Portrait d’un jeune homme, France, début du XXIème siècle

Article également publié les 14 et 31 mars 2016 sur le site Contrepoints.

Les vacances d’hiver sont terminées, la saison des manifestations étudiantes peut donc commencer. Et cette année, c’est du lourd : un gouvernement socialiste, de gauche pour le dire clairement, un gouvernement qui devrait être du côté des précaires, des jeunes et des travailleurs, prétend faire voter un texte de réforme du marché du travail qu’on croirait écrit par les patrons ! Pour fêter les dix ans des grandes grèves et des blocages d’universités contre le Contrat première embauche ou CPE, on ne pouvait rêver mieux, d’autant qu’il y a dix ans, l’exécutif Chirac Villepin avait platement reculé en annulant toutes les dispositions de ce contrat de travail scandaleux. Comme si on pouvait faire baisser le chômage autrement qu’en obligeant les employeurs à embaucher ! 

Et naturellement, à tout grand combat qui vise à faire reculer la prédation permanente des capitalistes sans foi ni loi sur un peuple martyrisé, abusé et corvéable à merci, son héros fier et sans reproche ! Celui du moment s’appelle William Martinet, il a 27 ans, il est étudiant et il préside l’UNEF (Union nationale des étudiants de France) depuis deux ans. Du jour au lendemain, par la grâce d’une loi Travail qui n’a guère pour l’instant que le statut d’avant-projet, le voici propulsé en une de tous les journaux et de tous nos écrans, tel un minuscule David se battant contre l’oppression de tous les épouvantables Goliath du patronat.

Il aurait tort de se priver. Si l’on se fie aux envolées révolutionnaires de ses glorieux aînés, tels que Jean-Christophe Cambadélis ou Bruno Julliard par exemple, tous issus de l’UNEF et tous recyclés au Parti socialiste, voire dans des ministères ou des conseils territoriaux, voire à Matignon comme Manuel Valls, et, soyons fous, voire jusqu’à l’Elysée comme en témoigne la brillante réussite de François Hollande, le jeune William semble destiné à la carrière politique quasi-automatique des syndicalistes étudiants dont la gauche a fait sa spécialité. Quelle chance, son avenir semble assuré !

Bien sûr, William Martinet martèle que s’il se lance ainsi dans la bataille pour l’emploi, il ne faut y voir aucune récupération d’aucune sorte dans ou en-dehors du Parti socialiste. Il n’a que l’avenir des jeunes en tête. Selon Jean-Loup Salzmann, le président de la Conférence des présidents d’université, William Martinet « n’est pas un nouveau Cambadélis ou un nouveau Julliard », et pour le secrétaire général du syndicat Sup’ Recherche-UNSA (enseignants et chercheurs des universités) « il n’a pas la grosse tête, ce qui n’était pas le cas de tous ses prédécesseurs. » Joli petit tacle aux prédécesseurs au passage. Mais de toute façon Bruno Julliard, artisan du mouvement anti-CPE, jurait lui aussi qu’il n’avait que l’avenir des jeunes en tête, et une semaine après la fin de son mandat à l’UNEF, il rejoignait Bertrand Delanoë à la mairie de Paris. La voie est donc toute tracée pour qui veut, et surtout peut la suivre.

Or quand on lit attentivement le CV de William Martinet, on voit qu’il a tout pour réussir en politique. Il est donc âgé de 27 ans. Tiens, comme mon Nico, ou presque. Et bachelier depuis 2006, encore comme mon Nico. Et étudiant : ah, là non, pas comme mon Nico qui travaille, c’est-à-dire qui gagne sa thune et paie ses impôts depuis presque deux ans. Sur le plan des études, William vient d’obtenir une licence en biologie. Hm, hm, voici encore une petite différence avec mon Nico. Disons que décrocher une licence en neuf ans alors que ce diplôme demande en principe trois ans de travail, ne témoigne pas d’un affolement général quant aux études. Ce serait même plutôt le signe d’une extrême nonchalance.

Mais pour William Martinet, il n’a jamais été question de se former en restant égoïstement focalisé sur ses études. La solidarité, le partage, ça existe et c’est vraiment le sens de son engagement syndical. Ça « prend du temps », mais il s’est toujours voulu entièrement dédié « au service de l’intérêt général ». C’est justement dans le but de prolonger cet idéal qu’il vient de s’inscrire dans un Master d’économie sociale et solidaire, pas du tout pour continuer à bénéficier du statut d’étudiant à bientôt 28 ans comme le susurrent les mauvaises langues capitalistes.

