En ce début de XXIe siècle marqué par la révolution numérique et l’arrivée de l’intelligence artificielle, la guerre commerciale tous azimuts lancée par le président américain Donald Trump à coups de droits de douane décoiffants nous pousse à réfléchir à l’avenir de l’emploi et de la production ainsi qu’au sens de l’échange et à la notion de souveraineté industrielle.
Selon l’une des raisons avancées par la Maison-Blanche pour justifier sa nouvelle politique agressivement protectionniste, il s’agirait de protéger les industries américaines locales et de faire venir ou revenir des emplois industriels sur le sol des États-Unis. Il s’agirait d’autonomiser la vie économique américaine au sein de frontières tarifaires étanches afin de ne dépendre de personne ou presque pour assurer la prospérité du pays. Une politique qui a de quoi surprendre venant de la première puissance économique mondiale où le taux de chômage n’excédait pas 4,2 % de la population active en mars 2025.
J’ai déjà eu l’occasion de souligner dans un précédent article combien cet objectif faisait complètement l’impasse sur les activités dédiées aux services financiers et informatiques pour ne considérer la production et l’emploi que dans leur forme manufacturière, combien il manquait de fondement économique avéré et combien il accumulait les promesses incohérentes sur la hausse de l’emploi industriel, la baisse de l’inflation et la baisse des impôts sur le revenu dont les recettes seraient alors transférées aux droits de douane.
Il soulève cependant deux grandes questions qui méritent exploration et réflexion.
· Tout d’abord, la nouvelle attitude américaine vis-à-vis des déficits commerciaux enregistrés avec un certain nombre de pays exportateurs vers les États-Unis donne l’impression que le commerce international est perçu comme un aveu de faiblesse. Le concept même d’échange entre des pays dotés de ressources et de spécialisations différentes serait un mal par définition. Il ne permettrait pas d’assurer la souveraineté et l’autonomie des pays. Il laisserait les approvisionnements vitaux à la merci politique des autres pays et à la merci de leurs entreprises pour tout ce qui concerne la qualité et la sécurité des produits ainsi que les délais de livraisons et les prix. D’où l’impérieuse, la souveraine nécessité de tout produire sur place. Ne dépendre de personne, ne devoir rien à personne.
Il suffit de lire Adam Smith, Frédéric Bastiat, Jean-Baptiste Say, Leonard Read, Milton Friedman et tant d’autres pour se convaincre que la division du travail et l’échange ont été identifiés depuis longtemps comme un facteur essentiel de la richesse des nations, et, par ricochet, des citoyens des différents pays impliqués dans le commerce international.
Je vais me répéter, mais la libéralisation des échanges qui s’est formidablement déployée entre 1990 et 2019 a permis la sortie de la pauvreté de millions de personnes dans le monde, le taux d’extrême pauvreté planétaire étant passé de 37 % en 1990 à 9,6 % en 2015 et même 8,5 % en 2019. Un progrès curieusement interrompu de 2020 à 2022 par la décroissance économique et le ralentissement des échanges involontairement expérimentés pendant la période Covid… Depuis 2024, c’est-à-dire depuis que l’économie mondiale a retrouvé ses caractéristiques habituelles d’ouverture, le taux de pauvreté est reparti à la baisse.
Quant à la question de la souveraineté économique, je dirais volontiers que, dans la mesure où l’on envisage les relations internationales sur la base de l’échange entre adultes informés et consentants et non sur la base de la menace ou de la prédation territoriale étatiques pour obtenir des richesses par la force, les notions de déficit commercial, de « bijoux de famille » (pour parler de grands groupes développés d’abord dans un pays particulier) et de réindustrialisation perdent de leur importance.
Il serait certes naïf de compter sur le fait qu’aucun pays, jamais, nulle part, n’aura un jour à sa tête une gouvernance autocratique à visée impérialiste. Il est donc recommandé de se mettre en situation de pouvoir assurer ses approvisionnements les plus stratégiques, notamment par la diversification de leur provenance. Mais il serait également très dommageable pour la prospérité d’un pays de considérer que le reste du monde sans exception n’est pas et ne sera jamais digne de confiance et ne pourra jamais être considéré comme un partenaire commercial fiable.
