McKinsey : le brin d’herbe qui cache la forêt des défaillances de l’État

Le 16 mars dernier, la Commission d’enquête sénatoriale sur l’influence des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques rendait un rapport passablement explosif puisqu’elle nous informait que les dépenses en prestations de conseil de l’État, qualifiées de « pognon de dingue », « avaient plus que doublé » entre 2018 et 2021 (d’environ 500 millions à 1 milliard d’euros) et concluait à l’existence d’un « phénomène tentaculaire ».

Le graphe ci-dessous, tiré du rapport en question, illustre cette évolution. À noter que les chiffres indiqués – 379 millions en 2018 et 894 millions en 2021 – ne concernent que les ministères, à l’exclusion des opérateurs de l’État style Pôle emploi et autres, d’où la différence avec les montants annoncés plus haut :

C’est la crise sanitaire de 2020-2021 qui a mis en lumière de façon inédite la place importante accordée par l’État aux conseils extérieurs. La commission sénatoriale souligne à quel point ces derniers ont pu se construire un nid douillet dans l’impréparation totale de l’État face à la pandémie. Pendant cette période, le cabinet McKinsey recruté pour organiser la campagne vaccinale a clairement tiré le gros lot, suivi par le cabinet Citwell chargé de l’approvisionnement en masques : 

À la lecture du document du Sénat, il s’avère cependant que le « scandale McKinsey » qui agite en conséquence la campagne présidentielle depuis deux semaines est assez mal nommé au sens où ce cabinet est loin d’être le plus actif parmi les grands cabinets privés travaillant pour les pouvoirs publics. Le schéma ci-dessous à gauche donne la part des différents consultants dans le marché du conseil aux ministères, mais comme le précise le rapport, il laisse de côté les prestations informatiques, ce qui revient à minorer l’importance réelle d’entreprises spécialisées dans ce domaine comme Accenture ou Capgemini.  Pour sa part, McKinsey est à 1 %.

De même, vouloir absolument transformer ladite affaire McKinsey en « MacronGate » tombe assez mal dans la mesure où toutes les entités publiques, peu importe leur couleur politique, ont recours aux services de consultants extérieurs et où le niveau de dépenses observé actuellement en ce domaine était déjà celui des années 2009 et 2010 – sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy à l’époque de la fameuse Révision générale des politiques publiques ou RGPP si je ne m’abuse (schéma de droite) :

On pourrait aussi se dire que le niveau de recours de l’État français à des cabinets extérieurs est des plus raisonnables comparé à ce qui se pratique au Royaume-Uni et en Allemagne, comme on peut le voir également sur le schéma ci-dessus à droite.

Il n’en demeure pas moins que cette situation pose quelques graves problèmes économiques et éthiques. Moins du fait des caractéristiques des cabinets de conseil eux-mêmes que parce que le terme « tentaculaire » utilisé par la Commission d’enquête à leur encontre s’applique en réalité prioritairement à notre État français. 

Or un État tentaculaire, par ses dépenses élevées (1 423 milliards d’euros ou 61,6 % du PIB en France en 2020, mais déjà 55,4 % auparavant) et par son intrusion normative permanente dans une masse croissante d’activités humaines, sans oublier ses monopoles sur l’éducation, la santé et le système de protection sociale, est un État qui tend d’une part à devenir gaspilleur et inefficace et auquel, d’autre part, il est de plus en plus difficile de se soustraire complètement dans ses activités quotidiennes.

Il en résulte automatiquement des formes de connivence, c’est-à-dire cette idée que face à un État dévorant partout répandu, il est préférable de caresser la bête dans le sens du poil, voire de l’influencer gentiment afin d’obtenir des marchés et/ou des législations favorables. Les services entre amis consentants et autres renvois d’ascenseur entre élus, puissance publique et acteurs privés, tous obligés les uns des autres, sont au coin de la rue. Distorsions typiques qui, en affectant à la fois le libre jeu du marché économique et le système démocratique, lèsent chacun de nous comme consommateurs, contribuables et électeurs.

Concrètement, sur le sujet qui nous occupe ici, Il faut savoir que les effectifs de la fonction publique tels que tenus à jour par l’Insee ne forment en réalité que la partie visible de l’iceberg étatique (tableau ci-dessous).

