Alex Pretti : une mort indéfendable

La mort d’Alex Pretti est un meurtre, c’est aussi triste et aussi simple que cela.

Les autorités américaines ont rapidement tenté de préempter le récit du drame, prétendant qu’un homme armé, un « domestic terrorist », s’était approché d’agents de la US Border Patrol(*) en pleine opération et qu’il avait utilisé son arme pour « causer un maximum de dégâts et massacrer les forces de l’ordre », d’où les tirs infligés en légitime défense à la victime afin de protéger les agents et les membres du public présents. 

Malheureusement pour ce joli conte auto-justificateur, les vidéos publiées dans la foulée du drame racontent une tout autre histoire. Voir ici l’analyse réalisée par le Wall Street Journal.

Le samedi 24 janvier au matin, Alex Pretti, infirmier de 37 ans, arpente les rues de Minneapolis, son portable à la main, afin de filmer les opérations des agents de l’ICE et de la Border Patrol. Il n’est pas le seul à agir ainsi tant les violations à répétition de la Constitution par les 3 000 agents envoyés depuis décembre dernier dans le Minnesota par Donald Trump excèdent les habitants. Alors qu’il s’agit en principe de se débarrasser des migrants clandestins au CV criminel violent, on assiste de plus en plus à des irruptions fracassantes dans des locaux privés sans mandat judiciaire et à des arrestations sur leur lieu de travail de jardiniers ou de femmes de chambre sans casier judiciaire. 

Donc le samedi 24 janvier, Alex Pretti filme des agents de la US Border Patrol. Loin de s’approcher intentionnellement des agents, il est suivi par l’un d’eux qui pousse une femme au sol. Il s’interpose entre l’agent et la femme afin de protéger cette dernière, son portable bien visible dans sa main droite et rien dans sa main gauche. D’autres agents s’approchent et plaquent Pretti au sol. À ce moment-là seulement, alors qu’ils effectuent une fouille, les agents découvrent l’arme que Pretti portait dans un étui sous sa veste – une arme pour laquelle il détient un permis parfaitement en règle. Un agent s’en empare, et c’est seulement alors que l’on entend la dizaine de tirs mortels.

À propos de l’arme, il est du reste assez comique d’entendre d’ardents défenseurs du deuxième amendement (qui autorise le port d’armes), ceux-là même qui, lors de la dernière élection présidentielle américaine, accusaient la candidate démocrate Kamala Harris de vouloir « confisquer les armes de tous les Américains », estimer maintenant qu’on ne vient pas à une manifestation pacifique avec une arme.

Mais surtout, de façon plus essentielle, j’aimerais qu’on me dise quelle atteinte aux biens ou aux personnes Alex Pretti était en train de commettre ; quel danger il représentait pour les agents et le public ; quelle intention violente envers les forces de l’ordre il a manifestée ; et à quel moment il a saisi son arme et l’a « brandie » à la face des agents.

Il se peut qu’il ait gêné une opération de police, mais dans ce cas, alors qu’il était maintenu au sol par au moins cinq agents, pourquoi ne pouvait-il pas être arrêté, emmené en détention, pourvu d’un avocat, interrogé, présenté à un juge et ensuite condamné en conséquence de son éventuelle infraction ?

Il se peut qu’il soit un sympathisant du Parti démocrate ; il se peut même – je n’en sais rien – qu’il se reconnaisse dans les idées politiques très à gauche de Bernie Sanders ou du nouveau maire de New York Zohran Mamdani ; il se peut aussi qu’il milite pour un accueil non restreint des migrants. Et Dieu sait que seulement le quart de tout cela lui attirerait immédiatement les foudres de Donald Trump et du mouvement MAGA. Mais quel rapport avec les événements qui ont conduit à sa mort ? Depuis quand, au pays de la Déclaration d’indépendance ou dans tout pays sensible à l’État de droit, condamne-t-on une personne sur ses idées politiques et non pas uniquement sur les faits précis de l’infraction soumise à l’examen des juges ?

Il se peut, c’est du reste clairement le cas, que d’autres manifestants du Minnesota se livrent à des violences et des destructions. Mais depuis quand impute-t-on à un suspect des infractions qui ne sont pas les siennes par pur décalque d’atmosphère ?