· La seconde question concerne le surcroît de légitimité et de noblesse que l’on tend à accorder à la production industrielle, au travail dans des usines et aux biens matériels ainsi produits, que ce soit de l’acier, des moteurs de voitures, des vêtements ou des plaquettes de Doliprane. Chaque fois qu’il est question de réindustrialiser la France, c’est bien en ces termes que le sujet est abordé : on pense immédiatement implantations d’usines et créations d’emplois par centaines, comme si la productivité nouvelle des processus industriels et la transformation du travail rendue possible par la robotisation et l’IA naissante n’existaient pas.
L’impression que « c’était mieux avant », l’inquiétude vis-à-vis de tout changement annoncé et l’adaptation lente et frileuse à toute nouvelle donne économique – on les a vues et on les voit encore se répliquer à toutes les époques en fonction des révolutions technologiques qui affectent durablement l’activité économique.
Au milieu du XVIIIe siècle, les physiocrates n’envisageaient pas une autre forme d’économie que celle basée sur l’agriculture, tout simplement du fait que c’était elle qui, à leur époque, fournissait l’essentiel des emplois et des richesses. Une agriculture qui parvient aujourd’hui à nourrir la planète entière (8 milliards d’hommes contre 800 millions en 1750) tout en ne représentant qu’une très faible part des emplois et des valeurs ajoutées au niveau mondial (4 % du PIB en 2023).
Un peu plus tard, Adam Smith et même Thomas Malthus ont parfaitement intégré la révolution industrielle dont ils ont observé de leurs yeux les effets en Angleterre, mais ils imaginaient difficilement une économie basée sur les services, considérés comme du faux travail ou du travail de domestique sans valeur. Jean-Baptiste Say (1767-1832) est sans doute le premier économiste à prendre les services pour une production en tant que telle.
Actuellement, on admet depuis longtemps la répartition entre les secteurs économiques primaire (agriculture), secondaire (industrie) et tertiaire (services), mais le tertiaire supérieur issu de l’hyper-révolution numérique en cours, incarnée aujourd’hui dans l’émergence de l’intelligence artificielle, reste pour l’instant du domaine de l’inconnu. Un inconnu qu’on imagine mal et qui fait peur autant qu’il fascine.
Si l’on songe que la baisse de la part de l’agriculture dans l’emploi n’a ni détruit l’emploi ni détruit l’agriculture, il y a tout lieu de penser que la baisse de la part de l’industrie dans l’emploi ne détruira ni l’emploi ni l’industrie, mais ouvrira de nouveaux emplois, de nouvelles productions et de nouveaux services favorables au développement humain. Même si l’on ne sait pas dire aujourd’hui quels seront les métiers de demain ni quelles seront exactement les productions de demain.
S’agissant plus précisément de la France, généreux pays aux 1 200 fromages et aux mille milliards de réglementations et d’impôts, sans oublier ses dépenses publiques qui représentent actuellement 57 % du PIB, il me semble que la question qui se pose n’est nullement celle de la réindustrialisation et de la souveraineté économique, mais, plus crucialement, plus immédiatement, celle de la possibilité d’un nouveau dynamisme économique, peu importe le secteur.
Dans cette perspective, le premier service que son État dit stratège pourrait rendre à l’activité économique, à la croissance, au pouvoir d’achat et à l’emploi serait non pas de se lancer dans une énième programmation ratée de réimplantation industrielle, avec aides sous contraintes à la clef, mais tout simplement d’abandonner ses prétentions de stratège et cesser de mettre des bâtons inhibiteurs dans les rouages économiques de l’initiative privée.
Autrement dit, baisser significativement les impôts et couper drastiquement dans les normes, ce qui (tiens, tiens, comme c’est bizarre !) ne pourra se faire qu’en commençant par réduire radicalement les dépenses publiques.