Par contre, pour l’instant, ses biographes restent muets sur un point qui semble très important pour accéder à des postes de responsabilité au sein du Parti socialiste : William Martinet a-t-il été délégué de classe ? J’espère qu’il lèvera rapidement le voile là-dessus. N’oublions pas que Myriam El Khomri, son adversaire en titre dans le combat contre la loi Travail, en a fait son argument principal pour son entrée en politique, et que François Hollande lui-même est passé par là !

Bref, William Martinet est taillé pour lutter et l’occasion de le faire avec un maximum de visibilité vient de se présenter sur un plateau avec la réforme du Code du travail que le gouvernement souhaite mettre en oeuvre, dans une ultime tentative de passer pour réformateur et peut-être même de voir la courbe du chômage s’inverser avant la fin du quinquennat. François Hollande l’avait annoncé lors de son entretien télévisé au soir du remaniement ministériel : il faut donner de la flexibilité aux entreprises tout en assurant la sécurité des salariés.

Ah oui, mais voilà ! Sautant sur le mot flexibilité comme un chat affamé sur une souris appétissante, William Martinet remet les points sur les i : la flexibilité n’est jamais que la version patronale de la précarité. Remarquez qu’il n’est pas le seul à faire cette profonde analyse. Ça doit lui donner des ailes de penser que Gérard Filoche, Martine Aubry, Caroline de Haas (instigatrice de la pétition qui a recueilli plus d’1 million de signatures contre le projet) et la CGT le soutiennent. Pour l’UNEF, comme pour les autres, la loi Travail telle qu’ils la comprennent actuellement « casse le code du travail », demande de « travailler plus pour gagner moins », et donne aux entreprises un permis de « virer plus facilement. » 

C’est ainsi que mercredi dernier (9 mars 2016), la France a connu une de ces grandes journées d’action comme elle sait si bien les organiser, même si les motifs des uns et des autres ne sont pas forcément parfaitement alignés : grève à la SNCF, à Air France, à la Poste, grève des enseignants, grève des étudiants et grève des lycéens. Bilan : selon William Martinet et ses acolytes, entre 400 et 500 000 manifestants en France, 224 000 selon la police. Comme le gouvernement compte présenter son projet bien ficelé au Conseil des ministres du 24 mars, les étudiants remettent ça le 17 mars et tous les syndicats se regroupent pour une journée syndicale le 31 mars. La demande est simple : le retrait.

Dans l’interview donnée au journal L’Opinion jeudi (voir vidéo ci-dessous, 10′ 18″), William Martinet fait le tour de la situation tant sur la mobilisation de mercredi (excellente, meilleure que la première manif contre le CPE) que sur ce qui la motive (priorité au CDI, accès des étudiants au RSA socle et reconnaissance des diplômes pour fixer les salaires). Avec le goût du risque et de l’aventure qui caractérise parait-il la jeunesse, il demande en quelque sorte un quasi-statut de fonctionnaire dès l’école : emploi, salaire et retraite garantis forever. Il est tout feu tout flamme, notre William !

De son côté, le gouvernement consulte sans relâche depuis hier et promet des explications, des ajustements, des réécritures, mais ne compte pas abandonner son projet, le dernier du quinquennat. Plutôt aboutir à un « compromis dynamique et ambitieux » a déclaré le premier Ministre. Notons en passant que Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti socialiste, semble avoir subi l’évolution décrite ironiquement par Jacques Brel dans sa chanson « Les Bourgeois » : il accuse l’UNEF de vouloir « faussement politiser » le débat ! Vraiment, ces jeunes ne respectent plus rien !

Le plus curieux de toute l’affaire, c’est que, quels que soient les opposants, UNEF, De Haas, FO, CGT ou même CFDT, c’est un véritable dialogue de sourds qui s’est noué soudain autour de cette loi Travail. A mesure que les spécialistes du droit du travail prennent connaissance de ce que contient l’avant-projet actuellement en cours d’examen au Conseil d’Etat, plus on apprend que les changements proposés par le gouvernement sont minuscules, et plus les opposants appellent à durcir la lutte contre des dispositions qui n’existent que dans leurs cauchemars. A titre d’exemple, citons (parce que c’est facile à expliquer) le nombre de jours de congé pour le décès d’un proche. Grâce à ce projet de loi, le salarié aura droit « à un jour de congé supplémentaire pour le décès d’un proche (hors enfants et conjoints) par rapport au droit antérieur. Le reste demeure inchangé. » Pour plus de détail, voir l’article de Contrepoints consacré à ce sujet. Même le ministère du travail a dû se fendre d’un petit argumentaire Vrai / Faux tant les fantasmes circulent allègrement.

