Élections 2022 : avec Braun-Pivet, l’Élysée garde le perchoir

J’ai découvert Mme Braun-Pivet, ou du moins j’ai fait le lien entre le nom et la personne, lors de la soirée électorale du second tour des élections législatives. Le moins que j’en puisse dire, c’est que l’épisode en question (vidéo, à partir de 3h 41′ 50″) ne fait honneur ni aux femmes en politique ni à la politique elle-même. Attention, Mesdames et Messieurs, la petite scène que je m’apprête à vous rapporter est absolument insoutenable… de médiocrité :

Nous sommes au soir du 19 juin 2022, sur le plateau spécial de BFM TV pour les élections. Rachida Dati lance son bras en direction du « camembert » des résultats qu’elle est en train de commenter. Il se trouve que c’est aussi en direction de sa voisine de droite, Yaël Braun-Pivet justement, qui s’en déclare incommodée. Et qui lui renvoie la pareille pour l’exemple, accompagnée d’une leçon de morale garantie 100 % sans répartie et sans humour :

« C’est très désagréable la main devant le visage. (…) Je trouve qu’il y a un espace à peu près vital qui est le mien et qui n’est pas le vôtre, donc chacun de son côté. »

Dati, l’air outré, mais secrètement aux anges, achève cette ridicule comédie par la botte archi-classique voire éculée mais néanmoins censée terrasser l’adversaire : « Je comprends votre tension, mais on se détend ! »

Bref, crêpage de chignon en règle et en direct qui réduit à néant l’idée que les femmes auraient des dispositions particulières pour conduire la vie économique et politique mieux que quiconque, et bien évidemment mieux que les hommes. « Si Lehman avait été Sisters au lieu de Brothers, le monde serait peut-être très différent aujourd’hui », aime à dire Christine Lagarde qui cumule les titres de « première femme » à avoir accédé à ceci ou cela sur son CV. Aujourd’hui à la tête de la BCE, peut-elle sérieusement s’enorgueillir de résultats supérieurs à ceux de ses homologues masculins des autres banques centrales ? Ce n’est pas seulement douteux, c’est complètement hors sujet.

Il n’empêche que l’élection au « perchoir » de la députée Renaissance (nouveau nom de LREM) Yaël Braun-Pivet a provoqué un véritable frisson de ravissement au sein de nos élites politiques et médiatiques. Comme pour Christine Lagarde à la BCE en 2019, comme pour Myriam El Khomri au ministère du Travail en 2015, ce ne sont que cris de joie et dithyrambes presque délirants à l’idée que pour la première fois dans l’histoire de France, une femme accède au poste très convoité de présidente de l’Assemblée nationale. Pauvre Elisabeth Borne qui n’est que la seconde femme Premier ministre…

Mais à regarder les choses de plus près, il est presque heureux pour Yaël Braun-Pivet qu’elle soit une femme car pour le reste, elle déchaîne moins l’enthousiasme. Une fois les motifs féministes de satisfaction exprimés et une fois la jubilation du parti Renaissance remise à sa place, il faut se rendre à l’évidence : le quatrième personnage de l’État qu’elle incarne dorénavant a non seulement le profil type des « marcheurs » de la première heure – ce qui n’est pas un crime – mais également celui d’un trop bon petit soldat du macronisme le plus politicien – ce qui devient nettement problématique.

Née en 1970 à Nancy et issue d’une famille juive arrivée en France dans les années 1930, elle fait des études de droit et devient avocate pénaliste, exerçant d’abord dans le cabinet d’Hervé Temime puis dans son propre cabinet. Elle épouse Vianney Pivet, cadre supérieur chez L’Oréal, puis elle cesse de travailler en 2003 pour s’occuper de ses enfants (cinq au total) et suivre son mari expatrié pour son entreprise à Taïwan, au Japon et au Portugal. 

