La lèpre de la démocratie, c’est d’abord celle d’un Etat à 57 %

contrepoints-2Pour Emmanuel Macron, en meeting à Lyon samedi 4 février dernier, l’affaire des emplois présumés fictifs de Mme Fillon est un symptôme de cette « lèpre démocratique » qui s’installe et contre laquelle il entend agir de toutes ses forces de preux chevalier blanc (et bien nourri) pour « restaurer la dignité de la vie publique. » 

L’expression comme la thèse ne sont guère originales. L’idée consiste à dire que notre République a tous les atouts pour être irréprochable, que sa structure puissamment étatique n’est pas intrinsèquement mauvaise, mais que de temps en temps une brebis lépreuse parvient à s’y faufiler et à en profiter. Eliminons les quelques indésirables qui ternissent notre image de grande démocratie développée en imposant de nouvelles règles de transparence, moralisation etc… et tout redeviendra idyllique à l’ombre de notre Etat vigilant.

J’avais moi-même employé le mot « lèpre » à propos de l’affaire Fillon. Mais contrairement à Emmanuel Macron, qui semble digérer un peu vite ses propres petites gourmandises politiques, je liais ce mot non pas à des comportements négligents ponctuels mais au fait que la puissance de l’Etat et les deniers publics afférents se répandent comme « une lèpre » dans tous les recoins de la société, entraînant automatiquement, rapidement et partout des effets délétères qui s’appellent corruption et incompétence, ainsi qu’une adaptation des individus en général au bon vouloir de l’Etat. C’est ce point que j’aimerais développer ici.

• Par Etat à 57 %, je veux dire que les dépenses publiques engagées par l’Etat français via ses trois composantes Etat central, collectivités territoriales et administrations de sécurité sociale atteignent aujourd’hui 57 % du PIB (2015). Il y a largement de quoi se poser des questions sur ce chiffre, car il est en augmentation constante depuis le début du XXème siècle et il fait de la France une sorte de bête curieuse parmi ses pairs.

Si l’on excepte les pics liés aux circonstances militaires spécifiques des deux guerres mondiales, les dépenses publiques rapportées au PIB sont passées de 13 % en 1914 à 35 % en 1960 et 57 % aujourd’hui. Depuis 40 ans, cette croissance s’explique par l’augmentation du nombre de fonctionnaires et surtout par l’explosion des dépenses sociales. La France a ainsi l’honneur douteux d’avoir trouvé un critère lui permettant d’occuper le second rang après la Finlande dans l’Union européenne et, plus largement, parmi les pays de l’OCDE.

depenses-publiques-par-rapport-au-pib-2015La comparaison avec l’Allemagne (44 % en 2015) et le Royaume-Uni (43 %) n’est guère flatteuse, mais on trouve toujours des personnes bien intentionnées pour vous expliquer que cette comparaison ne vaut pas. Par exemple, j’ai lu dans le Nouvel Obs que les moindres dépenses de l’Allemagne venaient de ce qu’elle payait moins de prestations sociales, notamment pour le chômage. Sans doute, et pour cause : le taux de chômage allemand est moitié moindre que le nôtre !

Autre différence soulignée par le journaliste de l’Obs, la France a des dépenses d’éducation beaucoup plus élevées que l’Allemagne, et il faudrait s’en réjouir ! Quand on examine ensuite les classements internationaux qui donnent régulièrement une idée de la décomposition de notre Education nationale, on aimerait vivement avoir moins de dépenses pour plus de résultats que plus de dépenses pour moins de résultats.

En réalité, en déversant partout ses budgets faramineux, en assurant à ses 5,5 millions de fonctionnaires et à ses 600 000 élus un train de vie non soumis aux lois du marché, en distribuant moult subventions, aides aux entreprises et aides sociales selon des critères qui sont immanquablement marqués par un « volontarisme » politique voire électoral, en jouant à l’Etat stratège chez Areva, chez EDF, à la SNCF, avec les beaux résultats qu’on sait, en accordant sa protection à certaines professions via des réglementations qui détruisent l’esprit de concurrence – en faisant tout cela par centaines de millions d’euros avec les sommes anonymes de l’argent des autres, l’Etat ne peut qu’encourager les petites fraudes au quotidien, la dépendance des individus récipiendaires et la gabegie qui découle logiquement des mauvaises décisions prises par des gens qui ne mettent jamais leur patrimoine en risque.