Tout ceci est parfaitement indéfendable. La mort d’Alex Pretti est indéfendable.

Venant après la mort de Renée Good, tuée le 7 janvier 2026 à Minneapolis par des agents de l’ICE dans des circonstances peu claires qui ne donneront malheureusement pas lieu à une enquête, la séquence n’a pas joué en faveur de la popularité du président américain Donald Trump. Selon un sondage publié le 17 janvier, soit avant le décès d’Alex Pretti, 61 % des personnes interrogées se montraient hostiles aux méthodes employées par la police de l’immigration. Quant aux démocrates, ils menacent de ne pas voter le financement du ministère de la Sécurité intérieure (Homeland Security) dont le texte arrive au Congrès prochainement.

En ce mardi 27 janvier où j’écris, l’on apprend donc que Donald Trump semble s’engager sur la voie de la désescalade. Il a parlé au téléphone avec le gouverneur démocrate du Minnesota Tim Walz (ex-colistier de Kamala Harris), qualifiant l’échange de « très bonne conversation téléphonique » et soulignant que tous deux « semblent être sur la même longueur d’ondes ». Après les noms d’oiseaux qui ont volé abondamment de l’un à l’autre, il est maintenant question de coopération entre les deux hommes. À voir, d’un côté comme de l’autre.

Il semblerait également que le patron de la US Border Patrol, Greg Bovino, ait été éloigné de Minneapolis. Certaines rumeurs de presse avancent même qu’il pourrait rentrer en Californie et prendre sa retraite. À nouveau, à voir.

Mais je pose la question : si l’on valorise plus que tout le respect des droits des individus, leur liberté d’expression, leur liberté de manifester, et, dans le cas des États-Unis, leur droit à porter une arme, si l’on pense en outre que le pouvoir de l’État doit être limité, précisément pour empêcher l’État de glisser insensiblement vers l’autoritarisme et le totalitarisme que confère un pouvoir illimité, quel bien peut-on sérieusement attendre des méthodes de l’ICE ? Quel bien peut-on attendre de la glorification de la brutalité ? Quel bien peut-on attendre des procès d’intention ? Quel bien peut-on attendre des mensonges criminels de l’État ?

Si l’on accepte peu à peu de telles pratiques, tout doucement, sans même s’en rendre compte, aux motifs apparemment bénins, voire logiques, voire de bon sens, que l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et que la fin justifie les moyens, plus aucun citoyen ne sera à l’abri de l’arbitraire de l’État.


(*) Au sein du ministère de la Sécurité intérieure des États-Unis (Homeland Security), deux forces de l’ordre ont la charge de veiller conjointement à l’application des lois douanières et migratoires : l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) et la US Border Patrol (police aux frontières).


Illustration de couverture : Images du Wall Street Journal à propos de la mort d’Alex Pretti à Minneapolis, le 24 janvier 2026.

15 réflexions sur “Alex Pretti : une mort indéfendable

  1. Bonjour! Toujours aller commenter ce qui se passe aux vilains états unis du méchant trump pour ne pas commenter les exactions policières pratiquées en France. Entre les interprétations/traductions et les angles des images, …

    • « pour ne pas commenter les exactions policières pratiquées en France » :

      Biais très répandu : minimiser un sujet au prétexte qu’on n’aurait pas parlé de ci ou ça avant.
      Dans la mesure où je choisis un sujet par article et que j’écris grosso modo un article par semaine, il est évident que je ne peux traiter l’ensemble des sujets qui font l’actualité. Aujourd’hui par exemple, je n’ai pas encore abordé le projet de loi d’interdiction des réseaux sociaux pour les personnes de moins de 15 ans, même si cette affaire me déplait au plus haut point.