Illustration de couverture : le président américain Donald Trump et des ouvriers au travail en usine au début du XXe siècle.
« ne pourra se faire qu’en commençant par réduire radicalement les dépenses publiques. »
Avec le mépris aimable des Français qui vivent de leur travail et seraient tout à fait capables de remettre la France dans la bonne direction. Vous vous cassez quand les arapèdes et les berniques gouvernementales?
« Réduire radicalement les dépenses publiques », ça veut avant toute chose définir (au moins globalement) ce qui relève du périmètre de l’Etat et ce qui ne l’est pas, cesser de croire (chez les politiques comme chez les électeurs) que l’Etat doit se mêler de tout.
Si cet effort n’est pas fait, les réductions seront non seulement insuffisantes, mais en plus risquent d’être mal ciblées (veut on réellement moins de policiers ?).
Je ne vois guère que D. Lisnard engager ce type de réflexion.
https://mondesfrancophones.com/tribunes/ia-la-terreur-est-deja-la/
Merci pour cette tribune qui vient quelque fois fort judicieusement répondre aux questions demeurées sans véritable réponse de l’article de Nathalie.
@Herland / @Mildred: L’IA n’est pas la révolution radicale que nous annoncent les journalistes avides de sensationnalisme, les marchands de peur se faisant passer pour des visionnaires, ou les fondateurs de startups vantant leurs produits. Ces oracles en font trop. C’est un air connu, celui de l’emphase et de l’excès, qu’on nous ressasse à chaque avancée technologique majeure. Il y en a pour tous les goûts: pour les angoissés chroniques (‘Il n’y aura plus de travail, on va tous mourir!’) comme pour les visionnaires extatiques (‘Nous allons nous métamorphoser en cyborgs’).
Revenons pragmatiquement sur notre bonne vieille terre: l’IA, particulièrement dans sa dimension conversationnelle, constitue une avancée significative majeure qui enrichit le potentiel de chaque travailleur et créateur. C’est un outil remarquable qui complète notre arsenal existant, mais demeure fondamentalement un outil. L’IA ne va pas plus révolutionner notre monde que l’informatique ou Internet, des avancées précieuses dont on peine pourtant à mesurer précisément les gains de productivité.
Ma seule préoccupation concerne l’utilisation de l’IA par les autorités pour surveiller et réprimer toute forme de dissidence. Je pense notamment aux technologies de reconnaissance faciale et à la collecte massive d’informations personnelles sur les réseaux sociaux et Internet par les administrations publiques. Comme toujours, on nous vend ce « progrès » en brandissant la menace terroriste, mais chacun sait, ou pressent, que la véritable cible n’est autre que le citoyen ordinaire, particulièrement lorsqu’il dénonce la captation des richesses par la nomenklatura, le clientélisme fiscal ou encore la corruption. Cette dérive liberticide n’est pas imputable à l’IA elle-même, mais à l’érosion démocratique inquiétante que nous observons, alimentée par l’emprise grandissante, dans nos sociétés occidentales, d’un système étatique d’inspiration socialiste, avide de contrôle et prompt à la censure.
Allo, allo ! Lionel et Tino sont demandés au rapport !
Remarquable analyse prospective sur l’évolution de l’emploi à l’ère de l’intelligence artificielle. Pour la France en particulier, Nathalie considère que l’enjeu principal n’est pas tant la réindustrialisation que la nécessité d’insuffler un nouveau dynamisme économique, lequel reposerait non sur une planification industrielle étatique, mais sur un allègement substantiel des impôts, une simplification normative et une rationalisation des dépenses publiques. Ces mots conclusifs résonnent délicieusement à mes oreilles: « baisser significativement les impôts et couper drastiquement dans les normes ». On ne peut qu’adhérer à ce diagnostic et à ces préconisations.