Ainsi, William Martinet, ardent défenseur de la jeunesse pour laquelle il souhaite la meilleure insertion professionnelle possible, s’oppose toutes griffes dehors à un projet de loi qu’il range dans la catégorie honnie de l’austérité ultra-libérale, tandis que sur le fond, le gouvernement ne fait que de très petits pas vers un assouplissement qui a pourtant montré tous ses bénéfices dans la lutte contre le chômage dans d’autres pays.

Mieux, tellement soucieux de faire passer, non pas sa loi, mais une loi quelle qu’elle soit, pourvu qu’elle garde la même aura réformiste, le gouvernement est en train de la toiletter au point qu’on se demande s’il restera seulement un petit quelque chose à se mettre sous la dent.

Et, cerise sur le gâteau, la revendication de renforcer l’utilisation du CDI au détriment du CDD, pourvoyeur de souplesse à l’embauche du point de vue des entreprises mais jugé facteur de précarité par les syndicats, cette revendication, qui ne concerne pas directement la loi Travail mais les négociations en cours sur la protection sociale, a été bien sûr entendue 5 sur 5 : Manuel Valls est d’accord pour augmenter les taxes et les cotisations sur les CDD. C’est-à-dire que d’un côté le gouvernement prétend apporter de la flexibilité pour lutter contre le chômage et renforcer la compétitivité des entreprises, et que de l’autre côté, il fait rigoureusement l’inverse en poursuivant la course folle des taxes et des cotisations sociales, tout en se vantant en permanence du pacte de responsabilité. Joli travail ! Merci William !

Pour aller jusqu’au bout de l’absurde, rappelons enfin que seulement 1 % des étudiants sont syndiqués et que la participation aux élections étudiantes ne dépasse pas 8 %. Dans ces faibles proportions, l’UNEF reste en tête des syndicats étudiants, mais est talonnée de près par la FAGE. Et rappelons à M. Martinet que pour ce qui est du chômage des jeunes, l’ordre de grandeur est tout autre : il dépassait 23 % à l’époque du CPE, raison pour laquelle Villepin cherchait une solution de contrat moins contraignant pour les entreprises qu’un CDI classique, il est maintenant de 25,9 %, raison pour laquelle il est urgent de vraiment débrider notre code du travail et laisser entreprises et salariés se mettre d’accord sur ce qui les concerne le plus.

William Martinet n’est pas le seul jeune homme de notre France de ce début de XXIème siècle. Les autres, jeunes filles comprises, sont soit en train de préparer leurs examens, soit en train de travailler, soit en train de chercher du travail, et parmi tous ceux-ci, beaucoup, de plus en plus nombreux, se disent qu’ils n’ont plus qu’une solution pour vivre leurs projets et s’épanouir : quitter la France. Merci William !


WM 6Illustration de couverture : William Martinet, président du syndicat étudiant UNEF  –  ©Thomas Samson/AFP.

15 réflexions sur “Portrait d’un jeune homme, France, début du XXIème siècle

  1. Sacré William,
    un point des revendications de l’UNEF m’a intéressé :
    « reconnaissance des diplômes pour fixer les salaires ».
    C’est pas con : alors que les dopômes universitaires ne valent plus rien, demander l’ajustement entre « bac+n » et le salaire « n » !
    Dans une période où on délivre plus de master2 que de Cap/bep !
    Bref, la fonction publique pour tous. Comme le mariage !

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    • J’ai oublié,
      concernant l’avenir de Bill, regardez le parcours de Delphine Batho.
      Après son accession à la présidence de la FIDL, la voie royale ;
      Pensez qu’il s’agit de la meilleure formation : les TD politiques !

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    • Bonjour,

      surtout que les échelles de salaires indexées sur l’école existent déjà dans les grandes boîtes, parfois implicitement, mais parfois c’est parfaitement connu (EDF, AREVA, SAFRAN…)
      Cet argument, en plus d’être hors sujet dans le cadre de la questions de l’émission (ça freine l’emploi plus que ça ne le permet), met directement dans une case le jeune qui débute… Qu’un jeune utilise le rayonnement de son école/sa formation pour avoir un meilleur salaire d’embauche est normal, d’autant que la compétence au poste à 3 ans permet en général de confirmer ou d’infirmer la compétence vendue par le rayonnement de l’école…

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      • « les échelles de salaires indexées sur l’école existent déjà » : exact, quand je suis rentrée à la Compagnie Bancaire (groupe Paribas à l’époque), le salaire d’entrée des jeunes diplômés était fixé par une grille interne très précise. Mais ensuite, tout dépend de ce que vous êtes capable de faire. Pas d’a priori.