De retour en France en 2012, elle devient bénévole pour les Restos du Cœur tout en continuant à militer au PS dont elle fut trésorière de section lorsqu’elle vivait à Tokyo. En 2016, l’émergence d’En Marche ! comble son aspiration au dépassement des clivages et à la mise en pratique politique de ses actions associatives. Comptant au nombre des députés novices arrivés en 2017 dans les bagages d’Emmanuel Macron, elle explique son nouvel engagement par son désir de « porter la voix des personnes les plus démunies à l’Assemblée ».

Jusque-là, tout va bien. Mais le profil se trouble lorsqu’on en vient à évoquer son rôle à la tête de la commission des lois. Notons au passage qu’elle fut « la seconde femme » élue à ce poste et « la première » si l’on ajoute le critère de sa totale inexpérience en la matière. Ce dernier point, concrétisé par des débuts émaillés de cafouillages, lui valut quelques solides inimitiés ainsi que des procès en incompétence. Dès juillet 2017, et fort à l’époque de deux législatures passées à la commission des lois, l’actuel ministre du Travail et ancien membre du PS Olivier Dussopt confiait n’avoir « jamais assisté à des commissions aussi désordonnées ». 

Le problème, c’est que Mme Braun-Pivet n’a pas tardé à muscler son expérience dans toutes les martingales permettant de conforter la position de la majorité présidentielle, comme s’en sont rendus compte les membres de la commission des lois constituée en juillet 2018 en commission d’enquête sur les agissements d’Alexandre Benalla, peu après le déclenchement de l’affaire du même nom par le journal Le Monde. (Benalla étant ce chargé de sécurité de l’Élysée surpris à frapper des manifestants le 1er mai 2018 à Paris, brassard de police au bras et casque à visière sur la tête ; détails de « l’affaire » ici).

Objet du litige entre la majorité et les oppositions : la liste des personnalités à interroger. Parmi elles, l’éminence grise d’Emmanuel Macron, autrement dit Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée. Même le Modem, allié de LREM, est favorable à son audition. Mais Yaël Braun-Pivet s’y oppose et la commission des lois où LREM est majoritaire vote selon la consigne. Conclusion d’un député communiste :

« Quand vous avez une affaire qui touche au président de la République et que vous êtes dans la majorité, vous êtes juge et partie ! »

.
On ne peut lui donner tort. Difficile de parler d’enquête lorsqu’on limite les auditions et lorsqu’on adopte la conclusion sur les agissements individuels de Benalla dès le début des investigations. Résultat, les députés d’opposition claquent la porte de la commission d’enquête dans la foulée du corapporteur Guillaume Larrivé (LR) et Yaël Braun-Pivet, autre corapporteur, la dissout quelques jours plus tard (contrairement à celle du Sénat qui poursuit ses travaux), donnant ainsi la furieuse impression qu’on a assisté à une comédie visant à protéger l’Élysée.

Bon petit soldat de la Macronie, Yaël Braun-Pivet l’est également au regard de ses positions changeantes sur l’inscription du droit à l’avortement dans la Constitution. En 2018, plusieurs groupes parlementaires avaient déposé des amendements allant dans ce sens, mais le gouvernement relayé à la chambre par Mme Braun-Pivet s’y était opposé :

« Inutile de brandir des peurs relatives à ce qui se passe dans d’autres pays pour estimer que ces droits seraient menacés dans le nôtre. Ce n’est absolument pas le cas aujourd’hui, rien ne permet de l’affirmer. »

Or maintenant qu’Aurore Bergé, une autre « première femme dans l’histoire » (à avoir accédé à la présidence du groupe Renaissance à l’Assemblée 😉 ) a déposé un projet de loi constitutionnelle demandant cette inscription après la décision de la Cour suprême des États-Unis de faire redescendre l’établissement de ce droit au niveau des États, et maintenant que la Première ministre a déclaré soutenir cette proposition, Yaël Braun-Pivet ne voit plus aucun problème « à brandir des peurs relatives à ce qui se passe dans d’autres pays » :

Le droit à l’avortement « a été conquis. (…) Ma conviction de femme aujourd’hui au regard des circonstances est que nous devrons veiller collectivement à ce qu’il le reste à jamais ». 