Je dois néanmoins confesser mon attachement à une vision plus traditionnelle: l’industrie me semble présenter des avantages considérables en ce qu’elle constitue le moteur de l’ensemble de l’économie, services inclus. Exposée à la concurrence internationale, elle attire les devises, génère des emplois qualifiés et correctement rémunérés. Sa compétitivité s’explique par sa dimension intrinsèquement mondiale. À l’inverse, une proportion importante des services demeure protégée de la concurrence internationale, précisément là où se concentrent les bas salaires et les conditions de travail précaires, y compris dans la fonction publique. Pensons aux agents d’entretien, aux enseignants, aux métiers de la restauration… Le secteur tertiaire ne possède pas ce même potentiel de création de richesses et d’attraction de talents et de capitaux que l’industrie, à l’exception notable des services numériques, comme l’illustre brillamment le succès des GAFAM (essentiellement américaines, par ailleurs).
Une France au vieillissement démographique avéré et aux tendances politiques socialisantes peut-elle relever le défi de l’excellence dans les services et l’industrie? Cela dans un contexte mondial où la compétition ne se limite plus aux universités américaines mais inclut désormais leurs homologues chinoises et indiennes. Ne vaudrait-il pas mieux prendre acte de notre incapacité à relever le défi et, au contraire, militer contre les injustices et pour un meilleur partage des richesses : la semaine de 32 heures, l’imposition accrue des ultra-riches gagnant plus de 4 000 euros mensuels, l’instauration d’un revenu universel et la légalisation de l’euthanasie pour tous (y compris pour les mineurs) comme ultime recours?
Vous faite la même erreur avec l’industrie que les physiocrates avec l’agriculture. L’industrie a été le point fort de l’économie et de l’emploi de la seconde moitié du 20ème siècle, mais ce temps est révolu. Comme l’agriculture, l’industrie va continuer à produire des biens matériels et quantité et en qualité adaptées aux besoins des consommateurs. Pour cela elle va utiliser moins d’intrants au sens large (matière, travail, capital) qu’autrefois. La seule condition du succès c’est qu’on laisse les industriels libres de produire. De ce point de vue, les « solutions » évoquées dans votre dernier paragraphe sont des impasses.
@fm06: Les solutions évoquées dans mon dernier commentaire ne reflètent aucunement mes convictions personnelles. J’avais tenté une approche ironique, mais votre réaction m’indique clairement que ce fut un flop. Manifestement, mon ironie est aussi claire qu’un cours de physique quantique expliqué par un mime.
Ok pour le libéralisation des échanges et ses bienfaits indiscutables pour l’humanité tout entière « dans la mesure où l’on envisage les relations internationales sur la base de l’échange entre adultes informés ».
Sauf que par exemple la commission a infligé des règles très agressives aux GAFAM : protection de la vie privée, protection des droits d’auteur, protection contre la concurrence déloyale, des règles renforcées sur la fiscalité des acteurs du numérique, possibilité d’infliger des amendes sur le chiffre d’affaires des plateformes en cas de non-respect des règles, voire une exclusion du marché européen en cas d’infractions graves et répétées. La Commission a infligé, en 2017, une amende de 2,42 milliards d’euros au géant de la recherche en ligne Google, suivie d’une amende de 4,34 milliards en 2018 et de 1,49 milliard en 2019. Depuis le 1er janvier 2024, les géants du numérique qui génèrent plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires sont taxées à hauteur de 15% sur leurs bénéfices.
Par ailleurs, les Chinois sous-estiment considérablement l’ampleur de leur excédent. Dans le secteur manufacturier, ils affichent probablement un excédent d’environ 2 000 milliards de dollars. A quoi sert un excédent commercial ? Cela remonte à Adam Smith, qui a déclaré que le but d’exporter est de pouvoir importer, de pouvoir consommer. Le défaut c’est que la Chine n’importe pas assez et ne consomme pas assez. Xi Jinping est farouchement opposé aux aides sociales, qu’il considère comme une pratique corrompue de l’Occident car transférer le pouvoir économique aux citoyens, aux ménages et aux petites entreprises revient également à transférer le pouvoir politique…
Comment ne pas comprendre la réaction brutale US, Trump a choisi de s’attaquer à ce problème à grands coups de massue en dirigeant les sanctions vers la Chine et l’Europe en préférence.
