Portraits 2022 : David Lisnard ou le libéral de la Croisette

Droit de réponse de David Lisnard – mercredi 16 juin 2021 : À propos de la gestion de la pandémie de Covid-19, le chef de cabinet adjoint de David Lisnard m’a fait savoir que ce dernier récusait le terme « enfermisme » utilisé dans mon article, pour lui préférer celui de « stratégie Zéro Covid » qui pour lui signifie de déployer avec vigueur auto-tests, surveillance des eaux usées, désinfection de l’air et des surfaces et vaccination afin de ne pas opposer liberté et santé.

Il fut un temps, dans les années 2014 à 2016, où le maire Les Républicains (LR) de Cannes David Lisnard noyait littéralement Emmanuel Macron sous un déluge de SMS à tel point que sa propre épouse s’imaginait qu’il avait une maîtresse ! À cette époque, il poussait inlassablement le jeune ministre de l’Économie de François Hollande à se présenter à la présidentielle de 2017, lui promettant même de l’aider à « tout exploser dans le Sud » !

Il semblerait cependant que le « en même temps » appliqué par Emmanuel Macron à tout ce qu’il touche ait eu rapidement raison de son enthousiasme initial :

« Macron a beaucoup de charme, le problème, c’est qu’il fait du théâtre. J’ai arrêté de le soutenir pendant la campagne quand j’ai vu la différence entre ce qu’il disait en privé et ce qu’il disait en public. »

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On ne peut que lui donner raison. L’actuel Président en campagne avait surtout brillé par un discours essentiellement lyrique et spécialement calibré pour galvaniser les foules en fonction des attentes de ses différents publics.

On retrouve donc David Lisnard en 2017 au poste de porte-parole du candidat de la droite François Fillon, animé comme ce dernier de la conviction que la France est un pays « en faillite » qui ne pourra se remettre en mouvement qu’après avoir enclenché une baisse significative des dépenses publiques et remis à l’honneur l’autorité régalienne de l’État. 

Maintenant que se profile une nouvelle élection présidentielle, et alors que le quinquennat d’Emmanuel Macron apparaît clairement comme un coup d’épée dans l’eau dans la double perspective de la réduction de la sphère étatique et de la consolidation des libertés individuelles, on voit David Lisnard reprendre bon nombre de thématiques fillonistes avec des accents qui pourraient incontestablement donner quelques espoirs aux libéraux.

En particulier, les failles étatiques béantes qui sont apparues au grand jour à travers la gestion gouvernementale erratique de la pandémie de Covid-19 lui ont donné l’occasion de dénoncer cet automne la « folie bureaucratique française » dans une tribune du Figaro qui n’est pas passée inaperçue à droite et qui lui a ouvert en grand les portes des rédactions et des matinales (vidéo, février 2021, 05′ 44″) :

Parsemant volontiers ses textes et ses interventions des grands noms français du libéralisme, de Montesquieu à Jean-François Revel en passant par Bastiat, Tocqueville et Raymond Aron, puis rappelant inlassablement les vertus du couple responsabilité-liberté, le maire de Cannes n’en finit pas de fustiger « l’écologie punitive » qui pénalise invariablement les plus fragiles, le déclassement éducatif de la France, « le quoi qu’il en coûte » débridé, l’État obèse, l’infantilisation de la société et la glaciation de toute initiative innovante sous des tombereaux de normes et de réglementations étouffantes pour des résultats finaux plus que mitigés (vidéo, 02′ 20″) :

Un discours incontestablement rafraîchissant qu’on n’entend plus guère chez les autres ténors de la droite dans ou hors LR, trop occupés qu’ils sont à pourfendre à qui mieux mieux la mondialisation, le libre-échange et le néolibéralisme, pour se fondre à la fois dans le moule de la social-démocratie macronienne et/ou dans celui du souverainisme identitaire et sécuritaire du Rassemblement national.

À ce stade, ce ne sont évidemment que des mots. Or ces mots du libéralisme, beaucoup les ont eus, quelques dirigeants de la Vème République en ont même appliqué quelques-uns de façon sporadique – Emmanuel Macron y compris avec la fin du recrutement au statut de cheminot par exemple – mais aucun n’a eu suffisamment de conviction et de persévérance pour inverser significativement le destin de la France, laquelle se trouve être aujourd’hui non moins qu’avant le pays de l’OCDE qui dépense le plus, taxe le plus et réussit proportionnellement le moins bien. 