      Et de toute façon, pour votre gouverne, j’ai déjà abordé la question de la police, de la doctrine de maintien de l’ordre et des violences policières. Ici par exemple :

      « Une bien curieuse conception de l’honneur puisque s’agissant de Lallement, il rime indéfectiblement avec échec et mensonge lors du récent match de la ligue des champions au Stade de France et un record de mutilations, de tabassages et même de décès infligés à des manifestants et/ou des particuliers nullement fauteurs de troubles à l’ordre public tels que le livreur Cédric Chouviat, le producteur Michel Zecler ou le reporter Ameer al Halbi.
      Et une bien curieuse conception de la rondeur, puisque sous ses dehors sans doute moins réfrigérants que Lallement, Laurent Nuñez n’en avait pas moins minimisé les blessures – main arrachée, œil éborgné – infligées par la police à plusieurs Gilets jaunes et il n’en était pas moins pleinement d’accord avec son prédécesseur sur l’utilisation des LBD, des gaz lacrymogènes et des nouvelles brigades de répression de l’action violente motorisées (Brav-M).
      Du reste, quand il était secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur Castaner, il avait montré toute l’étendue de cette fameuse rondeur en soutenant mordicus la loi « anti-casseurs » qui autorisait l’administration à prendre des décisions d’interdiction de manifester sur la base de simples présomptions, loi qui fut à juste titre censurée par le Conseil constitutionnel. Quand on sait qu’il a commencé sa carrière comme contrôleur fiscal, on comprend mieux… »

  2. « La vérité vous rendra libres » Paroles qu’un catholique comme JD Vance, ou même qu’un autre chrétien (et tout honnête homme) devraient s’efforcer de suivre le plus souvent possible. Or Trump , JD Vance , Kristi Noem, n’arrêtent pas de créer des contre-vérités dans un univers qui rappelle George Orwell. Extrêmement dangereux.

  3. L’État possède le monopole de la violence légitime dit-on. En principe il y a une justice qui permet d’en limiter l’emploi au strict respect de la loi et d’intervenir pour pénaliser tout type d’outrepassement.
    A priori l’U.S. Border Patrol est une création de 1924, elle agit selon les prérogatives gouvernementales et n’a pas la réputation de la tendresse depuis toujours.

    Un ton « mou » c’est lorsqu’il y a dérive concernant par exemple l’immigration totalement incontrôlée ou l’insécurité en constante recrudescence depuis de nombreuses années par déficit de l’Etat soit législatif, soit sécuritaire. Alors les réactions deviennent très souvent excessives donc effectivement condamnables.
    Un revirement brutal intervient lors d’un changement de politique ou pire de la part des citoyens eux-mêmes, on voisine alors la guerre civile. Car une civilisation qui confond durablement la compassion avec la manipulation et le droit avec l’émotion se condamne à l’impuissance politique.
    Tant qu’il y a démocratie, lorsque la population est suffisamment exaspérée, alors ce sont des hommes politiques comme Trump qui sont élus et qui engagent la politique qu’ils ont promise. Rien d’étonnant si on est en démocratie ! La faute à qui ?

    Parmi les déclarations anti-Trump on notera au passage « Déjà plus de 750.000 morts : le très lourd impact d’un an de coupes américaines à l’aide internationale. » Les coupes à l’USAID auraient déjà causé plus de 750 000 décès, dont 500 000 chez des enfants, sortez vos mouchoirs, Trump est vraiment un ogre, pensez-vous en moins d’un an, quelle efficacité. Mais d’où sortent ces chiffres ? On pourrait leur donner le label OXHAM non ?
    Attention encore à cette compassion outrancière !

  4. Je souscris pleinement : la mort d’Alex Pretti est une bavure inexcusable, et ceux qui l’ont perpétrée devront en répondre. Mais je m’autorise une remarque à contre-courant. Sous Barack Obama, prix Nobel de la Paix 2009, faut-il le rappeler, mais surnommé le Deporter-in-Chief, l’ICE a procédé à près de 3 millions d’expulsions en huit ans. La majorité des expulsés n’étaient pas des criminels dangereux, mais des gens dont l’infraction la plus grave était une contravention routière. Détention de familles entières (enfants compris !) dans des conditions dénoncées par l’ACLU (parmi d’autres) ; raids à domicile sans mandat, armes au poing, abus en tous genres, y compris sur mineurs, tout cela existait déjà, documenté et public.

