Comptes publics 2019 et balivernes: Non, M. Darmanin, nos finances publiques n’étaient PAS SAINES !

Je vous le disais dans un précédent article, le ministre du budget Gérald Darmanin s’est félicité récemment de ce que le gouvernement pouvait « dépenser quasiment sans compter » en temps de Covid-19 « parce que nos finances publiques étaient saines » (vidéo, à partir de 10′ 10″).

Or la Cour des Comptes a publié mardi 28 avril dernier son rapport sur le budget de l’État en 2019, c’est-à-dire la période précédant immédiatement l’épidémie. Fait marquant : le déficit de l’­État s’est creusé plus que jamais, ce qui a débouché logiquement sur la hausse de son encours de dette.

Vous avez dit « sain » ?

L’État central flanqué de sa foultitude d’agences constitue de loin le plus gros morceau de notre puissance publique. Aussi, la tendance à la détérioration budgétaire qu’on observe chez lui en 2019 est un excellent indicateur de la décadence globale de nos finances publiques.

Mais les transferts fréquents qu’il entretient avec les deux autres composantes de nos comptes publics que sont les collectivités territoriales (régions, départements, communes, etc.) et les administrations de sécurité sociale tendent à fausser la situation de chaque entité prise séparément. En 2019 justement, l’État a transféré une portion supplémentaire de TVA aux administrations de sécurité sociale afin de compenser l’effet de la transformation du CICE en baisse de cotisations sociales. 

C’est pourquoi il me semble préférable de s’intéresser à l’ensemble des comptes publics plutôt qu’à la part État seule pour se faire une idée tangible de la santé effective de nos finances nationales et pour se comparer utilement à nos voisins de l’Union européenne.

Fin mars, l’INSEE a justement divulgué sa première évaluation des comptes publics 2019, sachant qu’une version révisée portant sur la période 2017-2019 interviendra à la fin du mois de mai.

Il ressort de cette publication que le déficit public repart effectivement à la hausse après être descendu à 2,5 % en 2018, niveau qu’on n’avait pas vu en France depuis 2007. En 2019, il atteint à nouveau 3 %, soit la limite autorisée par le pacte de stabilité et de croissance de l’Union européenne (UE).

Ou plutôt feu la limite, car avec la crise économique générée par les confinements anti Covid-19, le pacte en question a été suspendu jusqu’à nouvel ordre. Mais il était toujours valable en 2019 et la plupart des pays de l’UE n’ont eu aucun mal à s’y tenir. En réalité, nombreux sont les pays qui parviennent depuis plusieurs années à équilibrer leurs comptes, voire même à dégager des excédents budgétaires. 

En moyenne dans l’UE et dans le sous-ensemble zone euro, le déficit public s’est fixé à 0,6 % du PIB en 2019. Alors que Danemark, Allemagne, Pays-Bas, Irlande et 12 autres pays sont en excédent, seuls deux États membres affichent un déficit égal ou supérieur à 3 % : la France… et la Roumanie !

On se doutait bien que les 17 milliards lâchés pour apaiser la révolte des Gilets jaunes ainsi que le renoncement à réduire les effectifs de la fonction publique allaient finir par avoir leur petit impact.

Et de fait, ce sont bel et bien les dépenses publiques qui dérapent, aussi bien en frais de fonctionnement qu’en prestations sociales et en subventions (voir tableau INSEE ci-dessous, cliquer pour agrandir) :

En 2019, elles ont augmenté de 2,6 %, soit une croissance de 1,5 % en tenant compte de l’inflation à 1,1 %, ce qui constitue une accélération par rapport à la faible hausse enregistrée en 2018.

Mais la réalité est nettement plus préoccupante, car si l’on raisonne hors charge d’intérêts de la dette, laquelle a considérablement baissé en raison de la politique de taux bas orchestrée par les banques centrales, les dépenses publiques augmentent de 3,1 %, soit 2 % en valeur déflatée (mention en rouge de ma main dans le tableau).

