Sur les routes comme dans la vie, c’est la liberté qui responsabilise

Mise à jour du 12 février 2018 : Les chiffres de la mortalité routière 2017 en France font état d’un nombre total de tués sur les routes de 3456, soit une baisse par rapport à 2016. La décision soi-disant « héroïque » d’Edouard Philippe de baisser la vitesse de 90 à 80 km/h sur les routes secondaires ressemble de plus en plus à un coup politique.

L’un des points centraux du libéralisme – et ce qui en fait toute la beauté pratique et morale à mes yeux – réside dans son appel constant à la responsabilité individuelle. Contrairement à ce qui est cru trop hâtivement par ses détracteurs, l’homme n’est pas invité à faire ce qu’il veut sans égard pour son prochain, mais il a la possibilité de faire ce qu’il veut dans la limite des droits naturels des autres, qui sont aussi les siens, à savoir la liberté, la propriété et la sécurité. Le libéralisme est fondamentalement une philosophie du respect des autres et de la responsabilité personnelle.

Or très souvent, lorsque j’aborde cette question dans une conversation en suggérant qu’on pourrait peut-être faire confiance aux gens plutôt que de les enchâsser dans une véritable camisole d’interdictions et de recommandations à tout propos, depuis ce qu’il faut manger pour vivre heureux jusqu’au permis tronçonneuse pour scier trois branches dans son jardin en passant par la presse qu’il faut lire pour échapper aux « fake news », la réaction ne se fait pas attendre. Bien sûr, me dit-on en substance, ce serait formidable, si seulement tout le monde était doué de raison et de discernement.

Puis vient la partie émergée de l’argumentaire, la partie pieuse gonflée d’altruisme : Il existe des personnes fragiles qui ont besoin d’être protégées et accompagnées. Quant à la partie immergée, moins politiquement correcte, moins baignée de sollicitude et de fraternité, elle n’est pas toujours exprimée clairement, mais elle n’en est pas moins évidente : Il existe aussi une quantité incommensurable d’imbéciles heureux qu’il faut absolument contrôler.

Aux yeux de celui qui s’est positionné d’entrée de jeu en surplomb du commun de ses semblables en se dotant d’une compréhension du monde et d’un sens des responsabilités dont le reste de l’humanité est malheureusement dénuée, il convient de prendre les choses en main en traçant partout des limites précises afin d’empêcher « les autres » de basculer dans le grand n’importe quoi. Il n’est bien évidemment pas le moins du monde question d’autoritarisme. Tout ceci est instauré au nom du bien de chacun et de tous.

Le grand n’importe quoi, c’est par exemple de rouler à des vitesses folles sur les routes, au risque de provoquer des accidents pour soi et pour les autres. Il a donc été décidé récemment par le Premier ministre d’abaisser la vitesse maximale autorisée sur les routes secondaires de 90 km/h à 80 km/h. Pour Edouard Philippe, il s’agit de « sauver des vies ». Pour la Ligue de défense des conducteurs, qui récuse l’idée que la vitesse soit l’unique ni même le principal  facteur des accidents de la route  :

« C’est continuer à déresponsabiliser (les automobilistes) (…) en leur faisant croire qu’obéir mécaniquement à une règle administrative (…) est gage de sécurité, alors que l’élément essentiel de la sécurité est une conduite responsable, faite de vigilance et d’anticipation. »

.
On ne peut pas non plus exclure la nécessité de renflouer les caisses de l’Etat via une nouvelle occasion de taxe comportementale. La limite autorisée baissant, les infractions vont forcément se multiplier, à la plus grande joie du Trésor public. Quand la surprise de cette petite nouveauté s’émoussera, il faudra trouver autre chose, mais rassurez-vous, cet aspect intellectuel de la gestion du pays est particulièrement bien maîtrisé par nos dirigeants ; ils trouveront.

Or si les chiffres de la mortalité routière sont effectivement à la hausse depuis 2014, la tendance générale est à la baisse (voir ci-contre) avec des petites variations qui ne permettent pas, à ce stade, de parler d’une augmentation dangereuse au point de modifier la législation. On parle de 3 384 tués en 2014, 3 461 en 2015 et 3 477 en 2016. Le chiffre 2017 n’est pas encore public, mais on était à 3 163 fin novembre.

Autrement dit, plutôt que d’engager les automobilistes (et les citoyens en général) à se sentir responsable de leur comportement (sur les routes ou en d’autres circonstances), on préfère les traiter comme des enfants immatures incapables de réflexion et d’autonomie en les culpabilisant et en les punissant de points en moins sur le permis de conduire et d’une solide amende en cas d’infraction, au motif très noble mais pas vraiment évident ni immédiatement nécessaire d’accroître leur sécurité.

Mais sans même aborder la question de la fiscalité punitive, le reproche plus fondamental qu’on peut faire aux règlementations et interdictions qui s’amoncèlent sur les épaules des citoyens au travail, sur les routes ou dans leur vie privée réside dans l’abolition du jugement personnel qu’elles induisent. Comme le signalait la Ligue de défense des conducteurs, la présence d’une règle administrative (un panneau de limitation de vitesse, un feu qui passe au vert…) donne à l’automobiliste un sentiment de sécurité qui le fait se fier à ce feu ou à ce panneau plutôt qu’à ce qui se passe réellement sur le terrain.

