Au pays de l’or noir et des 1 000 coups de fouet

Mise à jour du mercredi 16 décembre 2015 : Le prix Sakharov 2015 pour la liberté d’expression, équivalent européen du Nobel de la Paix, sera remis aujourd’hui au blogueur saoudien Raif Badawi dont j’explique tout le calvaire dans l’article ci-dessous. Alors que fin novembre, des nouvelles rassurantes en provenance du pouvoir saoudien permettait d’envisager sa libération imminente, il a finalement été transféré dans une autre prison, ce qui laisse plutôt penser que sa peine a été confirmée. Son épouse Ensaf Haidar se rend aujourd’hui à Strasbourg pour recevoir son prix à sa place.


——–>     Cet article a également été publié le mardi 9 juin 2015 sur        logo-cp

Avant-hier, sortait sur papier et en e-book un petit livre (*) intitulé « 1 000 coups de fouet parce que j’ai osé parler librement » regroupant les quatorze articles qui ont valu au blogueur saoudien Raif Badawi sa condamnation à dix ans de prison, 1 000 coups de fouet et une amende de un million de Ryals (soit environ 226 000 €). C’est grâce au soutien et aux efforts conjugués de sa femme, de son avocat et de l’ONG Amnesty International qu’il nous est possible d’en prendre connaissance. Du fond de sa cellule collective à Djeddah, Raif a même rédigé une préface, patiemment dictée à sa femme, qui nous parle de son rêve de liberté qui s’est fracassé sur la loi islamique extrêmement rigide en vigueur en Arabie saoudite. 

Avant son arrestation en 2012, nous explique-t-il page 14 :

« J’étais tout occupé à tenter de réinventer le libéralisme en Arabie saoudite, pour participer à la diffusion des « Lumières » dans ma communauté, abattre les murs de l’ignorance, effriter l’inviolabilité du clergé, et essayer de promouvoir un embryon d’opposition et le respect de la liberté d’expression, des droits de la femme et de ceux des minorités et des indigents en Arabie saoudite. »

En prison, il entre dans le chaos des voleurs et des assassins, mais il découvre une lueur d’espoir (page 15) :

« Des murs sales, des portes défoncées, rouillées. Me voilà qui tente de m’adapter pour faire face à ce chaos. Et tandis que j’examine avec attention les centaines de graffitis inscrits sur les murs poisseux des toilettes communes de la cellule, mon regard tombe sur la phrase ‘La laïcité est la solution’. Stupéfait, je me frotte les yeux pour m’assurer que je vois bien ce que je vois. »

Il y a de quoi être stupéfait car en Arabie saoudite comme dans tous les pays musulmans de la région, la laïcité est une notion complètement inconnue. Toute tentative de promotion d’une séparation de l’islam et de l’Etat est un affront fait à Dieu et au prophète Mahomet et reçoit une sanction appropriée, Raif en sait quelque chose.

Agé aujourd’hui de 31 ans, il a fondé en 2008 le site internet « Free saudi Liberals » c’est-à-dire « Libérez les libéraux saoudiens. » Au fil de ses articles, il fait valoir des positions libérales peu usitées dans son pays, déclarant par exemple que « musulmans, chrétiens, juifs et athées sont tous égaux » ou « Je ne suis pas pour l’occupation d’un pays arabe par Israël, mais, en revanche, je ne veux pas remplacer Israël par une nation islamique qui s’installerait sur ses ruines, et dont le seul souci serait de promouvoir une culture de mort et d’ignorance sur ses fidèles (…) » Sur le plan scientifique, il se moque des prétentions des prédicateurs musulmans qui veulent éradiquer l’astronomie développée par les physiciens occidentaux afin de la remplacer par une astronomie conforme à la Charia (page 19).

Dans un article de blog reproduit intégralement sur le site du Gatestone Institute, think tank new-yorkais spécialisé dans les relations internationales et les questions de défense, Raif déplore la demande des musulmans américains de construire une mosquée dans les abords immédiats de Ground Zero :

« Ce qui me choque le plus, en tant que citoyen de la région qui a exporté ces terroristes, c’est l’audace aux limites de l’insolence des musulmans de New York qui n’ont pas la moindre compassion ni pour les milliers de victimes qui périrent en ce jour fatal ni pour leur famille. »

C’en est trop. Une fatwa pour apostasie est lancée contre lui et il est arrêté en juin 2012, quelques semaines après avoir organisé une conférence destinée à fêter « une journée du libéralisme. » Sa famille doit quitter l’Arabie saoudite et finit par s’établir au Canada. L’apostasie pourrait lui valoir la peine de mort, mais par bonheur, ce chef d’accusation n’est pas retenu par le juge. Lors d’un premier jugement en 2013, il va s’en tirer avec une condamnation de 600 coups de fouet et sept ans de prison. Comme le relève un journaliste du Washington Post, au même moment le Roi Abdallah annonçait une donation de 100 millions de dollars aux Nations unies afin de lutter contre le terrorisme « pour se débarrasser des forces de haine, d’extrémisme et de criminalité. » Tout cela serait bel et bon si le Roi commençait par se préoccuper de respecter les libertés individuelles dans son propre royaume, plutôt que de jouer le double, voire le triple jeu, de la vertu extérieure, de la violence intérieure, et du soutien indirect au terrorisme, jamais vraiment prouvé, toujours suspecté.

