Où va l’argent ? (III) Scribouillages informatiques place Beauvau

Après six ans de développements inaboutis dans la douleur, le projet de logiciel de rédaction des plaintes, petit nom : Scribe, destiné à faciliter, harmoniser et moderniser le travail de la police et de la gendarmerie dans le contexte du passage à une procédure pénale intégralement numérique, a été purement et simplement abandonné à la fin de l’année dernière. Perte sèche pour les contribuables : 13,3 millions d’euros, selon un rapport d’audit de la Cour des Comptes publié le 1er juillet dernier.

Une paille, finalement, quand on pense aux 400 millions d’euros engloutis tout aussi sèchement dans le défunt logiciel SIRHEN de gestion du personnel de l’Éducation nationale.

Alors pourquoi en parler ?

Parce que d’échecs carabinés en plantages dantesques – et à ce sujet décidément inépuisable, on se rappellera par exemple les bugs pas très amusants mais clairement ubuesques du logiciel Osiris ou les déboires tout aussi affligeants du logiciel Louvois de paiement des salaires des militaires – la Cour des Comptes livre des récits des aventures informatiques de la puissance publique qui diffèrent sans doute quant au montant des sommes gaspillées mais qui se ressemblent tous quant aux étapes d’un scénario de plus en plus prévisible de marche en fanfare vers un flop aussi piteux que coûteux.

Concernant SIRHEN, elle soulignait il y a deux ans combien la gouvernance du projet avait été complètement chaotique, du fait notamment de l’absence d’un outil de suivi efficace et par manque flagrant de contrôle sur les nombreux prestataires extérieurs impliqués, d’où in fine retards, reports, gabegie financière et abandon en rase campagne.

Aujourd’hui, la Cour reprend pratiquement les mêmes termes pour stigmatiser les mêmes défaillances dans le projet Scribe :

« Ce programme se caractérise depuis ses débuts par une absence de cadrage et une formalisation très insuffisante de l’expression des besoins, ainsi que par une absence de contrôle à tous les niveaux, en particulier sur le prestataire extérieur retenu. »

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Premier problème, la gendarmerie s’est retirée du projet très peu de temps après son démarrage en 2016, la fusion du système suranné existant dans la police avec son propre système jugé plus performant lui apparaissant constituer une prise de risque inutile. De ce fait, beaucoup de travaux nécessaires ont été conduits en double, côté police et côté gendarmerie séparément, en fonction de leur propre système d’origine. De plus, côté police, donc côté Scribe, le retrait de la gendarmerie a abouti à un sous-dimensionnement des équipes en charge du projet, à quoi il convient d’ajouter un manque criant de profils expérimentés.

Second problème, gendarmerie incluse ou non, le projet n’a jamais été clairement défini. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été érigé en priorité par tous les ministres de l’Intérieur qui se sont succédés depuis Bernard Cazeneuve, soit six en comptant Gérald Darmanin, actuel locataire de la place Beauvau reconduit hier à son poste malgré de maigres accomplissements, beaucoup de loupés retentissants et un goût affirmé pour les postures martiales et le cinéma permanent (ici et ).

En particulier, les lourdeurs du système actuellement en vigueur dans la police (système qu’il est donc question de remplacer) n’ont jamais été analysées et les besoins effectifs des agents n’ont jamais donné lieu à un cadrage précis. Les spécifications opérationnelles « métiers » sont disparates, certaines étant détaillées à l’excès quand d’autres sont juste effleurées. Dans l’ensemble, les prestataires extérieurs interrogés par la Cour, Capgemini notamment, ont fait part de leur difficulté à cerner la « vision globale du produit ».

L’affaire devient carrément délirante quand on lit dans le rapport d’audit :

« Certaines spécifications fonctionnelles ont été rédigées rétroactivement, c’est-à-dire après la réalisation des développements informatiques. » 

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Troisième grand problème – chacun desdits problèmes exerçant une influence sur les autres, trop de parties prenantes au projet Scribe ont fini par diluer complètement les responsabilités. En interne, le pilotage a été partagé entre :

· un maître d’ouvrage, autrement dit « le client », rattaché au directeur de la Police nationale ;
· un maître d’œuvre technique, autrement dit celui qui réalise les travaux demandés par le client, rattaché aux services informatiques de la sécurité intérieure (et hébergé au niveau de la direction générale de la gendarmerie) ;
· et enfin la direction du numérique du ministère de l’Intérieur pour la partie budgétaire.