Ne faisant pas mystère de son désir de peser dans la course présidentielle de 2022 via l’élaboration d’un projet de gouvernement destiné à lutter contre « le déclassement de la France », David Lisnard vient de réactiver à l’échelle nationale le mouvement politique Nouvelle Énergie qu’il avait créé dans le contexte des élections municipales de 2014 pour conquérir la mairie de Cannes. Sa rhétorique n’est pas sans rappeler les formules favorites et complètement creuses d’Emmanuel Macron comme par exemple « libérer les énergies » et « remettre la France en mouvement ». Mais j’imagine que venant de lui, ce n’est pas pareil…

Les deux grandes questions qui viennent alors immédiatement à l’esprit sont les suivantes : à supposer qu’il soit le candidat de la droite, le positionnement libéral qu’il revendique est-il effectivement libéral ? Une fois élu, serait-il homme à passer sans états d’âme des mots aux actes du libéralisme ? 

Questions subsidiaires : qui est-il vraiment et son parcours peut-il nous livrer quelques indices en réponse aux questions ci-dessus ?

David Lisnard est né en 1969 à Limoges dans une famille originaire de Cannes, d’un père footballeur professionnel (qui a débuté sa carrière à l’AS Cannes) et d’une mère danseuse de ballet. À l’issue de leurs carrières respectives, ses parents ouvrent des boutiques de prêt-à-porter à Cannes.

Intéressé par la politique depuis l’adolescence, il entre à Sciences Po Bordeaux dont il sort diplômé en 1992. Il participe aux campagnes présidentielles de Jacques Chirac en 1988 et 1995, adhère au RPR en 1996 puis est recruté la même année par le député-maire de Lons-le-Saunier Jacques Pélissard comme directeur de cabinet via une petite annonce parue dans la Gazette des communes à laquelle il avait répondu. Il a 27 ans et sa carrière politique vient de démarrer.

En 1999, il revient à Cannes où il travaille dans le commerce familial. En 2001, il y soutient la campagne municipale de Bernard Brochand (RPR), devient son adjoint dans la foulée de son élection, puis son dauphin, puis maire de Cannes en 2014. Lors des élections municipales de 2020, il est réélu au premier tour avec plus de 88 % des voix, ce qui lui permet de dire qu’il est « le maire le mieux élu de France ». Il convient néanmoins d’ajouter que la participation se limita à 31,2 % des inscrits pour une moyenne nationale de 44,6 %.

Il est également conseiller général puis départemental des Alpes-Maritimes depuis 2008. La même année, il rejoint les instances nationales de l’UMP (puis LR). Ses autres mandats publics incluent la présidence de la Société d’Exploitation du Palais des Festivals et des Congrès de Cannes ainsi que celle du Syndicat Intercommunal chargé de la gestion de l’eau potable.

Que ce soit à la mairie ou dans ces deux instances, sa gestion rigoureuse est remarquée. Il parvient notamment à réduire l’endettement très élevé de sa ville de 55 millions d’euros lors de son premier mandat. En tant que vice-président de l’association des maires de France, il plaide pour plus de décentralisation afin de rapprocher les décisions des citoyens.

En 2018, alors que Laurent Wauquiez vient d’accéder à la présidence des Républicains, David Lisnard rejoint le mouvement « Libres ! » de Valérie Pécresse en tant que conseiller politique tout en restant membre de son parti d’origine. Au rayon de ses amitiés politiques, il fut pourtant une époque où il citait Wauquiez (qui « travaille sur le fond ») de même que Bruno Le Maire (on croit rêver), Édouard Philippe (« pudique et honnête ») et Xavier Bertrand (« il a toujours cru en moi »). Même Valls a eu droit à sa considération (« à condition qu’il ne tombe pas dans la vanité »). Mais bon, les temps changent…

Il ressort de tout ceci que David Lisnard est non seulement très à l’aise dans la sphère publique comme la plupart de ses collègues politiciens, mais que contrairement à beaucoup d’entre eux, il a su se montrer bon gestionnaire de l’argent des contribuables. Cette qualité travaillée dans le commerce familial lui a d’ailleurs valu de devenir pendant un temps le président de « Service Public 2000 », cabinet leader du conseil aux collectivités locales (renommé aujourd’hui Espelia).

Sa biographie politique comporte cependant un certain nombre d’aspects moins flatteurs du point de vue libéral. 