En appel en 2014, la condamnation de Raif Badawi a été alourdie à 1 000 coups de fouet, dix ans de prison, une amende de un million de Ryals et une interdiction de voyage de dix ans à compter de sa sortie de prison. Il est prévu dans la sentence que les coups de fouet seront administrés en 20 sessions de 50 coups hebdomadaires, chaque vendredi matin en place publique après la prière. Pour l’instant, seule la première séance a eu lieu, les autres ayant été reportées pour raison médicale. La communauté internationale, à travers l’ONU, de nombreuses associations, des pétitions et des manifestations en faveur du blogueur, a également fait part de sa très forte désapprobation, ce qui a peut-être aussi pesé dans la balance.

Il se trouve que la première séance s’est déroulée le vendredi 9 janvier 2015 alors que la France, sous le coup de la tuerie des dessinateurs de Charlie Hebdo et de plusieurs policiers deux jours auparavant, était en train de vivre la prise d’otages mortelle de l’Hyper Cacher de Saint-Mandé. A mon sens, l’association des deux événements est ravageuse pour l’Arabie saoudite, car ce qui est application de la loi sur ses terres est terrorisme sur les nôtres. Doit-on l’en tenir quitte grâce à des formules du style « Vérité en-deça des Pyrénées, erreur au-delà » sans se formaliser davantage ? C’est en tout cas l’impression que le monde entier a donné quelques semaines plus tard à l’occasion des obsèques du Roi Abdallah le 22 janvier 2015. Tous les dirigeants ont salué en lui un homme de paix dont la lutte incessante contre le terrorisme avait été exemplaire.

Francois Hollande s’est rendu en Arabie saoudite quelques jours plus tard pour présenter ses condoléances au nouveau Roi Salmane. Il n’avait pas ménagé ses efforts, ni ses blagues douteuses, en 2012 et en 2013 auprès du précédent Roi pour faire avancer plusieurs gros dossiers économiques, dont des ventes d’armes au Liban et à l’Egypte grâce au soutien financier de l’Arabie saoudite, ainsi que des projets de trains et de métros.

Le fait est que l’Arabie saoudite est un pays riche grâce au pétrole et que sa démographie très dynamique en fait un marché particulièrement attractif de 28 millions d’habitants. Comme pour le Qatar, ses relations avec les Etats-Unis se sont distendues récemment. En effet, les pays du Golfe n’ont guère apprécié le soutien américain aux Printemps arabes. Surtout, les pays sunnites ont vu d’un assez mauvais oeil les négociations de rapprochement avec le régime chiite de l’Iran et la volte-face de Barack Obama à propos d’une intervention contre les forces gouvernementales syriennes, chiites également. Il y a donc une place à prendre que la France compte bien s’octroyer.

François Hollande déclare systématiquement aux journalistes qui l’accompagnent que les règles sur les droits de l’homme sont valables partout (voir vidéo ci-dessous), mais lors de ses déplacements, en Arabie saoudite, au Qatar ou à Cuba, il est assez discret sur le sujet.

Il s’est à nouveau rendu à Ryad au début du mois de mai, dans la foulée de sa visite à Doha dans le contexte de la vente de 24 avions Rafale au Qatar. Comble de malchance pour lui, il y a eu cinq exécutions par décapitation lors de son séjour, de quoi lui faire regretter, peut-être, sa blague sur le « sabre dont il aurait bien besoin ». Aurait-il également besoin d’un fouet ? Quand je lis les textes emprunts de liberté de Raif Badawi, qui est en prison et qui a subi la souffrance de la flagellation, je suis triste et consternée de voir que François Hollande est peut-être celui de nos Présidents qui pousse la Realpolitik le plus loin et avec tant de gourmandise satisfaite.

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(*) 1 000 coups de fouet parce que j’ai osé parlé librement, Raif Badawi, Editions Kero, juin 2015.


Illustration de couverture de cet article : le drapeau saoudien portant sabre et dont la devise est « Il n’y a de dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. »

7 réflexions sur “Au pays de l’or noir et des 1 000 coups de fouet

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