Bruno Le Maire serait-il devenu ministre de la relance électorale ?

Notre très littéraire ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance mesure-t-il bien la portée de tout ce qu’il raconte aux journalistes ? C’est douteux. Alors qu’il s’est mis récemment à sillonner la France afin de suivre personnellement la distribution des 100 milliards d’euros de son plan de relance, il semblerait que ce retour au terrain qui fait monter en lui les émotions de sa campagne 2016 pour la primaire de droite l’ait disposé aux « confidences » dangereusement révélatrices :

« Le retour à meilleure fortune économique est une des conditions de la réélection d’Emmanuel Macron. »

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Si vous pensiez que le retour à une vie économique normale, une vie économique d’avant Covid qui permettait à chacun d’assurer (à peu près) librement sa subsistance, était surtout la condition indispensable pour que les Français renouent avec l’intégralité de leur existence économique, sociale et affective, vous voilà prévenus. 

S’agissant des déclarations des politiciens dans les médias, une « confidence » n’est en aucun cas un secret sur eux-mêmes qu’ils révèlent exceptionnellement à un journaliste en échange de sa discrétion. C’est au contraire une information qu’ils souhaitent avidement faire passer dans le public, tout en lui donnant l’apparence de leur pensée la plus intime et la plus vraie. 

En conséquence, qu’est-ce qui fait courir l’être profond de l’homme politique Bruno Le Maire ? La réélection d’Emmanuel Macron. Comment compte-t-il s’y prendre pour atteindre cet objectif ? Agir de toutes ses forces pour redonner un peu de couleur à l’économie française d’ici la campagne électorale de 2022 et inclure ce bon résultat dans le bilan du quinquennat.

Et n’allez pas croire qu’il s’agisse d’un propos en l’air, oublié sitôt prononcé. D’après la journaliste qui a reçu cette « confidence », Bruno Le Maire insiste au contraire beaucoup sur ce sujet, accréditant encore plus l’idée que toute la politique économique qu’il met en œuvre depuis un an est entièrement mise au service de la réélection du Président.

Or quelle est cette politique économique ? Le célèbre « quoi qu’il en coûte » qui consiste à faire pleuvoir des milliards et des milliards d’euros sur des entreprises et des salariés empêchés de travailler par pure décision administrativo-sanitaire. Un an après le début de la pandémie et à un an de l’élection présidentielle, difficile de ne pas y voir une forme de clientélisme électoral maquillé sous les dehors miraculeux de la relance keynésienne – comprenez dépenses publiques et État stratège – dont la France use et abuse par tous les temps.

Il existe certes une interprétation noble de la déclaration du ministre. Quoique de façon maladroite, peut-être a-t-il voulu dire que M. Macron est conscient qu’une déconfiture économique prolongée ne le qualifierait pas auprès des Français pour solliciter un second mandat et qu’il met dorénavant son point d’honneur à les remettre sur le chemin de la prospérité après une année d’interdictions et de restrictions désastreuses.

Il est cependant très difficile d’y croire.

D’abord parce que la seule façon immédiate et efficace de relancer l’économie sans peser sur l’avenir par accumulation d’une dette insoutenable à terme consisterait à mettre fin à l’état d’urgence sanitaire au plus vite pour laisser chacun vaquer à ses occupations. Depuis un an que nous vivons avec le Covid-19, il me semble que nous avons compris comment nous comporter et nous organiser de façon responsable pour vivre et travailler sans que le gouvernement vienne imposer des limitations par trop souvent injustes, absurdes et incohérentes entre elles.

Ensuite parce que l’État qui a chez nous la haute main sur un système de santé qui ne manque pas de moyens devrait plutôt se décarcasser pour rendre l’organisation des soins plus adaptable et plus réactive lorsqu’une situation sanitaire qui sort de l’ordinaire se présente. Dans le même ordre d’idées, et alors qu’il compte sur la vaccination pour immuniser la population, peut-être devrait-il faire en sorte que les Français qui le souhaitent y aient accès plus rapidement et plus facilement.

Et enfin parce que l’expérience de l’année 2020 montre que le fait d’avoir pris des mesures de soutien plus généreuses que partout ailleurs, notamment sous la forme de la prise en charge du chômage partiel, n’a nullement empêché la France d’enregistrer un recul de son PIB nettement supérieur à la moyenne des pays de l’Union européenne (8,3 % contre 6,2 % pour l’UE et 6,6 % pour la zone euro seule). 