Ajoutons plusieurs cabinets extérieurs, dont principalement Capgemini, chargé d’assister la maîtrise d’œuvre. Ajoutons aussi le fait que la maîtrise d’ouvrage a été placée successivement sous la houlette de trois commissaires de police dont deux n’avaient aucune expérience dans la gestion de projet informatique. Résultat, le contrôle du projet en interne comme en externe n’a pas eu lieu, malgré des alertes précoces quoique disparates sur les coûts, sur le calendrier et sur le manque de suivi des prestations extérieures.

Côté syndicats de policiers, inutile de dire qu’on ne décolère pas. Car c’est précisément au moment (automne 2021) où Emmanuel Macron est venu clore le « Beauvau de la sécurité », grand raout qui était censé redonner aux forces de l’ordre le moral, les rémunérations et les moyens adaptés à leur mission régalienne, que celles-ci apprenaient la disparition de Scribe pour 13 millions d’euros, se voyant ainsi renvoyées au bout de six ans de promesses à leurs vieux logiciels poussifs de rédaction des plaintes.

Dans ses conclusions, la Cour des Comptes signale qu’un nouveau projet similaire à Scribe, effectivement en cours d’appel d’offres et effectivement indispensable dans le cadre de la numérisation de la procédure pénale qui concerne aussi bien le ministère de l’Intérieur que celui de la Justice, devra impérativement parvenir à harmoniser les systèmes police et gendarmerie et à combler le manque de profils expérimentés dans la conduite interne du projet. D’après les données dont elle dispose, elle estime qu’il faudrait rajouter environ 30 millions d’euros et beaucoup de sérieux pour aboutir…

Mais comment s’étonner d’un tel gâchis ? 

Lorsqu’il s’agit de collecter l’impôt, tout fonctionne toujours à merveille. Voir par exemple la mise en place incroyablement fluide du prélèvement à la source dont Gérald Darmanin aime à se vanter. Mais l’on touche là aux ressources de la puissance étatique, on touche à ces sommes indispensables aux politiciens pour montrer qu’ils « font quelque chose » et assurer leur survie à leur poste. Lorsqu’il s’agit de les dépenser, l’affaire prend une tout autre allure.

Ainsi que l’ont fort bien expliqué, chacun à leur façon, Hayek, Rueff, Friedman ou l’École du choix public, la situation d’irresponsabilité financière et morale intrinsèque des hommes politiques et des hauts-fonctionnaires est telle qu’on peut presque poser par principe que les grands projets portés et favorisés par l’État sont voués à l’inefficacité, au gaspillage et/ou à l’échec :

Il s’agit bien de pur gaspillage, d’argent jeté par les fenêtres pour absolument rien en retour, car si les 13,3 millions d’euros prélevés aux contribuables sont bien arrivés dans un certain nombre de poches, sous forme des salaires des fonctionnaires attachés au projet (au total 8,7 millions) et sous forme des honoraires payés aux prestataires extérieurs (au total 4,6 millions), le bilan économique d’une mission publique abandonnée est tout à fait comparable à « la vitre cassée » de Frédéric Bastiat.

Ce dernier montre en effet que la destruction d’un bien, qu’on pourrait juger hâtivement bénéfique pour l’activité économique (il faudra bien qu’un vitrier la répare), ne contribue en fait nullement à l’accroissement de la richesse. Avec la somme d’argent de la réparation, le propriétaire de la vitre aurait pu s’acheter des chaussures, à la suite de quoi il se trouverait à la tête d’un patrimoine comptant une vitre en bon état et une paire de chaussures. Au lieu de quoi, il n’a qu’une vitre en bon état et pas de chaussures.

Il en va de même avec Scribe et assimilés. Le projet aurait abouti convenablement sur le plan financier comme sur le plan du contenu, les contribuables auraient eu plusieurs millions de patrimoine en moins mais ils auraient pu bénéficier d’un service de valeur équivalente en plus (situation du propriétaire de la vitre tant qu’elle n’est pas cassée). Au lieu de quoi, ils ont 13 millions en moins et aucun service, aucun patrimoine à mettre en face (situation du propriétaire de la vitre cassée avant réparation).

Les 30 millions d’euros nécessaires en plus pour voir le projet aboutir correspondent à la somme de la réparation de la vitre. Ils auraient pu être utilisés autrement, voire – soyons fous – laissés à la libre disposition des contribuables pour s’acheter des chaussures, se payer un voyage, financer des études supérieures, etc. À la suite de quoi les contribuables disposeraient d’un service de police modernisé et de biens et/ou services de leur choix. Au lieu de quoi, pour la même dépense, ils n’auront qu’un service de police dont on ne sait rien et pas de chaussures (ni de vacances ni de diplôme).