Il faudra nous expliquer ce que Trump a obtenu de la Chine. Rien, à ma connaissance. Et ce matin, il était question de baisser les droits de 145% imposés à la Chine à un taux qui ne sera pas zéro, mais bien plus bas que 145, le tout accompagné du blabla trumpien habituel « I am a very nice guy, I have a very good relationship with president Xi, we will have a great deal » etc. Du rétropédalage en règle, apparemment poussé par le secrétaire au Trésor Scott Bessent, face à tous les dommages que Trump a déjà infligés sans raison à sa propre économie.
https://www.wsj.com/politics/policy/white-house-considers-slashing-china-tariffs-to-de-escalate-trade-war-6f875d69
La Chine a répondu aujourd’hui même qu’elle était ouverte à des négociations, mais pas dans un contexte de menace continue.
https://www.wsj.com/world/china/china-signals-that-door-to-u-s-trade-talks-is-open-but-not-under-duress-d03292d0
Les dommages ils vont s’en remettre (d’ailleurs les cabrioles de la bourse remplissent les poches de certains malins) et la Chine c’est du bla bla pour ne pas perdre la face car l’enjeu (exportations forcenées) est pour eux vital.
Wait and see
Tous ceux qui utilisent déjà l’IA dans le cadre de leur travail vous diront sans doute que, si l’IA n’est pas encore capable de les remplacer, elle est déjà un moyen de gagner de la productivité (donc montre déjà que ce n’est pas juste un « gadget »).
Dans certaines professions (comme la mienne, qui est d’être programmeur), je peux vous dire qu’on est à 2 doigts de ne plus avoir besoin des « petites mains » (le programmeur qui code ce que le chef de projet à défini dans le cahier des charges), donc soit le besoin en quantité et qualité de programmes va évoluer, soit le nombre de programmeurs au chômage va croitre rapidement.
Pour toutes les professions qui font de la collecte et retraitement de données, on est aussi à 2 doigts de les remplacer (comptable, greffier, fonctionnaires remplissant des tableaux excel, etc).
Pour les professions créatives, on est à 2 doigts d’en remplacer une bonne partie (80% de mes besoins en graphismes sont déjà générés par l’IA). Donc graphiste, musicien, scénariste, etc qui n’ont pas de talent particulier vont déjà devoir changer de métier.
Pour les médecins, pareil, avec une IA qui est meilleure pour faire le diagnostique une fois tous les symptômes collectés, meilleure pour analyser les résultats d’examens, pour alerter sur les risques de mélanges de médicaments, etc
Voila, ça c’est ce que j’observe directement, et comme l’IA progresse à une vitesse incroyable, beaucoup de métiers vont devoir évoluer non pas dans 20 ans, mais dans moins de 5 ans. La grande question est donc comment va t’on gérer une évolution aussi rapide de la société. Je pense que cela va créer une crise sociale sans précédent.
On peut croire à la destruction créatrice, elle a toujours fonctionné quand on l’a laissée se développer naturellement, mais la rapidité de la destruction et le manque de vision sur ce que pourra être la création me fait quand même craindre le pire. Le secteur des services à pris le relais du secteur industriel qui lui même avait pris le relais du secteur agricole, mais le secteur des services est déjà saturé, donc quel « secteur » va prendre le relais: le secteur « social »: chômage rémunéré, retraite avancée, associatif, etc ? Je sais que les besoins sont infinis, donc le travail est infini, mais quand ce nouveau travail peut être fait « tout seul » par l’IA (et bientôt surtout par les robots, c’est la dernière innovation qui laisse une place à l’humain tant qu’elle n’est pas au point), ça ne crée pas de nouveau emplois. Et les services « sociaux » nécessitent un apport extérieur d’argent (actuellement les charges sociales, les taxes détournées pour ce type d’utilisation ou les dons). D’où viendra cet argent si les humains ne créent plus assez de richesse ?