Aussi, voir M. Le Maire faire son tour de France des entreprises qui ont bénéficié des premiers versements du plan de relance, 26 milliards d’euros à ce jour sur les 100 milliards annoncé cet automne, et le voir serrer des mains, comme chez Ligier à Vichy récemment, en répétant que l’intervention de l’État « va donner un coup de booster absolument spectaculaire » à toute l’économie française n’est pas véritablement rassurant. Tout ceci fait irrésistiblement penser au rituel des séances de tractage électoral sur les marchés dans un grand déballage de lieux communs lénifiants et d’argent gratuit des autres.

Le ministre va même jusqu’à promettre aux entreprises que le gouvernement ne retirera aucune aide tant que la croissance ne sera pas de nouveau au rendez-vous.  Si certains secteurs, l’aéronautique par exemple, doivent être accompagnés pendant un an, deux ans, cinq ans, eh bien l’État les accompagnera le temps qu’il faudra ! 

« On ne va pas perdre en quelques semaines le bénéfice de ce que nous avons réussi avec le Président de la république depuis plus d’un an, c’est-à-dire protéger les entreprises. » (France 2, Les 4 vérités, 9 mars 2021, vidéo à partir de la minute 5′)

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Or pour l’instant, « les capacités exceptionnelles de rebond » de l’économie française dont le ministre se félicite en permanence pour justifier sa politique de soutien et de relance dépendent directement des mesures de soutien et de relance, précisément. C’est un peu le serpent qui se mord la queue. On devine que si l’on supprime la perfusion, tout va s’effondrer instantanément. Il est donc hors de question d’arrêter brutalement le « quoi qu’il en coûte ».

Mais il ne peut pas non plus durer éternellement, même Bruno Le Maire qui adore se faire passer pour un maniaque de l’orthodoxie budgétaire sans jamais mettre en pratique ses pieuses maximes économiques l’admet. Figurez-vous qu’il faudra songer un jour à rétablir nos finances publiques !

Peut-être n’étaient-elles pas tout à fait aussi « saines » que Gérald Darmanin le prétendait au moment où la pandémie a commencé. Peut-être ne nous permettent-elles pas vraiment de soutenir et relancer l’activité comme Bruno Le Maire se plaît aujourd’hui à le faire dans une débauche de milliards véritablement époustouflante. Après tout, la dette publique de la France atteint maintenant 120 % du PIB contre 100 % fin 2019…

Autrement dit, tout ce qui aura été distribué via l’endettement public en compensation des décisions de mise à l’arrêt de l’économie pour contrer la pandémie de Covid-19 devra être récupéré d’une façon ou d’une autre, soit par le biais d’une fiscalité renforcée, soit sous la forme d’une érosion de l’épargne des Français, soit les deux. Dans tous les cas, aucune chance de voir la croissance s’envoler. On devra plutôt affronter un glissement supplémentaire dans le chômage et la pauvreté, alors même que la France de 2019, la France d’avant, celle de la liberté de vivre et d’entreprendre n’était même pas sortie de la crise de 2008…

Mais avant que d’en arriver à un petit minimum de rigueur budgétaire toujours plus nécessaire mais toujours repoussée, Bruno Le Maire veut se convaincre et nous convaincre que « la relance a commencé, elle se déploie vite, bien, sur tous les territoires ». Nouveau grand maître en poudre de perlimpinpin sans lendemain, ne dirait-on pas qu’il est devenu par la même occasion le ministre de la relance électorale d’Emmanuel Macron ? Ça promet.


Illustration de couverture : Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance. Photo AFP.

11 réflexions sur “Bruno Le Maire serait-il devenu ministre de la relance électorale ?

  1. La politique est du bluff et un immense gaspillage d’argent d’autrui.
    Bruno Le Maire agrégé de lettres modernes et ministre de l’économie des finances et de la relance en cas de victoire d’E Macron à la présidentielle cherche à s’assurer le poste de premier ministre marche essentielle pour lui vers la présidentielle de 2027, il n’aura que 57 ans et 30 ans d’expérience politique avec l’exercice du pouvoir avec une fidélité remarquable et si cela se produisait nous aurions une expérience dirigiste socialo-solidaire-entrepreneuriale. Le bougre a déjà publié 12 ouvrages pour baliser sa voie

  2. Bruno Le Maire a trouvé la martingale de la réélection. Sachant que les dépenses publiques sont comptées dans le PIB pour leur valeur nominale, augmenter les dépenses publiques produit mécaniquement de la croissance. Sachant que l’Etat français emprunte à taux zéro (voire négatif) ces temps-ci, il est facile de trouver des sous pour faire de la dépense publique. Sachant que la Banque Centrale Européenne produit cet argent par un simple jeu d’écriture dans ses comptes, il est facile de d’emprunter. C’est une situation de rêve pour un Ministre des finances! Avec de l’argent magique, rien de plus facile que de faire réélire son cher Président .

