La « FIN DE L’ABONDANCE » ou la grande DÉFAUSSE de l’exécutif

On le sait depuis toujours, l’aléa fait partie de la vie, laquelle ne ressemble en rien à un long fleuve tranquille. Mille événements de toute nature viennent régulièrement en perturber le cours, nous obligeant à nous adapter à la nouvelle donne plus ou moins agréable qui nous tombe dessus. Alors vous pensez, une pandémie mondiale, une guerre à nos portes ! Voilà largement de quoi bouleverser les projets les plus mûrement réfléchis.

Du moins est-ce là le discours récurrent du gouvernement ces derniers temps : l’avenir s’annonçait radieux, on avait tout prévu, tout calculé, et la faute à pas de chance (ou aux autres) a encore frappé ! Terrible coup du sort, l’inflation revient et l’énergie risque de manquer cet hiver. Lundi dernier, aux rencontres du Medef (syndicat patronal), la Première ministre Elisabeth Borne a d’ailleurs lourdement suggéré aux entreprises de passer à la sobriété énergétique, faute de quoi elle pourrait décider de passer elle-même à une politique de rationnement.

Mais précisément, parce qu’on le sait depuis toujours, personne ne vit sans tenir compte, ne serait-ce qu’un tout petit peu, du facteur aléatoire et des incertitudes consubstantielles à l’avenir. Ou plutôt, personne se voulant « sérieux » et « crédible », pour reprendre les termes que M. Macron associe volontiers à son gouvernement. Or tout montre que ce dernier convoque opportunément les inévitables vicissitudes de l’existence pour s’exonérer de toute responsabilité dans la « fin de l’abondance » qui nous guette, après s’être comporté, lui et ses prédécesseurs, comme si l’aléa n’existait pas et comme si tout devait céder devant ses orientations idéologiques aussi inébranlables que mal goupillées. 

J’ai déjà évoqué la question de l’inflation, largement encouragée par la dépense publique dont on sait qu’elle tient chez nous le rang de divinité de la justice sociale et solidaire. Passons donc à la transition énergétique, nouveau totem indéboulonnable de notre modèle social du fait de son statut de divinité du tout récent concept de justice climatique.

Pas de panique, chers lecteurs, la transition énergétique, c’est très simple : le CO2 ayant été jugé coupable de provoquer un réchauffement climatique lui-même cause de sécheresse, montée des océans et autres événements climatiques extrêmes, il faut impérativement se tourner vers des énergies décarbonées – mais attention, surtout pas le nucléaire ! Tous les efforts sont donc mis sur l’éolien et le solaire dont l’intermittence constitue cependant un problème de taille. Mais bref, la grande révolution verte du XXIè siècle est en marche et rien ne l’arrêtera.

C’est ainsi que la France, très en pointe dans la production d’une électricité idéalement décarbonée grâce à ses nombreuses centrales nucléaires, a décidé de se la jouer super-écolo en planifiant l’arrêt de 14 réacteurs sur 58 afin de faire descendre la part du nucléaire dans l’électricité de 75 % à 50 % en 2035. On reconnaît les termes de la loi de 2015 « pour une croissance verte » élaborée par Ségolène Royal qui avait d’abord fixé l’horizon à 2025, puis la patte d’Emmanuel Macron qui, en 2018, a repoussé l’échéance à 2035 tout en maintenant l’esprit malthusien du programme :

Aujourd’hui, les deux réacteurs de Fessenheim ont cessé de produire, et sur les 56 encore en activité, 28 sont à l’arrêt pour des questions de maintenance ou de corrosion. Ça tombe mal : la vie n’est tellement pas un long fleuve tranquille que dans le contexte de la guerre russe en Ukraine, le gaz dont nous avons besoin risque de ne pas affluer vers nous comme on voudrait. D’où le nouveau discours bien-pensant sur la sobriété verte derrière lequel se cache mal la menace du rationnement décidé dans la précipitation tant le gouvernement, définitivement encalminé dans ses plans écologiques sur la comète, est pris de court.

À ce sujet, une enquête de l’hebdomadaire Le Point signée Géraldine Woessner nous livrait ou nous remémorait hier trois informations prodigieusement révélatrices.

Il se dit d’abord (première info) qu’à Matignon et à l’Élysée, ça fulmine sec contre le président (sur le départ) d’EDF Jean-Bernard Levy, accusé de ne pas avoir su « anticiper » les recrutements et les opérations de maintenance. 