De multiples tests menés justement dans le champ de la sécurité routière ont montré que plus on augmente le nombre de règlements auxquels il faut se conformer plus le sens des responsabilités des individus diminue. Ceci s’applique également à d’autres secteurs fortement réglementés, ainsi que je le signalais dans mon article sur la régulation bancaire par exemple. L’attention finit par se porter prioritairement sur le respect de la norme, pas sur l’observation de la réalité.

Et réciproquement, plus on allège le fardeau réglementaire, plus les personnes concernées sont amenées à réactiver leur propre jugement, à mener leur analyse des situations vécues et à prendre leurs propres décisions en fonction des risques perçus, avec pour conséquence, non pas de mettre les gens en danger comme on pourrait trop hâtivement le penser, mais d’augmenter considérablement leur sécurité.

On peut citer comme exemple celui de la politique de « shared space » (ou espace partagé) mise en place en 2012 à Poynton, petite ville de 14 000 habitants située à une quinzaine de kilomètres de Manchester au Royaume-Uni.

Le carrefour central du village était devenu un axe de lourde circulation sur deux files dans chaque sens dont toutes les tentatives pour le rendre plus sûr pour les piétons et les cyclistes avaient consisté à accroître la signalisation, les barrières et les marquages au sol, avec pour uniques résultats d’augmenter encore plus la circulation, la vitesse, le bruit et de façon générale l’inhospitalité du lieu.

En désespoir de cause, et malgré les nombreuses réticences, le conseil municipal a fini par décider d’adopter une politique complètement inverse : suppression des signalisations, des feux, des trottoirs et des barrières, réaménagement du carrefour autour de deux ronds-points non matérialisés autrement que par un changement de matériau et de couleur. La vidéo ci-dessous (les 5 premières minutes) donne une idée de la transformation  :

Le résultat a été spectaculaire. La vitesse de circulation a baissé naturellement, les accidents ont diminué, les bouchons aussi. Les personnes initialement hostiles au projet reconnaissent que le centre-ville a complètement changé d’allure et que la petite ville y a gagné le calme et un regain d’activité dans tous ses commerces, immobilier compris.

La succès de l’opération tient entièrement au fait que les individus ont été libérés des rails de la réglementation qui les liaient auparavant, qu’ils sont devenus attentifs à leur environnement et qu’ils ont pu exercer à nouveau leur jugement personnel.

Il n’est pas question de nier que certaines personnes ne sont pas en possession de toutes les facultés désirables. En matière de circulation routière ou de déplacements en ville, les aveugles et les handicapés en général n’ont pas les facilités de tout un chacun et il ne fait pas de doute que certains aménagements spécifiques sont de nature à les aider grandement. Mais la responsabilisation accrue de l’ensemble de la population jouera aussi en leur faveur.

La circulation routière est un exemple typique de la façon dont les exigences de sécurité et de protection des personnes tendent à enfoncer ces mêmes personnes (que nous sommes tous) dans une déresponsabilisation généralisée qui joue in fine contre l’objectif initial de sécurité. 

A supposer même que la sécurité soit correctement assurée de cette façon (ce qui n’est pas le cas), voulons-nous vraiment d’une société qui d’un côté réalise des prodiges en développement technologique, preuve que l’esprit humain est merveilleusement créatif, et d’un autre côté en vient à enfermer l’individu dans une protection si insidieuse que son libre-arbitre en est complètement aboli ?


Illustration de couverture : Signalétique « Merci de ne pas franchir cette limite » qui jalonne nos existences au mépris de notre émancipation et de notre sens des responsabilités.

6 réflexions sur “Sur les routes comme dans la vie, c’est la liberté qui responsabilise

  1. À ce moment là on est plus dans une société apprenante, c’est à dire mature, responsable et complètement désaliéner d’un État normatif. Mais pour aboutir à ce genre d’initiative faudrait-il pas sortir justement de l’Etat providence…!
    Yannick

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  2. Vous souhaitez appliquer le libéralisme à la question de la sécurité routière.
    C’est une gageure. Le libéralisme a d’immenses mérites. Mais, en la matière,
    il est de peu d’utilité.
    Il y a très peu de possibilités de mourir quand on voyage en avion et ceux qui ont peur d’y recourir ont bien tort.
    En revanche, qui a conscience des risques encourus en montant dans une voiture ?
    En gros 3000 morts par an. Et le nombre des blessés , des handicapés à vie ? C’est terrifiant.
    Tout ce qui peut être fait pour diminuer ces chiffres noirs est une bonne nouvelle.
    Malgré les cris d’orfraie plumée vive poussés par des millions d’automobilistes, dès qu’on leur parle de diminuer la vitesse.
    Et le conducteur le plus sage, le plus appliqué, le plus respectueux est à la merci des alcooliques, des drogués, des fous, parfois sans assurance et
    insolvables. Quand le véhicule responsable n’a pas été volé.

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    • Personne n’a envie d’etre victime d’un accident de voiture, surtout quand on en est pas la source. Il y a donc un vrai débat sur la notion de responsabilité, ici.

      En revanche, qu on cesse de nous sortir l’argument de la vitesse. La comparaison avec l’Allemagne est sans appel.

      Enfin, tout ceci importe peu puisque les voitures connectées puis autonomes supprimeront bientôt la notion même d’excès de vitesse.

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    • 20.000 morts par an par accidents domestiques, il faut interdire d’urgence les marteaux, les couteaux de cuisine , les échelles et normer tout cela. 12.000 suicides, il faut réglementer l’achat de cordes.

      Pour rouler assez souvent en Allemagne, je roule à 100 km/h sur route, et il y a moins de morts qu’en France. Warum ?

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