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  2. Merci car votre article m’a encouragé à aller visiter le site de l’UNEF (http://unef.fr/2011/06/09/2-droit-a-lemploi/) et de découvrir des annonces stupéfiantes qui donnent un aperçu de la déconnection complète dans laquelle ce mouvement entraîne les étudiants naïfs et manifestement faibles d’esprit.
    Pourtant cela commençait bien : « Une politique de plein emploi doit permettre de résoudre la situation de pénurie qui existe actuellement sur le marché du travail ». Ils auraient pu ajouter : « une politique d’aménagement des routes doit permettre plus facilement aux véhicules de circuler ».
    Mais tout de suite ça se gâte : « Les jeunes aspirent non seulement à être embauchés à la sortie des études mais aussi à se voir garantir les droits liés à l’emploi tout au long de leur parcours professionnel ».
    On y est, l’emploi c’est donc un droit naturel inscrit dans la législation, indépendamment de tout contexte économique, de toute entreprise, de tout marché, de tout client, de toute rentabilité et de tout résultat… Et ce droit sous-entend non seulement une obligation d’embauche à la sortie des études, mais une pérennité du jeune dans l’emploi tout au long de sa vie..
    Bien entendu la résultats réels de l’activité du jeunes, sa productivité, son comportement , le contexte de l’entreprise… n’ont rien à voir là dedans car seul le diplôme obtenu durant les études « permet l’adéquation entre le niveau de qualifications et le statut de salarié lors de l’embauche de jeunes diplômés ».
    D’ailleurs si l’on en croit l’UNEF spécialiste en macro économie, ce dispositif garantirait parallèlement le plein emploi dans notre pays car : « la reconnaissance des qualifications (sous-entendu le diplôme obtenu) doit enfin permettre de désengorger le marché du travail et libérer des emplois pour les travailleurs sans qualifications qui sont aujourd’hui au chômage. Pas plus compliqué !
    L’adhésion à l’UNEF a néanmoins un mérite qu’il convient de souligner : elle permet aux entreprises de repérer immédiatement à l’embauche (un peu comme pour les emplois « aidés ») les candidats déconnectés des réalités qu’il convient d’orienter plutôt vers une occupation dans la fonction publique

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  3. La page wikipedia de ce W. Martinet est collector:
    -« a effectué une partie de sa scolarité dans un lycée versaillais. Rongé par la jalousie suscitée par ce décalage social, il estime qu’elle est à l’origine de son engagement »
    -« il obtiendra sa licence de biologie à l’âge de 27 ans après neuf années.  »
    -« Il commence ensuite dans un master CNAM en « économie sociale et solidaire » afin d’apprendre à « combattre l’ogre capitaliste » »

    9 ans pour passer une licence, heureusement que les frais de scolarité ne sont pas comme aux USA !

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  4. « C’est justement dans le but de prolonger cet idéal qu’il vient de s’inscrire dans un Master d’économie sociale et solidaire, pas du tout pour continuer à bénéficier du statut d’étudiant à bientôt 28 ans comme le susurrent les mauvaises langues capitalistes. »

    Juste une precision, ll est inscrit au CNAM, et ça ne donne pas le statut etudiant car cet etablissement s’adresse aux actifs (cours du soir)..
    Ce qui me fait marrer avec ce mec, c’est qu’on a encore une fois un type qui glande 1/3 de sa vie dans une vie étudiante, et qui vient donner des leçons sur ce qu’est le travail en entreprise…

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    • Bonjour, merci pour vos commentaires.
      « Collector », c’est le mot !
      Pour le CNAM, je pensais surtout à l’idée de s’inscrire dans des études pour justifier la position de leader syndicaliste étudiant.
      Cordialement, Nathalie MP.

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  5. De toute façon, la majorité des français sont incapables de fabriquer et construire quoi que ce soit.
    Le peu qui est fait en france est mal fait, moche, pas fiable.
    Demain une invasion ? Les français seraient incapable de résister, ils se laisseraient massacrer sur place ( c’est un peu ce qui se passe déjà).
    Alors..comment peut on reprocher à des branleurs de vouloir diriger d’autres branleurs.. non ? lol

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  6. Pingback: Qui est William Martinet, champion des adversaires de la Loi Travail ? [Replay] | Contrepoints

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