Outre les fonctionnaires recrutés via les concours de la fonction publique, outre les contractuels qui, comme leur nom l’indique, ont un contrat de travail (de droit public, transformable par concours interne en statut de fonctionnaire) et outre les « autres statuts » tels que les médecins hospitaliers ou les enseignants du privé sous contrat par exemple, les bureaux des ministères et des collectivités locales abritent aussi des individus d’un quatrième type : les consultants.

Ceux-ci sont rémunérés par leur employeur, lequel est un cabinet de conseil qui se fait payer par l’État sous forme d’honoraires en échange d’une prestation intellectuelle portant généralement sur des questions de stratégie, d’organisation ou de développement informatique – ce dernier domaine étant célèbre pour donner des cauchemars aux fonctionnaires.

Ces consultants n’apparaissent donc ni dans les effectifs de la fonction publique ni dans la masse salariale. Leur « recrutement » se fait via la Direction des achats de l’État (ou DAE – Bercy) pour les ministères, leurs agences et les établissements publics, et via d’autres directions des achats pour les collectivités territoriales, exactement comme pour les voitures de fonction, le carburant, les équipements de défense nationale, les gommes et les ramettes de papier. Il s’agit en effet « d’acheter » une prestation de service afin d’obtenir les compétences ou les renforts introuvables en interne. 

Or la sphère publique est très mauvaise « acheteuse ». À partir du moment où ses agents dépensent de l’argent qui ne leur appartient pas (les recettes fiscales ou de la dette nouvelle) pour des bénéficiaires autres qu’eux-mêmes, on peut être certain que les négligences seront nombreuses et le rapport qualité-prix médiocre. Le même consultant recruté par une entreprise privée sera soumis à une obligation de résultat (ou la porte) autrement plus sévère. D’où le risque de voir pléthore de cabinets s’incruster avec délice dans des services publics peu regardants sur l’efficience que le contribuable serait en droit d’attendre. 

Quelques exemples :

Certaines missions sont ponctuelles, par exemple l’intervention de l’institut de sondage OpinionWay pour analyser les contributions du Grand débat. Mais il existe aussi des missions beaucoup plus récurrentes pour lesquelles les consultants travaillent « en régie » à temps plein directement chez le « client », c’est-à-dire dans les ministères ou les collectivités locales. Pour le dire sans fard, ils « font les fonctionnaires » et assument le travail que les fonctionnaires patentés ne font pas, soit par manque de productivité soit par manque de compétence.

Parlez avec l’un de ces consultants et très rapidement, il vous dira :

« Je suis encore sorti tard alors que mes ‘collègues’ ont quitté le bureau à 17 heures. Je suis là pour faire leur boulot, en fait ! De ce que je vois, 20 % des fonctionnaires se défoncent vraiment, et ça peut très bien être des catégories C(les moins gradés) mais 80 % ne foutent littéralement rien, et ça peut très bien être des catégories A (les plus gradés). »

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On se rappellera par exemple que l’un des enjeux récents dans la fonction publique, à Paris notamment, consistait à trouver toutes les martingales possibles pour remonter facialement le temps de travail hebdomadaire des agents à 35 heures sans altérer les petites habitudes laxistes en vigueur un peu partout.

De plus, au moment où les dépenses de consulting en informatique ou autre passaient du simple au double, il n’est pas inutile de souligner que de leur côté les effectifs des fonctionnaires augmentaient de 31 200 personnes entre 2017 et 2020 – et de 134 700 si l’on raisonne hors emplois aidés. Ces derniers avaient considérablement augmenté à l’époque de Sarkozy et Hollande et furent dégonflés à partir de 2017, donnant lieu dans le même temps à un recrutement plus que compensatoire de fonctionnaires classiques :

Effectifs de la fonction publique depuis 2017 (Source : INSEE – EA = Emplois aidés)

En milliers 2017 2018 2019 2020 Var 20-17
TOTAL 5 664,5 5 643,0 5 661,8 5 695,7 +31,2
dont EA 139,0 78,8 51,7 35,5 -103,5
Total hors EA 5 525,5 5 564,2 5 610,1 5 660,2 +134,7
Croissance hors EA   0,70 % 0,82 % 0,89 %  

Autrement dit, la sphère étatique ne cesse de s’accroître, en effectifs comme en dépenses. Et s’accroissant, elle entraîne avec elle tout ce qu’elle touche dans une connivence perverse et inefficace, recours aux cabinets privés inclus.