• L’affaire Fillon est représentative des indélicatesses des élus. On a bien compris qu’elle est loin de représenter un cas exceptionnel et unique. Les élus ont l’art de se bien traiter et n’aiment guère qu’on vienne farfouiller dans leurs pratiques obscures. Jusqu’au jour où, pour une raison ou pour une autre, souvent une raison assez triviale de croche-pied politicien, ils se font gauler.

Dans ce type d’abus, on pourrait aussi citer le voyage de Manuel Valls à Berlin « avec les moyens de l’Etat » pour assister avec ses deux enfants à un match de foot entre le Barça, dont il est un fervent supporter, et la Juventus de Turin (juin 2015), laborieusement justifié ensuite par une réunion avec Michel Platini à propos de l’Euro 2016. Et pour faire bonne mesure, n’oublions pas le cas hallucinant du coiffeur de M. Hollande. Doté d’un contrat frôlant les 10 000 euros bruts par mois, il était censé se rendre disponible 24 h sur 24 pour recoiffer à tout moment les trois cheveux du Président. On se croirait à Versailles au temps du Roi-Soleil.

Si ces affaires prennent des proportions colossales et suscitent une colère populaire élevée lorsqu’elles arrivent sur la place publique, elles représentent cependant assez peu de choses par rapport au dirigisme que l’Etat imprime partout avec ses 57 %. La dépendance induite par les subventions à la presse ou par des aides sociales distribuées toujours plus massivement sur la base de choix politiques à la limite du clientélisme est connue. Mais le secteur privé, abandonnant toute analyse de marché, est lui-même fortement touché par cette emprise.

Par exemple, les fonds de « private equity », c’est-à-dire des fonds d’investissement qui lèvent des financements privés et les investissent dans des secteurs à haut potentiel de développement, adorent investir dans les professions et les secteurs réglementés, protégés ou massivement subventionnés par l’Etat tels que les Ehpad, les éoliennes, le secteur pharmaceutique etc…

Plus modestement, les dirigeants de PME se plaignent assez régulièrement de la paperasse que l’Etat leur impose, mais ils ne sont pas les derniers à courir les guichets des diverses administrations publiques pour bénéficier des multiples aides mises à leur disposition s’ils rentrent dans les clous des critères demandés. Soyons tranquilles, ils feront tout pour s’y adapter, au mépris de la réalité économique. Ils ne sont pas les derniers non plus à rechercher la clientèle de l’Etat pour devenir les fournisseurs attitrés des chaussettes des soldats ou des balançoires des jardins publics des municipalités.

Le cas d’Autolib à Paris est un excellent exemple de cette collusion perpétuellement recherchée entre le secteur privé et l’Etat. Formule de mobilité douce et propre proposée à des tarifs absurdement bas défiant toute concurrence, c’est bien le cas de la dire, dans une ville où les déplacements en voitures subissent tous les empêchements possibles, la petite voiture électrique de Bolloré s’avère maintenant moins écologique et nettement moins rentable qu’on ne le pensait au départ. On parle d’un déficit potentiel de 179 millions d’euros. De l’aveu même de Vincent Bolloré, le système est « ruineux. » Mais cela ne l’a pas empêché de le vendre un peu partout dans le monde en utilisant la réussite parisienne tant vantée mensongèrement par Anne Hidalgo. Voilà typiquement ce qu’on appelle du capitalisme de connivence avec l’Etat. Rien à voir avec le libéralisme.

Enfin, j’aimerais citer le rôle particulièrement normatif de Bpifrance (Banque publique d’investissement). Ses missions consistent à accompagner directement les petites et moyennes entreprises, à investir dans des secteurs stratégiques d’avenir (écologie, biotechnologies, transition énergétique, économie sociale et solidaire – of course), et à agir en partenariat avec les régions.

Des observateurs attentifs s’inquiètent néanmoins de l’emprise de la banque sur le marché du financement des entreprises, allant jusqu’à penser que loin de compléter le travail des banques, elle est en train de s’y substituer, avec pour effet pervers de déformer complètement ce marché tant c’est la course à l’augmentation des encours de prêts. Les banques finissent par n’intervenir que lorsque Bpifrance est présente, ce qui constitue de facto le début d’une nationalisation rampante du crédit, avec tout ce que cela comporte de décisions plus politiques qu’économiques.

