Vous connaissez l’histoire du Mont Chaberton ?

C’est l’histoire d’une victoire dans la défaite.

     ——–>     Cet article a également été publié le lundi 8 juin 2015 sur       icone_redacteur3

Il y a tout juste soixante-quinze ans, notre pays vivait le mois de juin 1940 et tout ce que ces mots comportent de tristesse, de renoncement et d’abandon dans notre Histoire. Juin 1940, c’est la défaite d’une France qui n’a pas voulu voir venir l’avalanche du IIIème Reich sur l’Europe. Non pas que la France était mal préparée ou sous-équipée sur le plan militaire. C’est plutôt que, seulement vingt ans après la Première Guerre mondiale, elle a voulu croire à la paix de toutes ses forces, tout comme en 1938 Daladier et Chamberlain ont voulu y croire, alors qu’ils signaient les Accords de Munich qui démantelaient la Tchécoslovaquie et la livraient à Hitler, sans contrepartie sauf une vague promesse de paix. 

A cette occasion, Léon Blum se dit partagé entre « un lâche soulagement et la honte » (Jean Lacouture, Seuil, 1977) tandis que Churchill faisait sa fameuse déclaration à la Chambres des Communes : « You were given the choice between war and dishonor. You chose dishonor and you will have war » (Vous avez eu le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre)Et on a eu la guerre, et on a eu la défaite, signée le 22 juin 1940 dans le wagon de Rethondes qui avait déjà connu la signature de l’armistice du 11 novembre 1918. Symbole, symbole.

Mais juin 1940, c’est aussi le moment où une grande partie de la France décide de donner un coup de pied au fond de la piscine pour remonter et respirer à nouveau à l’air libre. Le 18, Charles de Gaulle lance son appel à la résistance, et le 21, de façon bien moins connue, la France gagne une bataille remarquable au sein de la défaite : la victoire du Mont Chaberton.

Pour qui aime l’histoire et l’architecture militaire, le département des Hautes-Alpes dans sa région frontalière avec l’Italie offre un terrain d’excursions et de découvertes extraordinaires. Forts, galeries et murs d’artillerie s’y succèdent en rangs serrés et sont des points d’arrivée classiques pour les randonneurs. La ville de Briançon, située à vol d’oiseau à moins de 8 km de la frontière, est dominée de ce côté-là par le Col de Montgenèvre (1850 m), où la Durance prend sa source, et dont elle a toujours eu toutes les raisons de surveiller les accès de près.

En plus de multiples passages du Tour de France, on dit qu’Hannibal le traversa dans le sens Ouest Est dans le but de marcher sur Rome. Surtout, les Romains l’utilisèrent pour construire la Via Domitia de Rome à Narbonne, et y passèrent lors de la Guerre des Gaules. La ligue d’Augsbourg, le duc de Savoie et bien d’autres puissances régionales manifestèrent régulièrement des ambitions sur ce territoire. Aussi, au XVIIème siècle, Louis XIV envoya dans la région le Marquis de Vauban, son précieux Commissaire général des fortifications (qu’il élèvera à la dignité de Maréchal de France) afin d’améliorer les défenses de la ville et de la frontière avoisinante. Commença alors la construction de nombreux forts et ouvrages militaires. Ces travaux de fortification se poursuivront d’un siècle à l’autre jusqu’à la Seconde Guerre mondiale avec l’extrémité sud-est de la ligne Maginot.

ChabertonLe versant italien de la frontière ne fut pas en reste d’aménagements militaires de grande ampleur pour défendre le Col de Montgenèvre. Le plus imposant d’entre eux fut l’installation d’une batterie de huit canons au sommet du Mont Chaberton qui culmine à 3131 m. Ce dernier est actuellement situé dans la commune de Montgenèvre dans le Briançonnais, mais jusqu’en 1947, il était italien, rattaché à la commune de Cesana Torinese. En cliquant sur le mot « situé », vous obtiendrez un lien google maps donnant les positions relatives de Briançon et du Chaberton. La ville de Briançon est comme un nid d’aigle entouré de nombreux sommets, mais celui du Chaberton est particulièrement reconnaissable, car avant de hisser les canons, les Italiens durent araser le sommet afin de constituer une plateforme d’accueil suffisamment vaste.

En 1891, l’Italie adhéra à la Triple Alliance ou Triplice, alliance diplomatique et militaire signée avec les empires allemands et austro-hongrois dans le but d’affaiblir la France et de contrer un éventuel rapprochement franco-russe. Peu après, elle se lança dans la construction d’une batterie de huit tours de maçonnerie au sommet du Mont Chaberton afin d’y installer huit canons braqués sur Briançon. Chaque tour faisait 12 mètres de haut, cette hauteur correspondant à la plus haute chute de neige enregistrée. En 1906, l’ensemble fut armé de huit canons italiens de 149/35. Ces nombres signifient qu’un tel canon peut envoyer des obus de 149 mm de diamètre et que son élévation (= inclinaison du tube par rapport à l’horizontale) peut aller jusqu’à 35°. Petit détail historique : en fait, ces canons avaient une élévation de 36°, ce qui permettait d’allonger le tir, mais on a continué à les appeler 149/35 afin de préserver le secret militaire. Il fallait sept soldats pour le service de chaque canon.