En face, les recettes publiques, c’est-à-dire essentiellement les prélèvements obligatoires composés des impôts et des cotisations sociales, se sont stabilisées. Elles progressent de 1,3 % en euros courants, soit une quasi stabilité une fois déflatées. On voit bien l’impact (notamment) de la bascule du CICE en baisse de charges sociales : au total, ces dernières reculent de 4,4 % en euros courants quand les impôts et taxes augmentent de 4 %.

Mme MP, me disent mes contradicteurs, souriez : les prélèvements obligatoires n’ont pas augmenté, vous devriez être contente ! Eh bien, oui et non, avec un net penchant pour le non. Dans un contexte de déficit chronique, une stabilisation des prélèvements, et encore mieux une baisse des prélèvements, n’est une bonne nouvelle que si elle s’accompagne d’une baisse des dépenses publiques. Ce qui ne fut pas du tout le cas en 2019, comme on l’a vu. Il en résulte forcément plus de dette publique, donc plus de prélèvements décalés dans le futur.

On apprend donc sans surprise que la dette publique a augmenté de 65 milliards d’euros en 2019 pour atteindre un encours de 2 380 milliards d’euros, soit plus de 98 % du PIB, contre une augmentation de 56 milliards l’année précédente. Rappelons que les règles prudentielles de l’Union européenne qui avaient cours avant la crise du Covid-19 stipulaient que la dette publique ne devait pas excéder 60 % du PIB…

Comme d’habitude, j’ai récapitulé les valeurs évoquées ci-dessus dans mon tableau des comptes publics depuis 2007 (attention, certaines années moins représentatives politiquement ou économiquement ont été éludées). Nouveauté de l’année, je l’ai complété d’un petit graphique permettant de visualiser rapidement les évolutions du déficit public et de la dette.

Tableau récapitulatif
des principales données de nos finances publiques(1)(2)

Sources : INSEE, Eurostat, Presse pour 2020 – Mise à jour : 28 avril 2020.
Unités : Habitants en millions – Dépenses publiques, prélèvements obligatoires, déficit public et dette publique en milliards d’euros courants et en % par rapport au PIB.
Note : Les comptes 2019 sont provisoires et les chiffres 2020 sont des prévisions. Le PIB 2019 est une estimation.

  2007 2009 2012 2015 2017 2018 2019 2020
Habitants 64,0 64,7 65,7 66,4 66,8 66,9 67,0  
Inflation 1,5% 0,1% 2,0% 0,0% 1,0% 1,6% 1,1%  
Croissance 2,3% -2,2% 0,0% 1,2% 2,2% 1,6% 1,3% -8,0%
PIB 1 946 1 939 2 087 2 181 2 295 2 353 2 426  
Dép. publ. 991 1 068 1 151 1 249 1 292 1 314 1 349  
En % PIB 50,9% 55,1% 55,2% 57,0% 56,4% 55,7% 55,6%  
Pré. oblig. 819 793 913 971 1 038 1 060 1 070  
En % PIB 43,2% 42,1% 43,8% 44,5% 45,2% 45,0% 44,1%  
Déf. Publ. -50,3 -143,8 -98,2 -79,7 -63,6 -59,5 -72,8  
En % PIB -2,7% -7,5% -4,8% -3,6% -2,9% -2,5% -3,0% -9,0%
Dette pub. 1 210 1 489 1 855 2 101 2 259 2 315 2 380  
En % PIB 63,8% 78,1% 90,2% 95,6% 98,4% 98,4% 98,1% 115%

Le graphique ci-dessous reprend les données de croissance, déficit public en % du PIB et dette publique en % du PIB du tableau ci-dessus. L’échelle correspondant à la croissance et au déficit est à gauche et celle correspondant à la dette publique est à droite :

Le profil des comptes publics français est assez clair : 

· En 2007, la croissance française fut de 2,3 %, niveau qu’on n’a jamais retrouvé depuis. Le déficit public est revenu dans les clous des 3 % et la dette publique dépassait à peine les 60 % recommandés. Tous les espoirs étaient permis…

· En 2008, patatras, crise des subprimes. La croissance s’effondre, et dès 2009, le déficit plonge à 7,5 % et la dette bondit à 78 % du PIB, pour atteindre 90 % en 2012.