Oublions les faux bienfaiteurs de l’humanité, comme notre journaliste du Nouvel Obs, pour lesquels ce niveau exceptionnel de dépenses publiques à 57 % est normal, citoyen, généreux, social et solidaire, et pour lesquels il témoigne incontestablement d’une morale politique supérieure qui viserait toujours à faire passer « l’humain d’abord » – avec l’aide de quelques petits impôts et un peu de dette quand même pour financer tout ce déchaînement de bon coeur.

Et effrayons-nous de réaliser que lorsqu’un Etat en arrive à dépenser pour une valeur qui dépasse largement la moitié de la production annuelle de richesse réalisée dans le pays, il n’est plus seulement l’entité qui assure la liberté et la sécurité des citoyens, mais un acteur incontournable et surpuissant de la vie culturelle, sociale et économique du pays. Qu’on le veuille ou non, il imprime sa marque, oriente les décisions selon ses propres critères de ce qui est bien et ce qui est mal et finit par étouffer toute velléité d’autonomie. L’ensemble de la société dépend de lui et se positionne par rapport à lui. Peu à peu, tous les contre-pouvoirs possibles,  y compris une presse indépendante et la société civile, sont affaiblis.

Dans ces conditions, comment imaginer que le débat public sur nos grandes orientations économiques, sociales et culturelles puisse se dérouler en toute liberté ? 

Effrayons-nous aussi de constater que l’utilisation qu’il fait des deniers publics se solde assez inéluctablement par des résultats calamiteux (chômage, éducation etc…) ou des catastrophes financières qui se chiffrent en milliards d’euros (déficit des comptes sociaux, échecs de l’Etat stratège) et qui appellent ensuite toujours plus d’impôt et de dette pour réparer les dégâts causés initialement.

Dans ces conditions, comment imaginer que tout soit fait dans le but de favoriser la prospérité de tous ?

On pourra toujours évincer du système quelques élus véreux, histoire de montrer que l’Etat a à coeur de moraliser la vie publique – et bien sûr il faut le faire, mais c’est l’Etat lui-même, infiltré partout dans des proportions inusitées, qui pèse sur la vie démocratique en verrouillant l’autonomie individuelle et en écartant les possibilités d’une véritable prospérité par son poids, sa négligence et son incompétence cent fois documentée et démontrée. Seul un recul drastique de l’Etat permettrait de débarrasser notre démocratie de sa lèpre envahissante et mortifère.

Et maintenant, supposons que le revenu universel soit institué et imaginons ce que la liberté et la prospérité pourraient devenir…


depenses-publiques-par-rapport-au-pib-2014-source-ocdeIllustration de couverture : En 2014, les dépenses publiques de la France ont représenté 57,3 % du PIB, ce qui la place au second rang après la Finlande parmi les pays de l’OCDE. Source : OCDE.

9 réflexions sur “La lèpre de la démocratie, c’est d’abord celle d’un Etat à 57 %

  1. On en reste toujours et encore à la célèbre définition du fascisme totalitaire by Benito (Mussolini) himself :
     » tout dans l’État, rien contre l’État, rien en dehors de l’État. »
    J’ai la très nette impression que nos édiles ne s’en rendent pas compte, quoique . . .

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  2. C’est sûr qu’il n’y a pas besoin de trop réfléchir pour constater que lorsqu’une majorité profite des subsides de l’Etat, celle-ci a intérêt à ce que cela continue. Pire cette majorité aura tendance à voter pour celui qui en promet plus encore !
    Invoquer la démocratie devient alors particulièrement surréaliste.
    Une étude OCDE récente évalue l’optimum des dépenses publiques à 36 % et démontre à partir d’observations et calculs statistiques que croissance et postérité sont au rendez-vous à condition que des réformes structurelles puissent garantir une efficacité de l’Etat : bond potentiel de 14% du PIB dans le cas de la France. Retraites et subventions sont les postes les plus sensibles; l’efficacité et la performance des politiques éducatives, aussi; et les dépenses supplémentaires d’investissement ont des effets négatifs, si elles sont mal gérées. Sur ce lien (doc en anglais):
    http://www.oecd.org/eco/public-finance/WKP%201344.pdf
    Et puisque la traque aux emplois fictifs est à la mode, on pourrait commencer par supprimer les dizaines de milliers de ceux qui résultent d’un détachement dans les syndicats, associations ou autres comités d’entreprise.