Autrement dit, la gabegie (structurelle) de l’État entraîne un appauvrissement (structurel et forcé) des Français. Ça promet.


Illustration de couverture : Dans un commissariat. Photo Police nationale.

11 réflexions sur “Où va l’argent ? (III) Scribouillages informatiques place Beauvau

  1. Et c’ est seulement une grosse perle ne parlons pas des innombrables autres qui se baladent à tous les niveaux de l’ état. La France est riche mais bien plus que mal gérée. Désolant.

    • Mais M Bonhomme propriétaire de la vitre c’est appauvri il a dépensé le prix de la vitre alors que si il aurait acheter à la place une paire de chaussures il serait plus riche
      Et le vitrier pendant ce temps aurait pu poser une fenêtre sur un chantier
      Donc il pourrait également acheter une paire de chaussures
      Donc le cordonnier aura vendu deux paires de chaussures
      Donc?

    • Sam player est tombé dans le piège du sophisme de la vitre cassée!

      Si on raisonne sur la collectivité (le village où se trouve la vitre), celle-ci s’est appauvrie de la valeur d’une vitre. Par définition la destruction d’une vitre ne peut pas générer de richesse.

  2. « les ressources de la puissance étatique »
    Contraste assumé entre la puissance étatique quand il s’agit de pomper le con-tribuable et l'(imp)puissance lorsqu’il s’agit de fournir des ressources profitant in fine au même -toujours con-tribuable.

  3. Pas tout à fait d’accord avec votre conclusion. Ces 13 millions dépensés offrent une leçon (mais qui ne sera sans doute pas entendue, c’est là que je vous rejoins): il faut que l’Etat arrête de se lancer dans ce type de projet pharaonique qui le dépasse, le nombre d’échecs sur des projets équivalents le prouve suffisamment. Si nous avons étonné « le monde » dans les années 70 en arrivant à faire tourner cette chose improbable qu’est le Centre Pompidou, ou en faisant sans heurts le transfert des Halles de Paris, nous n’en serions plus capables aujourd’hui. C’est ainsi, il faut l’admettre. Nous n’avons plus les compétences, nous n’avons plus d’hommes à la stature suffisante, nous n’avons plus de Libert Bou en stock. Continuons avec nos vieux programmes, et n’en parlons plus. Et vive la tiers-mondisation à la française !

  4. Avoir l’ambition d’un système qui compte embrasser des composantes comme la police la gendarmerie et la justice apparait comme très ambitieux quand on sait les difficultés relationnelles et procédurales existantes.

    Vu d’en haut on fantasme presque toujours sur un système qui par magie pourra tout faire et tout résoudre y compris les problèmes des métiers des uns et des autres alors qu’il ne s’agit que d’un outil. Donc au lieu de procéder par palier avec des objectifs limités à chaque occurrence, on emmêle le tout où chacun y ajoute son idée quelquefois très accessoire ou même inopportune. (Les hauts fonctionnaires sont très forts à ce jeu là qui consiste à ajouter pour chacun sa petite idée, hein, histoire d’y laisser sa plus-value).

    Au final on s’étonne de ne même plus comprendre quelles étaient les finalités à l’origine.
    Et pourtant Capgemini que j’ai fréquenté, « utilisé », à certaines époques, était plutôt réputé pour avoir l’honnêteté de tirer assez vite, la sonnette d’alarme lorsque l’affaire semblait partir dans les décors.

    Et pour le prélèvement à la source, il n’y a certainement pas à se glorifier de la réussite d’un système le plus complexe et le plus cher (à concevoir et exploiter) certainement au monde, pour prélever l’impôt !

    • Cap Gemini est également un intervenant de notre client. Mon ESN implantée chez lui (secteur industrie aéronautique) a en charge le support logiciel et matériel.

      « Les hauts fonctionnaires sont très forts à ce jeu là qui consiste à ajouter pour chacun sa petite idée, hein, histoire d’y laisser sa plus-value »

      Ça vaut également où j’opère, l’incompétence se dispute à l’incurie. Nous nous le disions hier avec mon collègue: ça tournerait bien mieux si on nous laissait les coudées franches et nous demandait notre avis.

      Des dysfonctionnements intolérables pour les collaborateurs et chefs de projets qui ont un impact budgétaire en bout de chaine de production.

      Depuis que j’y œuvre, je comprends que c’est à l’image de tout ce qui plombe ce pays.

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