette réalité, un contraste qui fait mal : la réponse juridique – pourtant immense, proliférante, diplomatique – plafonne. »

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Que le droit environnemental soit « riche, complexe, sophistiqué » et qu’il soit constitué de « milliers de textes, (de) centaines de principes, (de) décennies de construction patiente », ainsi qu’ils l’écrivent en ouverture de leur texte, ne fait pas le moindre doute. À vrai dire, la défense de l’environnement dispose déjà d’une place de choix dans notre bloc de constitutionnalité. La Charte de l’environnement de 2004, qui en fait pleinement partie, prévoit en son article 6 que « les politiques publiques doivent promouvoir un développement durable », tandis que l’article 34 de la Constitution de 1958 mentionne déjà que « la loi détermine les principes fondamentaux de la préservation de l’environnement. » 

Dès lors, où est le problème ? Eh bien, selon Morizot et Neyret, cette partie du droit n’a jamais acquis le rang de « valeur cardinale ». Elle est restée une partie du droit, mais une partie seulement, sans bénéficier d’une reconnaissance suprême et indiscutable, sans s’imposer à tous et partout, comme ce fut le cas pour la dignité humaine et le concept de crime contre l’humanité dans la foulée du procès de Nuremberg de 1945. Ils appellent donc à « rejouer le moment Nuremberg pour l’habitabilité » :

« La dignité a nommé ce qu’on ne doit jamais faire à un humain, le principe d’habitabilité nomme ce qu’on ne doit jamais faire à un monde. »

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Nul ne songerait à nier aujourd’hui que la conscience écologique qui consiste à inscrire le développement de l’homme de façon aussi harmonieuse que possible dans son environnement est devenue plus vive au cours des dernières décennies et nul ne songerait à prétendre que cette préoccupation soit illégitime ou sans objet. Le concept d’habitabilité en lui-même peut se comprendre, mais le désaccord survient néanmoins lorsque les auteurs expliquent ensuite dans leur entretien au Monde que :

« L’habitabilité est la condition de tous nos droits et libertés. »

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Nous y voilà. Comme à chaque fois avec la protection environnementale, le climat et la planète, nos droits et nos libertés sont dans le viseur des puristes. Il est évident que pour l’écologie radicale, qui n’est pas forcément l’écologie de tout le monde, la planète ne sera jamais assez habitable, sauf à ce que les humains renoncent à toute action autre que chichement vivrière. Autrement dit, nos libertés publiques et nos droits civils deviendraient intégralement soumis à un concept de préoccupation écologique des plus flous dont les pouvoirs publics auraient tout loisir d’interpréter arbitrairement les contours.

Si je m’arrête spécialement sur cet entretien aujourd’hui, alors que les pétitions et autres tribunes de ce type se succèdent régulièrement dans la presse, c’est parce que nous avons déjà connu de près et échappé de peu à une proposition très similaire qui est montée jusqu’au plus haut sommet de l’État. Rien ne dit qu’un tel sujet ne trouverait pas un écho renouvelé dans le public à l’occasion de la campagne présidentielle 2027 qui débute.

Si vous vous rappelez, en 2020, le président de la République Emmanuel Macron avait imaginé de se sortir de la crise des Gilets jaunes en instituant une Convention citoyenne pour le climat. Sans doute pensait-il se donner un peu de répit aussi bien du côté des revendications d’inspiration « citoyenne » comme le RIC que du côté des revendications climatiques, et ce d’autant plus qu’une sorte de convergence des luttes avait fini par s’opérer entre ceux qui pensaient à leurs fins de mois et ceux qui pensaient à la fin du monde. 

Or les 150 citoyens tirés au sort à cette occasion n’ont eu de cesse d’obtenir que la lutte climatique devienne l’alpha et l’oméga de l’action publique au point de vouloir y assujettir nos droits et nos libertés par une modification du préambule de la Constitution absolument terrifiante d’autoritarisme. 

Voici le texte du préambule de la Constitution de 1958 en vigueur actuellement (cliquer pour agrandir) :
 

La Convention citoyenne pour le climat proposait d’insérer entre les deux paragraphes actuels du Préambule la précision suivante :

« La conciliation des droits, libertés et principes qui en résultent ne saurait compromettre la préservation de l’environnement, patrimoine commun de l’humanité. »

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À l’époque, Emmanuel Macron avait heureusement écarté cette modification. Mais l’installation du concept d’habitabilité au sommet de notre droit, comme le souhaitent Morizot et Neyret, relève de la même idée : soumettre l’ensemble de l’action humaine au primat indéboulonnable d’une certaine vision dirigiste, intégriste et rigide de l’écologie. La planète d’abord, l’homme ensuite : tel est le vrai renversement de ce début de siècle, alors que la dignité humaine du XXè siècle dont ils se prévalent pour faire de l’habitabilité la valeur cardinale du XXIè plaçait l’homme au sommet absolu de toutes les considérations.

Alors attention, danger ! Car une telle évolution élargirait encore plus un modèle de société déjà excessivement fondé sur la peur de l’avenir, la décroissance et l’abandon progressif de tout ce qui a permis au monde de sortir progressivement puis radicalement de l’extrême pauvreté, à savoir les progrès scientifiques, la libre entreprise, le capitalisme et les échanges internationaux.

Ce serait d’autant plus dommageable que notre connaissance et notre appréciation de l’environnement évoluent en permanence. Notamment, on apprenait récemment qu’en vue de son prochain rapport, le GIEC venait d’écarter son célèbre scénario SSP5-8.5, le plus alarmiste et, dorénavant, le moins plausible. La perspective, abondamment relayée et amplifiée dans la presse, d’une hausse des températures mondiales de 5,7 °C en 2100 par rapport à l’ère préindustrielle n’est plus d’actualité. Le scénario le plus pessimiste du GIEC implique désormais une hausse maximale de 3,5 °C. 

Dans l’adaptation au changement climatique comme dans la préservation de l’environnement et la santé humaine, il importe au contraire de garder les mains et les esprits libres afin d’imaginer les meilleures solutions possibles pour le bien de l’humanité. La marche du monde ne peut pas être figée dans la Constitution.


Illustration de couverture : première de couverture de l’ouvrage Liberté, Dignité, Habitabilité, Tracts, Gallimard. Capture d’écran.

2 réflexions sur “Environnement, Habitabilité… Et la LIBERTÉ dans tout ça ?

  1. Merci !
    Et voilà la phrase-clé : »La marche du monde ne peut pas être figée dans la Constitution. »
    Car la nature apparaît à l’évidence efficace dans sa propre régulation, même (et peut-être bien surtout) si NOUS — humains — disparaissions… Ces « chercheurs » sont des illuminés ou des fumistes.

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