Il est maintenant question d’ajouter moult régulations et encadrements au recrutement de ces derniers. Mais qu’on le veuille ou non, un État aussi follement dépensier que le nôtre imprime sa marque partout, pousse tous les acteurs de la société à se positionner par rapport à lui et finit par étouffer toute velléité d’autonomie et d’efficience. 

La première correction, la plus efficace et la seule véritablement garante des intérêts des citoyens, serait que l’État lui-même subisse une réduction de sa zone d’intervention. Les occasions de conflits d’intérêt et de connivence en seraient diminuées ; la liberté et la transparence démocratique y gagneraient.


Illustration de couverture : Page d’accueil du site McKinsey France. Capture d’écran.

11 réflexions sur “McKinsey : le brin d’herbe qui cache la forêt des défaillances de l’État

  1. Il me semble que ce n’est pas la première fois qu’on entend parler de Commission d’enquête sénatoriale.
    Ainsi en a-t-il été de l’enquête de la Commission du Sénat sur « L’affaire Benalla » qui au début du quinquennat Macron avait fait grand bruit ! L’affaire a-t-elle finalement été portée en Justice ? Si oui, quelqu’un sait-il quelles ont été les conclusions judiciaires, et éventuellement les condamnations, prononcées contre les protagonistes toute cette affaire ?
    Il me semble que si on le savait cela nous donnerait une petite idée de ce qui pourrait advenir de cette nouvelle « enquête sénatoriale » !

    • Oui l’affaire Benalla a été jugée, le verdict est tombé un jeudi ou un vendredi de décembre dernier, si je me souviens bien. Le vendredi l’Elysée a annoncé une allocution de McRon sur le COVID pour le lundi d’après. Comme par magie, les médias (lourdement) subventionnés ont cessé de parler de Benalla tant ils étaient occupés à se demander ce que McRon aller bien pouvoir dire. Comme on pouvait s’y attendre, il n’a rien annoncé du tout, son intervention tenait plus de la tribune électorale que de l’allocation présidentielle. Une belle réussite pour lui. Et toujours personne dans les médias ou dans l’opposition pour s’interroger. McRon: 1 / Opposition: 0

  2. Chère Nathalie, il me semble que vous passez sous silence le problème de fond de cette affaire à savoir la possible collusion d’intérêts. D’après le sénat, la succursale française n’avait payé aucun impôt en France et ses profits étaient remontés vers la maison mère au Delaware depuis 10 ans. Le pouvoir pouvait-il l’ignorer alors que ces informations doivent figurer sur les réponses aux appels d’offres ? Y-aurait-il eu un renvoi d’ascenseur en remerciement de l’aide apportée lors de la campagne de 2017 ? Que recouvraient vraiment les missions que vous évoquez et dont on n’arrive pas à croire qu’elles étaient autre chose que des alibis ? La question n’est pas de savoir s’il s’agit d’un scandale d’Etat mais de savoir pourquoi la justice ne met pas la même énergie et la même célérité pour se saisir de la plainte du sénat qu’elle en a mis en son temps pour s’emparer de l’affaire Fillon. Que fait le PNF ?

  3. Non seulement l’ état devrait revenir à ce pourquoi il est indispensable mais surtout avec les technologies d’ aujourd’hui les citoyens devraient pouvoir accéder aux informations nécessaires pour le bon fonctionnement de la démocratie sans que cela soit une galère.

  4. Le code de la commande publique organise le choix discrétionnaire des prestataires.
    de ce fait, les achats publics coûtent de 20 à 30 % de ce qu’ils valent. Ensuite, les prestations ne sont pas toujours exécutées. Ceci permet de payer la corruption et le pantouflage.
    Une application astucieuse du code de justice administrative exclut toute possibilité de recours par les contribuables ou leurs représentants.
    Vous observerez que les prestataires seront sanctionnés, mais sûrement pas les élus et fonctionnaires pourris qui ne font pas leur boulot et profitent du système.

  5. Pas simple, la gestion donc la décision publique est de plus en plus complexe, d’un coté nous trouvons des autorités supranationales qui nous contraignent, il paraîtrait que la France est signataire de quelque 600 accords internationaux. De l’autre, la lecture du bouquin de Marc Payet « Le ministère des bras cassés » nous montre la catastrophe de l’état profond et la toute puissance des hauts fonctionnaires qui décident sans référer à la ministre elle même larguée (cas des masques).. Alors McKinsey ou les autres avec les pantouflages public/privé ma question est simplement : la France est elle encore capable de décider.. Un indice quelque 3000 milliards de dette publique.