· Les années suivantes sont un long effort pour redresser les comptes publics, ce que les gouvernements de MM. Sarkozy et Hollande parviennent péniblement à faire en ayant exclusivement recours à des hausses fiscales et aucune baisse de dépenses comme indiqué dans le schéma ci-dessous extrait de The Economist en 2015 :

· En 2018, le déficit public est ramené à 2,5 % du PIB, soit son niveau approximatif d’avant crise, mais il reste élevé comparativement à nos voisins européens et continue logiquement à générer de la dette.

· 17 novembre 2018 : début de la crise des Gilets jaunes et plongeon assumé dans un regain de dépenses publiques. Première conséquence, le déficit 2019 remonte à 3 % et la dette publique persiste à flirter avec les 100 % suivant les trimestres.

C’est à ce moment très peu maîtrisé de nos finances publiques que la crise du Covid-19 nous surprend. Après le plongeon de 2019, nous voilà bien partis pour la noyade de 2020. Et aucune raison qu’on s’en sorte plus rapidement que de la crise de 2008 dont nous n’étions en fait même pas encore sortis !

Alors non, M. Darmanin, nos finances publiques n’étaient pas « saines » et nous n’avons absolument pas les moyens de « dépenser quasiment sans compter » comme on le fait actuellement. Ça promet.


(1) Pour les définitions des principales grandeurs de nos comptes publics, on pourra se reporter à l’article : Budget 2016 : opérations de contes à comptes (17 sept. 2015). 

(2) L’INSEE révisant ses données en continu, ce tableau présente plusieurs petites différences avec mes tableaux antérieurs (au cas où vous compareriez 🙂 )


Illustration de couverture : Le ministre de l’action et des comptes publics Gérald Darmanin. Photo Gouvernement.

5 réflexions sur “Comptes publics 2019 et balivernes: Non, M. Darmanin, nos finances publiques n’étaient PAS SAINES !

  1. Très beau travail Nathalie.

    Non seulement ils sont menteurs mais ils se foutent de nous sans aucune retenue, comme si nous étions incultes. Ces insultes successives vont mal se terminer pour eux,quand nous serons libérés du confinement.
    Il va y avoir des gens qui vont se venger, c’est ce que je redoute le plus, car à 11,3 mio de chômeurs partiels en plus des 5.44 mio de chômeurs au 31-12-20019, qui travaille encore dans ce pays pour produire les richesses dont nous avons besoin et qui aura encore un job lorsque les faillites vont se déclarer dans les semaines et mois à venir ?
    Le nombre de salariés du secteur privé était de 19.660.000 en fin 2019.
    Pourvu qu’il n’y ait pas de pénuries de produits alimentaires.

    L’idiot de Bruno Le Maire veut faire une relance économique au niveau de l’UE27 alors qu’il ne sait pas que les stocks d’avant crise sanitaire ne sont pas liquidés, que leurs prix ne se sont pas encore ajustés pour cause d’économie complètement à l’arrêt. Cette relance budgétaire va relancer la hausse des prix au lieu de faire jouer la déflation nécessaire sur les stocks d’invendus. Mais quel idiot!
    Il vient d’asséner un coût fatal à Air-France en injectant 7 Mrds-qu’on -a-pas sous conditions écologiques drastiques, non seulement il est idiot, mais il est dangereux.
    https://www.clubic.com/aeronautique/actualite-893078-air-france-bruno-maire-exige-politique-verte-fin-trajets-courts.html

    Bonne journée encore confinée

  2. Certes il faut oser dire, nos finances publiques étaient saines avec cette image impressionnante du déficit de la France depuis 1975 :
    https://i.f1g.fr/media/figaro/768x/2015/11/17/INFc16705e0-66c6-11e5-a1ae-c9cc2b00ea6e-801×598.jpg