Il est vrai qu’il se montre à juste titre extrêmement préoccupé par la montée de l’islamisme en France, cet islamisme « à bas bruit » dont il parle souvent et qui a abouti par exemple à la décapitation de Samuel Paty. Mais la lutte efficace contre ce type de terrorisme doit-elle absolument passer par des arrêtés municipaux anti-burkini dressés contre quelques femmes qui sont seulement coupables de ne pas porter la tenue de bain classique de la femme occidentale ?

Ce n’est pas mon avis et ce ne fut pas non plus celui du Conseil d’État qui mit un terme à la véritable paranoïa qui s’est emparée de la France à l’été 2016 après l’attentat de Nice. Selon ses propres dires, David Lisnard fut le premier maire de France à agir en ce sens, ce qui l’amena à verbaliser 11 femmes dont je n’ai jamais entendu dire qu’elles avaient mené la moindre action terroriste sur notre territoire. On est là dans une autorité de pur affichage qui piétine les droits individuels et méprise allègrement l’état de droit. Mauvais présage.

De la même façon, il s’est lancé l’été dernier dans une désinfection très médiatisée des plages de Cannes que la pandémie ne justifiait nullement mais qu’il justifie lui au nom de la rassurance psychologique qu’il doit à ses administrés. Venant de quelqu’un qui reproche au gouvernement de plonger les gens dans une infantilisation permanente au lieu de faire appel à leur sens des responsabilités, c’est cocasse.

Signalons d’ailleurs que David Lisnard fit part de sa nette préférence pour les confinements stricts dits « zéro Covid » dans une tribune signée avec l’économiste Nicolas Bouzou dans le journal Le Monde pas plus tard qu’au mois d’avril dernier. Autrement dit, si la gestion macronienne de l’épidémie fut « erratique » (ce qui est vrai), celle de Lisnard aurait été « enfermiste », ce qui, de mon point de vue du moins, est largement pire

Plus fondamentalement, il est assez désolant de voir la définition particulièrement extensive que Lisnard se fait de la mission régalienne de l’État. Comme vous l’avez entendu dans la première vidéo ci-dessus, il y inclut l’Éducation, la Culture et la recherche au nom de l’impératif stratégique de l’État. C’est décidément mal parti pour obtenir la réduction du périmètre et des pouvoirs de ce dernier. 

Du reste, son dernier ouvrage, publié en avril dernier et intitulé La culture nous sauvera, n’est qu’un long plaidoyer pour l’exception culturelle française, la mise au pas normatif des plateformes et autres GAFA et les subventions à la création artistique qui nage pourtant depuis trop longtemps dans un entre-soi hors concurrence pour une qualité très discutable. C’est triste à dire, mais en tant que maire de Cannes et président du Palais du festival, David Lisnard est très très libéral… sauf lorsqu’il s’agit de faire affluer l’argent des contribuables vers les activités qui alimentent ses caisses municipales.

Dans ce contexte où les mots du libéralisme tel qu’il l’entend sont déjà moins alléchants que ce qui transparaît dans ses tweets quotidiens très appliqués, inutile de dire que j’attends avec impatience de pouvoir lire le programme de gouvernement estampillé « libéral » qu’il se propose de préparer en vue de l’élection présidentielle de l’an prochain. Rendez-vous à la rentrée.


Cet article a rejoint ma page Portraits politiques.


Illustration de couverture : Le Maire LR de Cannes David Lisnard en 2020. Photo AFP.

11 réflexions sur “Portraits 2022 : David Lisnard ou le libéral de la Croisette

  1. bel article mais que penser d’un tel homme ?
    qu’a t il fait a part réduire l’endettement ( ça démontre qu’il n’a pas la folie des grandeurs) et DÉSINFECTER LES PLAGES ! wahou là il a fait fort !

  2. Bonjour,

    Entièrement d’accord avec vous sur les craintes à un bémol près.
    On ne lutte pas contre l’islamiste en verbalisant le burkini c’est entendu. Je pense que la droite LR dans le sud n’a pas d’autre choix que d’afficher une fermeté sans faille jusqu’au ridicule afin de ne pas sombrer face au RN. Regardez ce qu’il va arriver à Muselier parti faire une alliance au centre : déroute assurer et chacune de ses sorties médiatiques assurent désormais un peu plus le gain de la région au profit d’un ex RPR et je le pressens, dès le premier tour. Lisnard serait maire d’une bourgade atlantique ou alsacienne, il ne verserait peut être pas là dedans, je ne cherche pas à excuser cependant.