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  3. A mon avis, il n’y a pas grand chose à faire, les acteurs sont drogués à la subvention ou à l’aide publique. La désintoxication arrivera quand le système se sera écroulé sous son poids. Mais la sensation de manque peut être violente.

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  5. Très bel article.

    J’ajoute un symptôme de plus à l’acte d’accusation. On relève rarement l’attitude carrément dictatoriale des hauts fonctionnaires du ministère des Finances. Ce n’est pas une exagération. Cela décrit très objectivement leur comportement, et donc leur pouvoir, lorsqu’ils bloquent ouvertement, sans même se cacher, les décisions ou velléités de réforme des dirigeants politiques.

    Ce n’est nullement un secret. De telles anecdotes ont maintes fois été publiées par la presse, ou dans des livres. Personne ne moufte, tout le monde trouve ça normal. Tout au plus cela déclenche-t-il quelques réactions amusées, hu hu comme c’est drôle, typiquement français n’est-il pas, les petites manies de notre administration sont follement distrayantes.

    J’ai deux épisodes de ce type qui me viennent à l’esprit — mais une recherche sérieuse en déterrerait sans nul doute des dizaines. Un jour, l’Assemblée nationale est sur le point de voter je ne sais quelle réforme micrométrique, réduisant peut-être de 0,01 % la dépense publique ou le pouvoir de l’Etat. Passe alors, dans l’hémicycle, un piéton que personne ne connaît, et qui dit deux mots au lardu en charge de l’opération (ministre, député…). Cela suffit à faire abandonner la tentative. Oui Monsieur, bien Monsieur. Le monsieur était une huile de Bercy.

    Autre anecdote. Un jour, dans un grand élan réformateur, Juppé réunit quelques dizaines de députés « pour faire remonter des idées du terrain ». Allez-y, dites-moi quelles sont vos propositions de réforme, moi j’ai un gros charisme et on va voir ce qu’on va voir. S’entassent donc sur le bureau du chef à poigne une tétrachiée de propositions, qui forcément vont dans le sens d’une simplification du bouzin — c’était le but.

    Alors Juppé se tourne vers un type assis à côté de lui, chargé de faire le café, et lui demande : alors, Monsieur Dupneu, parmi toutes ces belles propositions que nous avons là, vous allez bien pouvoir en appliquer, je ne sais pas, moi… 10 pour cent ? Et le barman répond : pas une seule, Monsieur le Premier ministre. La réunion fut levée, tout le monde reprit ses cliques et ses claques, et Juppé est reparti avec son gros charisme dans sa poche. Le grincheux qui tenait le vestiaire était une huile de Bercy.

    Quand les hauts fonctionnaires qui ont la main sur l’argent public se permettent d’envoyer chier devant tout le monde les dirigeants élus de la Frônce (ou les délégués de ces derniers), comment cela s’appelle-t-il, sinon une dictature ? Chez Michel Audiard, on dit : « Touche pas au grisbi, salope ! ». Dans les coulisses de l’Etat français, on dit seulement : cela ne se fera pas, Monsieur le Premier ministre. Nous ne le voulons point.

    Lorsqu’on évoque l’idée de réduire le nombre de fonctionnaires, des hordes de pleureuses, d’idiots utiles et de gros malins qui ne perdent pas le nord se tordent les mains : et les infirmières ! et les professeurs ! et les policiers ! (Nouveau, les policiers : il y a vingt ans, aucun gauchiste qui se respecte n’aurait osé prendre la défense des emplois de policiers…).

    Face à l’angoissante question : mais où donc allons-nous donc bien pouvoir réduire le nombre de fonctionnaires ?, personne, que ce soit parmi les stato-gauchistes ou les ultra-libéraux au couteau boursier entre les dents, ne s’avise jamais de répondre : mais parmi les dizaines de milliers de fonctionnaires inutiles du ministère des Finances, pour commencer !

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