Mais ce dernier ne s’est pas laissé faire. Assis à côté de la ministre de la Transition énergétique Agnès Pannier-Runacher lors des rencontres du Medef que j’évoquais plus haut, il n’a pas mâché ses mots pour expliquer que son actionnaire ultra majoritaire (84 % et bientôt 100 %), autrement dit l’État, ayant décidé de fermer 14 réacteurs, il a logiquement réorienté son organisation afin de fermer 14 réacteurs, pas pour relancer la production (vidéo du tweet ci-dessous, de 28′ 20″ à 29′ 25″ environ) :

« On manque de bras, parce qu’on n’a pas assez d’équipes formées (…) Et pourquoi on n’a pas assez d’équipes formées ? Eh bien, parce qu’on nous a dit : ‘votre parc nucléaire, il va décliner ; s’il vous plait, préparez-vous à fermer des centrales’. On a d’ailleurs déjà fermé les deux premières. Et on nous a dit – ce sont les textes en vigueur au moment où on se parle – ‘préparez-vous à fermer les 12 suivantes’. »

.
Il faut du reste se rappeler que les questions de maintenance avec risque de coupure n’ont pas attendu le Covid ou la guerre en Ukraine pour se poser. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a souligné de nombreuses fois dans ses rapports (deuxième info) combien il était important de disposer d’une capacité de production électrique importante, quelle qu’en soit l’origine, afin d’éviter une mise en concurrence délétère entre « les impératifs de sécurité des centrales et les impératifs d’approvisionnement ».

Sauf que l’éolien et le solaire ne sont ni au niveau ni en passe d’y parvenir à relativement brève échéance, malgré toutes leurs merveilleuses qualités.

Une situation qui n’a guère ému les gouvernements qui se sont succédé en France depuis 20 ans en dépit de tous les rapports de mise en garde qui leur furent adressés par les autorités compétentes. Après tout, la révolution verte est en route. Et puis il ne faudrait quand même pas oublier les échéances électorales : Jospin pour les législatives de 1998, Hollande pour la Présidentielle de 2012 – tous deux sacrifièrent allègrement la filière nucléaire sur l’autel d’un accord de gouvernement avec les Verts.

Dans le gouvernement actuel, on ne méprise évidemment pas les petites manœuvres démagogiques de court terme – la preuve par la Convention citoyenne pour le Climat – mais l’on est encore plus imbu de sa propre supériorité et de sa capacité à faire des choix judicieux sans tenir le moindre compte du contexte et des analyses extérieures.

Il faut se souvenir par exemple qu’en 2018, Bruno Le Maire avait commandé un rapport sur la façon de maintenir les compétences dans une filière nucléaire devenue moins attractive pour les jeunes ingénieurs du fait de la baisse annoncée du nombre de réacteurs. Mais ledit rapport ayant préconisé contre toute attente de construire six réacteurs de plus (sacrilège !), il avait sèchement écarté ses conclusions avec ces mots (troisième info) :

« Ce n’est pas un rapport qui décide de la politique du gouvernement. »

.
On croirait entendre Anne Hidalgo quand elle décidait de négliger les études d’impact de la fermeture des voies sur berges parisiennes à la circulation. Idéologie et autoritarisme garantis. Le nucléaire, c’est mal, point ; ainsi en a décidé l’écologie politique, plus soucieuse de décroissance anticapitaliste que de développement humain. 

Il est vrai qu’Emmanuel Macron semble trouver maintenant quelques vertus à l’énergie nucléaire (novembre 2021) et l’on peut compter sur Bruno Le Maire pour penser et dire comme lui dans la foulée. Bingo ! Le Président n’avait pas plus tôt exprimé sa volonté d’engager la construction de six EPR que le ministre de l’Économie pontifiait sur la nécessité absolue de construire plus de réacteurs. Mais comme le souligne Jean-Bernard Lévy dans l’intervention relayée ci-dessus, les textes en vigueur prévoient toujours de faire tomber le nucléaire à 50 % dans la production d’électricité.

Vous avez dit Covid ? Vous avez dit guerre russe en Ukraine ? Ces chocs ont évidemment leur part de circonstance dans nos difficultés actuelles, mais ils ont surtout pour effet de nous rappeler que « comme on fait son lit, on se couche ». Une sagesse populaire sur l’esprit de responsabilité et sur les conséquences de ses actes que l’exécutif a totalement oubliée (d’autant que lorsqu’il fait le lit, ce sont les Français qui dorment mal), préférant nous jouer la scène de la grande défausse et voulant nous faire croire que son effrayante myopie dirigiste le rendrait apte à prendre les bonnes décisions de demain. Ça promet.


Illustration de couverture : Emmanuel Macron en visite à la centrale nucléaire de Civaux en 2016.

8 réflexions sur “La « FIN DE L’ABONDANCE » ou la grande DÉFAUSSE de l’exécutif

  1. Merci pour cette synthèse-rappel. Et côté gaz qui manquera peut-être aussi bientôt en France, les parlementaires français n’ont-ils pas, là aussi sous pression écologiste, interdit l’exploitation du gaz de schiste en France pourtant bien présent dans son sous-sol ?

  2. Rassurez-vous une enquête YouGov pour le HuffPost du 11 août, nous apprend que : »70 % des Français sont sévères avec le gouvernement qui n’en fait pas assez pour lutter contre le réchauffement climatique ».

  3. Bonjour, pour être élu il faut promettre la lune pour rester au pouvoir il encore mentir, car rare sont les personnes capables d’ assumer leurs propos et actes mais en face rare sont les citoyens prêt à affronter la réalité.

Laisser un commentaire