    Sur le fond, qu’avons nous fait depuis Merah? C’est seulement la semaine dernière que Macron s’aperçoit que pour appliquer les décisions d’expulsion, la France ne se donne aucunement les moyens. Soit on applique le droit soit on le laisse tomber. Quoi depuis les Hortefeux, les discours larmoyens d’Hollande et martiaux de Valls?

    En conclusion, je vous accorde que les actes et projets de lois stupides et inappliquables ne vont rien résoudre mais pour LR, qui survit encore miraculeusement, laisser la lutte contre l’islamisme au RN c’est la mort définitive.

    cdlt

  3. Notre histoire est longue et tragique et est souvent le siège de stratégie parallèle et d’un décalage entre les idées de nos brillantes autorités et la réalités vécue. Par exemple, que c’est-il réellement dit au récent G7. Les écrits de cette personnalité me semblent séduisants mais ils ne font pas une chanson car le nécessaire changement doit passer par plus de sécurité mais aussi d’espoir pour ces populations. A lire et à relire surtout par nos jeunes générations le vibrant témoignage d’Hélie de Saint Marc : Les champs de braises. Le sujet développé dans ce livre me semble d’une grande actualité..

  4. Excellent article, comme toujours, étayé, précis et argumenté. J’ai toujours plaisir à venir vous rendre visite.

    En ce qui concerne LR, je suis plus mitigé. Leurs grands-écarts successifs, par intérêt partisan, leur ont valu un discrédit manifeste et le résultat que nous connaissons en 2019.

    Qu’ils aient enfin l’audace et la fermeté d’une politique de droite que beaucoup attendent au lieu de louvoyer par clientélisme.

    Pour l’instant mes appréciations sont encore prudentes.

  5. David Lisnard n’est pas très connu. Moins que C.Estrosi ou E.Ciotti.
    Mais dans le sud, je pense que LR a eu tort de maintenir l’ambiguïté sur la candidature de R.Muselier. Il aurait fallu désavouer R.Muselier, et demander à voter pour T.Mariani, qui finalement fait partie de la même famille.

  6. Un article d’une ironie ravageuse qui prend toute sa place dans cette période de vote où LR se voit déjà dotée de 3 prétendants sérieux !

    Faut-il penser à Lisnard … faut-il penser Lisnard ?

    Un maire de Cannes, propre sur lui, aimé de ses administrées, un politicien dont on ne voulait plus rêver, peut certes faire encore vibrer des dames abonnées au Figaro Madame et à Vogue mais de là à prendre en mains le destin d’un pays en train de sombrer dans l’abandon de sa culture, de son histoire, de ses origines il y a une marge.

    Mieux vaut pour nous qu’il reste à gérer sa boutique de colifichets où se complaisent les bourgeoises de sa ville ouatée, hors du temps, dernier refuge de Madame Verdurin.

    Pour que la France continue il n’est pas certain qu’il soit le personnage idoine !

  7. « On est là dans une autorité de pur affichage qui piétine les droits individuels et méprise allègrement l’état de droit. Mauvais présage. » Pas d’accord. Vous ne semblez pas comprendre qu’il s’agit pour les islamistes (pour les musulmans, en fait) d’une stratégie d’occupation la plus visible possible des lieux publics. Là, ce sont les plages et les piscines. Cela acquis, on passera à d’autres revendications. Et ce sera sans fin. C’est déjà sans fin. D’où la nécessité de réagir, même s’il est très tentant de laisser faire au nom d’une tolérance dévoyée. Cela n’a rien à voir avec la liberté individuelle, mais beaucoup à voir avec l’instrumentalisation de certaines femmes au profit d’une prétendue religion.

  8. Il y a des gens qui n’ont peur de rien et qui évoquent le maire de Cannes pour 2022.

    La France comme une immense Croisette, le XVIème jouxtant le périf Est, l’Élysée transformé en un Palais des festivals : on en verrait des orchestres avec banjo comme lors d’une mémorable fête de la Music sous Président Macron !
    Et le burkini serait exhibé dans les bassins du Trocadéro !

    Rien n’est encore sûr mais son nom est ajouté dans la sainte liste dressée par les politologues les plus fins : Jacob, Barouin, Retailleau, Pécresse, Wauquiez, Bertrand, Barnier !

    Après tout pourquoi pas, il y a de l’homogénéité dans l’air.
    Pour désigner le champion il va falloir des primaires, à plusieurs tours, peut-être même des poules de classement ; pourvu que Madame Covid ne sème pas la perturbation !

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