    Ce n’est pas minimiser les crimes actuels que de rappeler cette amnésie sélective : c’est refuser que l’indignation d’aujourd’hui serve d’instrument partisan à ceux qui fermaient les yeux hier. La brutalité de l’ICE n’est pas née en janvier 2026 ; elle a simplement trouvé, avec Trump, des adversaires enfin disposés à la filmer. On appelle cela, je crois, un réveil citoyen à géométrie variable. De même, l’enlèvement de Maduro n’est pas un renversement historique de l’Ordre International : Obama a fait pareil avec Kadhafi (sans procès, lui) et les conséquences pour les Libyens, puis pour les réfugiés noyés en Méditerranée, ont été autrement plus graves. Mais c’était le charismatique Obama. Et c’est le clownesque Trump. Alors…

    • A propos d' »amnésie sélective », cher Flamby4Ever, on me dit dans l’oreillette qu’il y aurait eu 56 morts de l’ICE sous les deux mandats d’Obama, dont personne ne parle. Croyez-vous qu’il faudrait en tenir compte aussi ?

      • Il ne s’agit pas du tout de la même chose.
        Les 56 dont vous parlez correspondent aux nombres de décès enregistrés sous Obama parmi les détenus dans les centres de détention de l’ICE.
        Et encore s’agit-il du nombre entre le début de mandat (janvier 2009) et février 2016, soit 10 mois avant la fin du mandat. D’après les chiffres publiés début janvier 2026 dans The Guardian, le total sous les 8 ans de mandat de Obama serait de 69, le total sous les 4 ans de Biden de 26 et le total sous l’unique année de Trump II de 32.
        Pour apprécier ces chiffres, il faut tenir compte du nombre d’années dont on parle et aussi du nombre de détenus ; or ils sont de plus en plus nombreux.
        S’agissant des décès en question, on parle de suicides, crises cardiaques, pathologies respiratoires, décès suite à des mauvais traitements survenus en détention. Rien à voir avec une bavure policière mortelle, comme dans le cas qui nous occupe.
        https://leblogdenathaliemp.com/wp-content/uploads/2026/01/Nombre-de-morts-en-detention-ICE-par-annee-The-Guardian.png

    • @Flamby4ever : je pense que le terme de « bavure » est en deçà de la réalité que montrent les vidéos. C’est une exécution sommaire, un meurtre, comme le dit justement Nathalie.
      L’on voit aussi que les autres agents impliqués se comportent sur toute la séquence comme des brutes épaisses. La place de ces gens est derrière des barreaux, pas derrière un uniforme.

      • @Oli71: Tout à fait ! Ce n’est pas de la légitime défense. La victime tenait son smartphone, elle était à terre sans geste menaçant, son pistolet était rangé. Sur le fond, on est d’accord : le tireur n’a rien à faire dans la police, il devrait être en taule. Son collègue qui frappe à coups de bombe lacrymo mérite au minimum d’être viré, voire inculpé. Et s’il y a eu des erreurs de commandement, leurs supérieurs devraient suivre le même chemin.

      • Il serait bon qu’il y ait une enquête indépendante, comme le réclame le sénateur Rand Paul :
        https://x.com/atrupar/status/2016500411021086776

        Il y a aussi la question de l’attitude de Pretti 11 jours avant, soit le 13 janvier : d’après une video vérifiée par la BBC, il donne des coups sur une voiture de l’ICE et casse le bloc de feux arrières droits. Il est ensuite attrapé par les agents, mais apparemment il n’a pas été arrêté – ce qu’il aurait pourtant amplement mérité.
        Pour d’aucuns, cela signe son appartenance à la mouvance gauchiste et sa dangerosité et donne des excuses aux actions des agents ICE le 24 janvier.
        Pour moi, cela confirme en effet sa grande animosité contre les opérations de l’ICE et sa probable sympathie gauchiste, mais je continue à penser que cela ne ressemble en rien aux circonstances du 24 janvier et ne saurait justifier la mort qui lui a été infligée ce jour-là

  5. @Nathalie: Tout à fait d’accord ! L’incident du 13 janvier montre que Pretti n’était pas un passant neutre il avait manifestement un contentieux avec l’ICE. Mais ça ne change rien à l’analyse de ce qui s’est passé le 24 : au moment des faits, il était à terre, désarmé, non menaçant. On ne tire pas sur quelqu’un pour ce qu’il a fait onze jours avant.

    Le drame est réel. Le cadrage médiatique, polarisant et rarement désintéressé, beaucoup moins fiable. Pour mémoire, ce graphique du New York Times de février 2013 faisait d’Obama le champion des expulsions.
    https://archive.nytimes.com/www.nytimes.com/interactive/2013/02/22/us/politics/growth-in-deportations.html

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