  6. Votre analyse est juste et bien documentée.

    Pour l’informatique, la liste est longue des loupés grandioses des grands projets ministériels auxquels on peut ajouter le cent-mille-feuille numérique des collectivités territoriales comme l’avait intitulé l’Ifrap :
    https://www.ifrap.org/fonction-publique-et-administration/derriere-le-mille-feuille-territorial-le-cent-mille-feuille
    La préconisation de 2013 est évidemment restée lettre morte et la situation donc les dépenses, a même plutôt empiré.

    « le niveau de recours de l’État français à des cabinets extérieurs est des plus raisonnables comparé à ce qui se pratique au Royaume-Uni et en Allemagne »
    Oui mais les dirigeants font français font plutôt appel aux consultants pour se rassurer. Il me semble que c’est culturel, les élites (toujours premiers de la classe) vivent un échec comme traumatisant au lieu d’en tirer un enrichissement. On va s’évertuer à continuer sur la lancée (avec plus de dépenses et de consultants) jusqu’à la catastrophe totale. Alors que nos voisins plus pragmatiques en tirent une leçon pour recommencer tout autrement sans faire de sentiments.

    De plus nos voisins ont beaucoup moins de hauts fonctionnaires et quand ceux-ci utilisent des conseils extérieurs, c’est pour s’associer un avis extérieur critique et totalement indépendant. Chez nous c’est non seulement pour se rassurer avec complaisances réciproques surtout que, la paresse intellectuelle aidant, on reconduit des prestations avec nominativement les mêmes personnes du même cabinet pendant des années.

    Par exemple, le Parlement français est l’un des plus fort en nombre de membres mais des plus faibles en moyens budgétaires. Les députés ou les sénateurs connaissent mal les dossiers et votent sans les étudier selon les ordres du parti. Il n’y a pas les moyens d’une expertise externe et indépendante. Les agences ou la Cour des Comptes sont lentes à réagir et à produire et son souvent juge et parti. L’équivalent britannique, c’est le National Audit Office (NAO) qui produit des audits de performance (coût et efficience) concernant les administrations pour lesquels le gouvernement devra se prononcer ; les auditeurs ne sont pas des fonctionnaires.

    Enfin c’est particulièrement hypocrite de s’abriter derrière les règles des marchés comme le fait notre Président. Il suffit de pondre un cahier des charges sur mesure avec des exigences comportant des critères de choix biaisés pour cibler à tous les coups celui qu’on veut recruter. Et pour que la justice soit saisie, il faudrait qu’un concurrent évincé fasse un recours. Autant dire que celui-là pourra ensuite changer de territoire pour longtemps. Il est donc préférable de se partager le gâteau d’1 milliard sans faire de vague.

    • @Tino : même si tout le monde ne le comprend pas, le recours aux sociétés privées est indispensable, notamment en informatique où les technologies évoluent rapidement. Tout le monde fait ça, y compris dans le privé.

      Mais, et vous avez raison de le signaler, il y a un passager clandestin qui s’est glissé dans ces contrats justifiés : ce sont tous les cabinets de conseils proches du pouvoir dont les livrables semblent peu en rapports avec les tarifs exorbitants qu’ils facturent et dont la proximité avec le pouvoir jette le doute sur la réalité même de leur travail. Je me souviens encore de la curée médiatique qui s’était abattue sur Pénélope Fillon pour des faits moins graves.

      Avant que ne le réclame McRon, une plainte pénale avait été déposée par le sénat. La lenteur de la justice ressemble à un déni de justice et de démocratie.

    • Il faut hélas accepter que ces multinationales du conseil plutôt anglo-saxonnes accompagnent la mondialisation dans l’ensemble des états en établissant des politiques de convergence, c’est une lecture personnelle. Nous n’avons pas les moyens de lutter contre un océan contentons nous de surfer sur les vagues et même là nous sommes mauvais.

      https://www.marianne.net/politique/gouvernement/mckinsey-le-cabinet-qui-dirige-le-monde-et-la-vaccination-en-france

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