  3. Et si « notre très littéraire ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance », tout en se donnant l’air de travailler à la réélection d’Emmanuel Macron, avait un autre objectif secret : celui de se présenter, le cas échéant, à la place de Macron à l’élection présidentielle ?
    Après tout l’exemple vient de haut : et n’est-ce pas exactement la stratégie que Macron avait appliquée pour se présenter à la place de Hollande dont il était le ministre ?

  4. Excellent article, comme d’habitude. On peut dire que la machine électorale du gouvernement s’est mise en marche, même s’ils prétendent le contraire. Toutes prises de parole, toutes décisions un tant soit peu médiatique ne peut être comprise en dehors de cette échéance. Nous entrons joyeusement dans l’hystérie collective de la campagne présidentielle, une des rares occasions offertes à tout un chacun de rêver, de s’illusionner et de croire en ses propres hallucinations sans recourir à aucune substance chimique.

    Quels sont les axes majeurs du grand n’importe quoi de la présidentielle 2022 ? Le plus évident c’est la polarisation autour de l’axe LREM-RN. L’objectif c’est de faire croire qu’il n’existe aucun autre combat, aucune autre alternative. Car malgré les sondages, le combat est inégal. Si le RN et le LREM souffrent tous deux d’un manque de militants et de cadres, LREM bénéficie en revanche du soutien des médias, de la justice et des grands groupes qui vivent des commandes publiques. Côté économique, ce sera le grand déversement d’argent depuis l’hélicoptère présidentiel.

    L’élection passée, l’année 2022 sera celle du grand marasme et du grand matraquage fiscal, mais soyons rassurés nous aurons le mérite d’avoir été ramenés à la pauvreté, au sous-emplois et à la faillite par de grands visionnaires aux commandes d’un formidable Etat stratège que le monde nous envie. Tout cela est connu est n’est pas réjouissant.

    De mon côté, je m’inquiète du déclin démocratique de notre pays : primat de l’exécutif, affaiblissement sans précédent du législatif, justice qui s’acharne sur les figures de l’opposition et n’inquiète pas celles proches du pouvoir, médias aux ordres et uniformément consensuels, censure, etc.

    Comme les travaux de Philippe Aghion, et d’autres, l’ont prouvé, la prospérité d’un pays est corrélée à son caractère démocratique, les règles de la concurrence n’étant pas nécessaires dans les dictatures. Redonner du souffle à notre belle et vieille démocratie, c’est aussi lutter pour nos emplois et notre industrie.

    Mais nous pourrions y être aidés par un allié inattendu et de poids qui s’appelle la réalité et qui pourrait nous revenir au visage comme une belle claque salvatrice sous la forme d’une augmentation des taux d’intérêts par exemple. Et peut-être alors accorderons-nous moins d’importance aux fanatismes du moment dont le seul point commun est le gigantesque déni de réalité sur lequel ils reposent (décolonnialisme, privilège blanc, théories du genre, etc.).

      • Bonjour Mildred : les militants et les élus d’un parti sont comme les fantassins et les officiers d’une armée, ils sont décisifs pour emporter des batailles, y compris aujourd’hui. J’en veux pour preuve la résistance du PS après les débâcles de 1993 et de 2017 et la très bonne tenue de LR malgré les tentatives de déstabilisation de la macronie.

        Grâce à leur implantation locale forte et à leur nombre substantiels de militants et d’élus, les partis populaires sont mieux armés que les autres pour affronter les élections majoritaires telles que nous les connaissons en France. Historiquement, sous la 5ème république, ces partis sont : le parti communiste, le mouvement gaulliste et le parti socialiste. Ce sont ces trois partis qui ont façonné le paysage politique français depuis 1958, avec toutefois l’exception notable de Valéry Giscard d’Estaing qui a réussi à ouvrir un espace au centre sans arriver à le consolider faute justement d’ancrage populaire.

        Il est vrai que depuis quelques années, les partis traditionnels sont sur le déclin et que leur enracinement populaire n’est plus aussi déterminant. Parmi les quatre premiers arrivés de la présidentielle de 2017, seul François Fillon en est issu. Certes, J-L Mélenchon a été aidé par l’appareil encore efficace du PC, mais comme M. Le Pen et E. Macron, il fait partie des candidats « hors systèmes » qui sont passés au-dessus des partis.

        Je pense malgré tout que les partis traditionnels ont encore une puissance réelle, on le voit au sénat, aux élections locales, et on s’attend à retrouver cette force de frappe aux prochaines élections régionales. Car le gros problème des candidats « hors systèmes » comme E. Macron c’est que n’ayant pas de base populaire solide, ils sont susceptibles d’être balayés par le même courant d’air capricieux qui les a portés au pouvoir.

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