Personnellement, je crois que la solution viendra d’un nouveau système monétaire, qui permettra de rémunérer les personnes qui ne trouvent pas d’emploi, par un revenu universel de base, et de mieux rémunérer ceux qui en ont encore un. Mais je dis bien « nouveau système monétaire », car le système actuel de création monétaire ne permet pas un « revenu universel » (qui pour ceux qui le promeuvent actuellement consiste juste à prendre l’argent des riches pour le donner à tout le monde).
La complexité de l’ordre économique est double : d’une part, parce qu’il est le résultat de millions d’interactions et, d’autre part, parce qu’il est l’interaction de millions d’esprits humains, c’est-à-dire, de millions de systèmes complexes. L’énorme quantité de données à traiter rend les experts impuissants.
L’Intelligence Artificielle ne change rien à ce diagnostic, car la connaissance utilisée par les acteurs est en grande partie tacite et aucune machine ne peut par définition les utiliser pour prévoir l’avenir et le manipuler.
Collecte et retraitement de données, diagnostics hyper accélérés, c’est une chose mais encore faut-il un humain pour l’intuition et l’idée de créer l’objet utile ou traiter le défaut.
Il reste d’immenses problèmes à traiter dans la Nature depuis le climat (qu’on est toujours incapables de prédire) jusqu’au fonctionnement d’un organisme humain (qu’on est très loin de savoir soigner correctement) pour ne prendre que ces exemples.
Et je m’amuse toujours à observer les offres d’emplois plasturgie Oyonnax toujours en déficit pourtant entièrement robotisé en fabrication :
https://fr.indeed.com/q-plasturgie-l-oyonnax-(01)-emplois.html?vjk=8573da485dd0837b
Ce que vous dites à propos de la rapidité de l’adaptation rendue nécessaire par l’émergence de l’IA est très intéressant. Je pense néanmoins que le travail ne se limitera pas à du travail « fait tout seul » par l’IA car le nouvel environnement productif va forcément générer ses propres besoins ; ce que, du reste, vous exprimez en disant « Je sais que les besoins sont infinis, donc le travail est infini » et « on peut croire à la destruction créatrice, elle a toujours fonctionné quand on l’a laissée se développer naturellement. » Là est en effet le point central : la laisser se développer naturellement.
En revanche, votre dernier paragraphe, qui parie sur l’influence pessimiste de l’IA sur l’emploi, me fait penser à ce que disait Thomas Malthus en son temps. Il faut savoir qu’il était un grand contempteur de Jean-Baptiste Say et sa « loi des débouchés » (autrement dit la théorie de l’offre, par opposition à la théorie très keynésienne de la demande) :
Déjà inquiet que la croissance de la population n’excédât celle de la production agricole, Malthus craignait maintenant – ce qui me semble du reste passablement contradictoire – que la production ne tombât dans une surproduction qui ne pourrait pas trouver de débouchés, à tel point qu’il préconisait des politiques spécifiques pour encourager la consommation, quitte à créer des sortes de brigades de citoyens « oisifs » totalement dédiés à consommer les surplus.
La surproduction de Malthus, c’est cette production « faite toute seule par IA » et les citoyens « oisifs » dédiés à consommer les surplus de Malthus, c’est le revenu universel de base pour les chômeurs. Je pense que cette vison qui était déjà fausse à l’époque de Malthus, quoique largement reprise par Keynes en son temps, sera encore fausse à notre époque.
L’important, comme pour tout en économie, c’est de lever les obstacles à l’initiative privée et l’inventivité humaine. C’est de laisser de nouvelles offres arriver sur le marché, pas de stimuler la demande par redistribution.
@Tous : Considérer l’IA comme une menace, c’est aussi peu avisé que d’avoir craint Google en son temps.
Depuis longtemps, on nous promet le remplacement des développeurs par le « RAD », le « low code », puis le « no code », et maintenant l’IA. La réalité c’est que le développement applicatif est une science sociale, pas une science dure. L’humain reste indispensable pour traduire l’idée et le besoin d’un groupe d’autres humains en solutions tangibles. Comme le veut l’expression consacrée : « Garbage in, garbage out ». L’IA est à l’intelligence ce que le levier est à la force : elle multiplie nos capacités sans jamais remplacer la main qui la guide.
