Nuñez, préfet de police de Paris : le changement qui ne change rien

Après la nomination de Laurent Nuñez à la tête de la préfecture de police de Paris (PPP) en remplacement du charmant Didier Lallement, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin faisait de son mieux pour assurer le service après-vente avec le sourire dans un grand entretien accordé hier au Parisien. De son mieux et avec le sourire, car si l’on en croit le magazine L’Express, Nuñez n’est nullement son choix, mais celui imposé par Emmanuel Macron, soucieux d’avoir une bouche, des yeux et des oreilles d’une grande fidélité macroniste dans la capitale.

Une forme de concurrence très malvenue pour un Darmanin largement éclaboussé par les échecs et les bavures policières qui ont émaillé le parcours de Lallement à la PPP. Si le nouveau préfet vit sa nomination comme une consécration professionnelle compte tenu du prestige du poste et des enjeux exceptionnels qui l’attendent, notamment les Jeux olympiques de 2024 à Paris, il n’a jamais caché non plus ses ambitions politiques. Encarté chez LREM dans la foulée de son arrivée en 2018 place Beauvau comme secrétaire d’État auprès de Christophe Castaner, il se serait bien vu député de Marseille – dont il dirigea la préfecture de police à l’époque de François Hollande – et pourquoi pas, à terme, ministre de l’Intérieur. 

Ce que Darmanin, pas complètement incompétent lorsqu’il s’agit de veiller sur ses intérêts personnels, avait parfaitement anticipé en l’écartant du ministère de l’Intérieur lorsqu’il y accéda lui-même dans le gouvernement Castex de juillet 2020. À l’époque, Nuñez avait dû se contenter d’un petit lot de consolation plus décoratif qu’effectif comme Coordinateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme auprès du président de la République. Maintenant que son arrivée à la PPP sous les auspices de l’Élysée fait de lui « l’homme le mieux renseigné de France » et « le ministre de l’Intérieur bis », comme on a coutume de dire, on devine que les deux hommes s’adorent.

Dieu merci, la langue de bois existe aussi pour maquiller les tristes réalités des luttes intestines pour le pouvoir. C’est ainsi que dans l’entretien au Parisien que j’évoquais plus haut, Gérald Darmanin commence par rendre un hommage appuyé à Didier Lallement qui aurait selon lui « fait honneur à la République », puis passe directement aux grandes qualités de son successeur, « homme d’expérience » ayant exercé une « responsabilité nationale » et doué de l’heureuse disposition de savoir être « ferme, mais aussi plein de rondeur ».

Une bien curieuse conception de l’honneur puisque s’agissant de Lallement, il rime indéfectiblement avec échec et mensonge lors du récent match de la ligue des champions au Stade de France et un record de mutilations, de tabassages et même de décès infligés à des manifestants et/ou des particuliers nullement fauteurs de troubles à l’ordre public tels que le livreur Cédric Chouviat, le producteur Michel Zecler ou le reporter Ameer al Halbi.

Et une bien curieuse conception de la rondeur, puisque sous ses dehors sans doute moins réfrigérants que Lallement, Laurent Nuñez n’en avait pas moins minimisé les blessures – main arrachée, œil éborgné – infligées par la police à plusieurs Gilets jaunes et il n’en était pas moins pleinement d’accord avec son prédécesseur sur l’utilisation des LBD, des gaz lacrymogènes et des nouvelles brigades de répression de l’action violente motorisées (Brav-M).

Du reste, quand il était secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur Castaner, il avait montré toute l’étendue de cette fameuse rondeur en soutenant mordicus la loi « anti-casseurs » qui autorisait l’administration à prendre des décisions d’interdiction de manifester sur la base de simples présomptions, loi qui fut à juste titre censurée par le Conseil constitutionnel. Quand on sait qu’il a commencé sa carrière comme contrôleur fiscal, on comprend mieux…

De la même façon, il avait qualifié de simple « loupé » l’affaire de Mickaël Harpon, cet informaticien de la Préfecture de Police de Paris qui avait donné à ses collègues de vifs motifs d’inquiétude quant à sa radicalisation sans que leur hiérarchie ne daigne les prendre en considération. L’individu a finalement tué quatre personnes à l’automne 2019 dans l’enceinte même de la Préfecture… Une rondeur qui ressemble furieusement à du foutage de gueule caractérisé.

Sa personnalité moins cassante que celle de Lallement fait cependant espérer au sein de la police comme dans la capitale qu’il saura instaurer un dialogue entre toutes les parties prenantes, des syndicats de policiers jusqu’au Conseil de Paris. Parmi les vifs reproches adressés à son prédécesseur, celui d’avoir tout misé sur le maintien de l’ordre, c’est-à-dire la répression des violences et dégradations lors des manifestations, tout en négligeant la sécurité, c’est-à-dire la répression quotidienne des atteintes aux biens et aux personnes. Selon un proche de la maire de Paris Anne Hidalgo, appuyé en cela par le sénateur de Paris apparenté LR Philippe Dominati :

« Le préfet de police a parmi ses grands domaines de compétences l’ordre public, mais aussi la sécurité publique. Or Didier Lallement s’est complètement désintéressé de la lutte contre la délinquance. »

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Une critique qu’on peut facilement étendre à la France entière et qui n’est pas passée inaperçue de Darmanin. Dans son entretien au Parisien, le ministre explique ainsi que dorénavant :