.
Mais ne nous y trompons pas. L’épisode révèle moins son sentiment profond sur la place juridique du droit à l’avortement que sa complaisance pleine et entière vis-à-vis des petites manœuvres de la Macronie.

Ce que craint cette dernière, ce n’est pas que le précédent des États-Unis donne des idées à des groupes parlementaires français, même si telle est la raison invoquée. Ce qu’elle craint, c’est de perdre la main à l’Assemblée, c’est de ne plus être maîtresse des horloges, c’est de voir d’autres groupes se coaliser et prendre l’ascendant sur le calendrier politique et le contenu des textes de loi dans le contexte compliqué de sa majorité très relative obtenue lors des législatives de juin. D’où assaut de galipettes et poudre aux yeux pour monopoliser l’attention.

Faute de pouvoir garder Richard Ferrand, éliminé sur le fil des législatives par une candidate de la Nupes, Emmanuel Macron aurait préféré voir l’ancien président de la commission des affaires économiques Roland Lescure prendre le perchoir. Il se dit qu’il ne connaît pas très bien la nouvelle élue tandis qu’avec Lescure, il pouvait espérer retrouver une relation de confiance comme celle qu’il avait nouée avec Ferrand et exercer ainsi un contrôle rapproché sur l’Assemblée nationale.

Que M. Macron se rassure. Yaël Braun-Pivet semble taillée sur mesure pour être ses yeux, sa bouche et ses oreilles au palais Bourbon.


Cet article a rejoint ma page Portraits & Entretiens qui comprend maintenant 69 portraits et 6 entretiens.


Illustration de couverture : Yaël Braun-Pivet, député LREM (Renaissance) depuis 2017, Présidente de l’Assemblée nationale depuis juin 2022. Photo AFP.

11 réflexions sur “Élections 2022 : avec Braun-Pivet, l’Élysée garde le perchoir

  1. Je me demande comment on doit interpréter le fait que cet article magistral par la forme, et exhaustif pour le fond, concernant les faits et méfaits de cette dame, n’aura pas réussi à mobiliser les Lionel, Louis, Marchenoir et autres « grands commentateurs » de ce blog ?

    • Eh Eh, pas le temps, toute mon attention se porte sur un évènement qui c’est déroulé à Carhaix (bretagne). Des autorités ont décidé de réaliser un Stonehenge breton pas très loin des crêperies j’imagine. Hors dimanche dernier il y avait réunion biniou et tout le bazar pour traîner une pierre de 8 mètres et d’une trentaine de tonnes, un jeux pour 200 gaillards. Hélas au bout d’une heure trente le caillou sera déplacé que de 3 mètres et pas question de le dresser. Pire voila que la chaîne casse envoyant trois blessés à l’hosto du coin ( faible gravité).

      Leçon : avec tout notre savoir le numérique et le reste nous ne sommes pas foutu de faire autant que les civilisations qui nous ont probablement précédé. Existe t-il une hiérarchie dans les civilisations….

      • Nous les humanoïdes du XXI e siècle avons tendance à considérer nos ancêtres comme des arriérés mentaux sous prétexte qu’ils ne savaient ni lire ni écrire. Il faudrait revoir nos certitudes et admettre qu’il y a eu des Einstein à la Préhistoire. Que celui qui a mangé pour la première fois une viande qui avait été cuite par le plus grand des hasards s’est posé la question et qu’il a fait le rapprochement entre le feu et cette viande ayant une autre saveur que la viande crue. D’où la domestication du feu pour reproduire. On pourrait aussi parler de celui qui a inventé le propulseur permettant d’envoyer plus loin la sagaie ou – cerise sur le gâteau – celui qui a inventé la roue. et ne parlons pas de celui (ceux) qui ont inventé l’écriture, etc, etc….

  2. Je me demande si vous écririez toujours : « Que Macron se rassure… », maintenant qu’on a vu à quel point la péronnelle Yaël Truc-Machin – du haut de son perchoir – a été incapable d’assurer un minimum de dignité à l’A.N. pendant la lecture du discours de politique générale de la Première ministre ?

Laisser un commentaire