Les travaux furent achevés en 1910. Les militaires italiens étaient très fiers de ce fort appelé le « Cuirassé des nuages » et reconnu comme le plus haut et le plus puissant du monde. Compte tenu de sa position en altitude, ils le jugeaient inexpugnable, tandis qu’ils lui attribuaient la capacité d’atteindre la gare de Briançon distante de 18 km et située 1900 m plus bas.

Pendant la Première Guerre mondiale, l’Italie quitta la Triplice pour rejoindre la Triple Entente des Anglais, des Français et des Russes. Les canons du Chaberton furent démontés pour servir contre le front austro-hongrois. Mais pendant le régime fasciste de Mussolini, le fort fut réarmé et redevint une menace pour la France et Briançon. En 1940, la garnison comptait 340 hommes. Elle était en outre équipée de mitrailleuses de DCA pour faire face à de possibles attaques aériennes.

Poët-Morand depuis l'InfernetC’est ainsi que nous arrivons à juin 1940 et plus particulièrement à la journée du 21 juin 1940. Le 10, l’Italie avait déclaré la guerre à la France et au Royaume-Uni, et le 20 elle commença son offensive à la frontière française. En réponse, l’armée française installa deux fois deux mortiers de 280 Schneider en deux endroits différents, Poët-Morand (photo ci-contre) et l’Eyrette, invisibles depuis le Chaberton et sans vue sur celui-ci. Précisions techniques concernant ces mortiers : il serait préférable de parler d’obusiers en raison du chargement par la culasse et le nombre de 280 mm correspond au plus grand diamètre des projectiles utilisables. Contrairement au canon dont le tir est assez tendu, le mortier peut tirer en lob, ce qui va se montrer particulièrement utile dans la configuration montagnarde de l’environnement du Chaberton.

Les artilleurs français durent surmonter plusieurs difficultés inédites : la cible était située 1000 m au-dessus de leurs deux batteries, la parabole décrite par les projectiles monterait à 5000 m d’altitude et il faudrait plus d’une minute entre le départ du coup et l’atteinte de l’objectif. En conséquence, le général Marchand qui commandait l’artillerie du XIVème Corps d’Armée fit recalculer (à la main !) toutes les tables de tirs des deux positions par une équipe d’ingénieurs polytechniciens rassemblée en toute hâte.

Bombardement ChabertonLe 20 juin, les Italiens reçurent l’ordre de tirer sur les principaux forts français alentours (Janus, Gondran, Infernet, Trois-Têtes) mais ne causèrent guère de dommages car leurs tirs étaient trop imprécis. Les conditions météorologiques ne permirent pas aux Français de riposter avant le 21 juin à 10 heures du matin. Une courte éclaircie laissa le temps aux Français, dirigés depuis un poste d’observation en hauteur par le lieutenant Miguet, ancien élève de l’école Polytechnique, de tirer quelques coups qui s’approchèrent des tourelles du Chaberton. Toute la tactique consistait à multiplier les coups afin d’ajuster la précision du tir, en liaison constante par radio avec des artilleurs postés en plusieurs lieux d’observation, étant donné que les servants des mortiers n’avaient absolument aucune vue sur la cible.

Vers 17 h 15, les tourelles 1, 3, 4 et 5 furent touchées successivement. Le commandant du Chaberton n’avait manifestement pas repéré d’où venaient les tirs, car il ripostait en direction du fort des Trois-Têtes, bien éloigné des deux batteries françaises. Le soir même, les tours 2 et 6 furent atteintes également, déclenchant un incendie. La photo ci-dessus est vue depuis une lunette française observant le résultat des tirs des mortiers.

Selon le rapport du lieutenant Miguet lui-même, les Italiens auraient déclaré : « Quand nous avons vu sauter la troisième tourelle du Chaberton, nous avons compris que nous ne passerions pas. » Il ajoute : « Les résultats matériels quoique considérables sont certainement infimes, comparés à l’effet moral qu’ils ont causé. » Le colosse était tombé dans des conditions de tirs particulièrement admirables pour l’époque et entraîna avec lui l’armistice franco-italien du 24 juin 1940, tout à l’honneur des artilleurs et des polytechniciens de l’armée française.

Soulignons également l’honneur du capitaine Spartaco Bevilacqua, commandant de la garnison du Mont Chaberton, qui, dans l’incertitude de l’origine des tirs, aurait très bien pu riposter sur la ville de Briançon, ce qu’il décida de ne pas faire.


1274955367_756284511BIIllustration de couverture : Photo de Cédric Colomban Creative Commons CC-by-nc-nd.

2 réflexions sur “Vous connaissez l’histoire du Mont Chaberton ?

  1. Excellent article.

    Je savais bien sûr que les Italiens ne s’étaient pas couverts de gloire (sauf Bevilacqua dont j’ignorais jusqu’au nom), mais l’article me conforte dans mon opinion selon laquelle la France n’avait pas mérité la débâcle de 1940 et aurait pu l’éviter. Ce qui aurait supposé bien sûr et outre le matériel qui était bel et bien présent (les alliés avaient plus de chars et pas beaucoup moins d’avions que les Allemands), un commandement style de Gaulle. Comme quoi on peut naître trop tôt : avec ses capacités reconnues, de Gaulle aurait immanquablement accédé au plus haut commandement, mais – les hiérarchies étant ce qu’elles sont – 15 ans plus tard

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour ce récit. Les alpins n ont pas oublié les exploits de leurs chasseurs et autres diables bleus durant ce mois de juin 40. Ils furent tout aussi braves sur toutes les crêtes de la frontière nottament aussi du côté du mont cents.

    Aimé par 1 personne

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