« La sécurité à Paris sera ma priorité et ce sera celle de Laurent Nuñez. Pendant longtemps, on a été marqué à Paris par la gestion de l’ordre public. Cela reste essentiel, mais je veux avant tout intensifier, comme jamais, la lutte contre la délinquance. »

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Il serait temps. Après tout, Emmanuel Macron est président de la République depuis plus de cinq ans maintenant et Darmanin gesticule à l’Intérieur depuis deux ans. Pendant tout ce temps, on l’a beaucoup vu se féliciter de la fermeté des forces de l’ordre lorsqu’il s’agissait de verbaliser les promeneurs ou les automobilistes en délicatesse avec les modalités de couvre-feu et de confinement, mais si l’on regarde les statistiques 2021 des atteintes aux biens et, surtout, aux personnes, publiées par son propre ministère, le bilan est nettement moins flatteur :

   

Le tableau de gauche montre par exemple que les coups et blessures volontaires et les violences sexuelles n’ont pas cessé d’augmenter depuis 2017 (modulo le petit coup d’arrêt observé en 2020 en raison des confinements anti-Covid). Et encore ne s’agit-il que des faits ayant donné lieu à l’enregistrement d’une plainte. Le tableau de droite montre pour sa part que les citoyens agressés d’une façon ou d’une autre sont loin de tous déposer plainte (données extraites des enquêtes Cadre de vie et sécurité).

On voit mal en quoi la nomination d’un Laurent Nuñez très serviable, très en cour et très reconnaissant envers le pouvoir actuel pourrait y changer quoi que ce soit.

Gérald Darmanin peut parler de lutter contre la délinquance tant qu’il veut, il peut même déclarer dans Le Parisien que « les policiers et les gendarmes doivent avant tout faire respecter le droit constitutionnel des Français à manifester, même quand ils défilent contre la police », on observe trop d’entorses à ces beaux préceptes depuis 2017 pour supposer qu’une façon plus authentiquement régalienne d’appréhender le maintien de l’ordre et la sécurité soit à l’ordre du jour en vertu d’un simple recyclage de personnel macroniste de poste à poste.


Illustration de couverture : Le nouveau préfet de police de Paris Laurent Nuñez en 2019 – Photo Wikimedia Commons.

10 réflexions sur “Nuñez, préfet de police de Paris : le changement qui ne change rien

  1. Si finalement Laurent Nunez permet à notre président « théâtocrate » de poursuivre son show sur les routes de France, en Europe et dans le Monde alors que le pays est littéralement à feu et à sang, personne ne s’en plaindra, ni dans la Macronie ni même, dans une certaine mesure, au-delà !

    • Il fallait lire : « théâtrocrate » qui vient de « Théâtrocratie » telle qu’expliquée par Philippe Barthelet :

      « La « théâtrocratie » était annoncée par Platon : c’est aujourd’hui l’ordinaire façon de gouverner, ou de jouer à gouverner, puisque l’important est d’avantage dans la posture que dans l’action, l’action n’étant plus que le prétexte de la posture…
      On sait que M. Macron a rencontré son destin au club de théâtre de son lycée. Club de théâtre dont au vrai il n’est jamais sorti : c’est à la fois le secret de sa destinée et la clef de son caractère. Il est le petit-fils spirituel de feu le président Giscard, qui avait inauguré son septennat par une question prophétique : « Où sont les caméras ? » M. Macron, qui a retenu la leçon, ne les a jamais perdues de vue, c’est son repère, son point fixe : elles lui indiquent le nord, l’avenir, le sens de l’Histoire… »

    • Je viens de relire l’article 500 et votre saynète. Jubilatoire.

      Ça rappelle également cette fantastique farce de grand débat dont on connaissait le traitement prévisible.

      La frénésie sanitaire n’étant pas close, Renuisance (sic) n’entendant pas lâcher, les rendez-vous PCR sont déjà clos pour le 29 et le 30. J’ai pu avoir les derniers et le souhaite à titre préventif car je m’envole le 1er août; comme certainement beaucoup d’autres qui craignent un retour après le 31 juillet.

      Le 19 juin, on a cassé le jouet de Macron et ce psychopathe n’entend certainement pas en rester là.

  2. Le couteau étant devenu la norme dans le règlement de conflits, là où on employait les mains auparavant, comment voulez-vous endiguer une violence déclarée, dans la passivité coupable de nos élus, qui, non seulement admettent la généralisation de ce fléau mais également sa banalisation et sa normalisation ?
    Pas une journée sans qu’un pauvre quidam s’en aille glisser sur un couteau déséquilibré.

    Comme je l’écrivais ailleurs, la nature a horreur du vide.

    Le pouvoir régalien est en berne et ses carences avérées sont occultées par quelque actualité opportune, à des fins de dilution.
    La justice est arbitraire et discrétionnaire, à la botte du pouvoir. La police n’est plus employée qu’à se faire un renfort zélé de la prédation fiscale, par l’entremise d’auxiliaires automatisés de la répression routière.
    Notre armée n’est plus qu’une façade, totalement dépassée.

    J’habite la couronne bordelaise et ai vu cette ville se gangrener en 20 ans. La police a été déployée sur le Bassin d’Arcachon afin de protéger du pillage les habitations abandonnées après le ravage des incendies, ce qui a dégarni Bordeaux.

    Ce pays se meurt de la veulerie et de l’inertie de nos gouvernants.

    Les pouvoirs défaillants, par lâcheté et clientélisme, pourraient bien voir se présenter quelques âmes décidées à s’y substituer, afin de traiter ce genre d’agression de manière plus appropriée.

    Cela finira par advenir.

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