    Elles ne l’ont donc jamais été d’autant plus que pour compléter votre point d’étape 2019, si nous nous comparons avec la zone euro et certains de nos partenaires :
    https://www.fipeco.fr/commentaire/Les%20finances%20publiques%20dans%20la%20zone%20euro%20en%202019

    Et si nous trouvons des partenaires égaux en taille plus mauvais, en fait il faut gratter :
    Espagne et Italie, ont des taux de marges de leurs entreprises bien meilleures : 41,7% en Italie et 43% en Espagne en 2018 pour 32,8 % chez nous (40,6% en Allemagne). Ce qui doit nous faire relativiser leur situation déficits et endettement…et nous positionner finalement comme les plus mauvais !
    https://www.atlantico.fr/decryptage/3589146/pourquoi-l-allergie-francaise-au-profit-nous-plombe-encore-plus-par-temps-de-coronavirus?fbclid=IwAR0-BIenkzN9IcWACWuVHSwiOT_l3gdbSC1bJE46yck5shx7QgpwTKpLzkg

    Pourquoi parce que Espagne et Italie ont réformé services publics (statuts), déréglementé les transports, réformé retraites et droit du travail, etc…

    Et chez nous qui n’avons de toute façon depuis 1975, jamais connu d’austérité, les réformes structurelles ne sont toujours pas faites :
    http://www.eradiquons.fr/2020/04/28/trois-ans-deja-demmanuel-macron-pour-quel-resultat/

    Donc la déclaration de Darmarin, c’est ni plus ni moins que faire jouer l’orchestre pendant que le navire sombre, la faculté à gérer la crise sanitaire révélant des déficiences étatiques bien supérieures à ce que nous pouvions imaginer, il y a lieu de craindre le pire pour la suite, soit la gestion du naufrage.

    La déclaration de la Fed hier soir est plutôt très pessimiste (“We’re going to see economic data for the second quarter that’s worse than any data we’ve ever seen” Jerome Powell).
    Pour nous français, il faut se préparer à une perte définitive de plusieurs centaines de milliards d’euros de richesse, à une longue cure d’austérité, à une diminution substantielle de notre niveau de vie et de notre pouvoir d’achat, et à un chômage massif qui fera d’importants dégâts sociaux.

  3. Le graphique qui tue, c’est celui de The Economist. La vache !…

    Quand je pense aux fines remarques que les Grecs se sont attirés… Rappelez-vous : ces gens qui passent leur temps à faire la sieste et à boire de l’ouzo en terrasse… qui ne payent jamais leurs impôts…

    Eh bien, peut-être, mais eux, ils ont gravement sacqué dans leur dépense publique, et sauvagement diminué le nombre de leurs fonctionnaires, amplement surnuméraires tout comme les nôtres.

    Aujourd’hui, il leur a fallu tout juste un week-end pour mettre en place leur système Internet d’autorisation de sortie pendant le confinement, contre quinze jours pour nous. Et il est bien plus avancé que le nôtre : pas d’impression ridicule avec les problèmes de cartouches d’encre qui manquent, les graves débats sur le fait de savoir si l’on peut remplir la date au crayon, l’obligation de fait de s’auto-rédiger une autorisation manuscrite… En Grèce, on obtient son autorisation par SMS.

    Et les médecins envoient leurs ordonnances par mail…

  4. Eh, Nathalie, vous n’avez pas l’impression de prêcher un peu dans le désert ? Of course que vous avez raison. Tous vos admirateurs, dont je fais partie, sont de votre côté…mais l’immense troupeau des Français qui, à leur défendant, n’ont pour enseignement économique que la propagande de l’AFP, ne vous suivront pas. Je sais que c’est dépressif, mais c’est aussi la réalité.
    Bon, je sais aussi qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre et je vous admire pour cela.

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