Les vrais perdants de l’IA ne seront pas ceux dont le travail serait remplacé, mais bien ceux qui ne créent ni ne produisent rien, ou si peu, car ils seront davantage distancés qu’auparavant. J’entends quotidiennement qu’il est inutile de développer des applications informatiques puisque l’IA s’en chargera mieux. Mais je constate également que ceux qui le disent ne produisent rien, avec ou sans IA, et ignorent tout du processus créatif, même s’ils sont par ailleurs forts instruits et intelligents. Cette perspective extérieure déforme profondément leur perception de la fonction réelle de l’IA dans l’acte créatif.
L’IA conversationnelle c’est ma start-up de poche, avec une équipe toujours prête : concepteur, analyste, stagiaire, mentor, collègue bienveillant, correcteur, confident et ami. Pourtant, c’est bien moi qui porte le poids final de la création.
Écoutant Giuliano Da Empoli nous expliquer, ce matin, que nous étions entrés dans « L’heure des Prédateurs », je me demandais si ce n’était pas lui, en fin de compte, qui avait la meilleure vision d’ensemble sur ce qui arrive à notre époque progressiste post moderne ?
https://www.radioclassique.fr/podcasts-et-emissions/l-invite-politique/
Rigolons un peu :
Pour l’heure, les réponses apportées par les différentes intelligences artificielles sont à peu près toutes inspirées par des idéologies de gauche voir woke. Toutes les IA ont ce biais… Les plus grosses comme ChatGPT d’OpenAI, le chat de Meta, comme de Google etc… Pourtant les dirigeants de l’IA affirment haut et fort qu’ils contrôlent le cœur du moteur pour garantir une neutralité.
L’obsession de l’IA – en réalité de ses programmeurs – pour la « diversité » produit des résultats à la fois hilarants et inquiétants, consistant (pour faire simple) à mettre des « racisés » partout.
Pour Gemini, l’IA développée par Google, « Dessine-moi un viking » produit des Noirs et des Amérindiens. « Dessine-moi un pape » aboutit à une femme de type indien et un homme Noir, « un chevalier du Moyen-Âge » à tout sauf à des hommes Blancs, etc…
Dans le détail des algorithmes si on est curieux :
https://davidrozado.substack.com/p/openaicms
L’intelligence artificielle suscite nombre de prophéties déconnectées de la réalité technologique. Une partie de ces envolées prend des termes techniques au pied de la lettre, sans compréhension de leur réelle signification. Il y aurait moins de fantasmes si on avait parlé de « classification automatique et rapide de motifs complexes » plutôt que d’« intelligence artificielle ».
Miam miam pour ceux qui se gavent avec cette nouvelle bulle fantasmatique !
Hélas pour les machines, la Vérité n’est pas la somme des opinions; les corrélations ne sont pas causations, les modèles sont les refuges de nos ignorances, on y trouve ce que l’on y met, c’est pour cela qu’ils prolifèrent.
Hi hi !
@Tino: argh, non ! Pas vous ! De grace, laissez donc ces inepties aux politicards de tous bords, vous valez bien mieux que ça !
D’abord, bravo pour l’article et pour les commentaires : ça change de ce qui s’écrit ailleurs !
Reste maintenant à expliquer tout ça à l’individu moyen. Ça devrait être le rôle des partis politiques, mais ils sont trop occupés par la pêche aux voix.
Ça pourrait être celui de certains profs, mais ceux que je connais en sont très loin. Quand je parle de relever le niveau ou plus modestement de diffuser les connaissances économiques de base, on me répond : « nous sommes là pour la justice sociale et l’égalité entre tous, pas pour diffuser une idéologie ».
@Yves: le site de Nathalie est une perle rare de raison dans un océan de non-sens. D’un côté, les influenceurs cyniques des réseaux sociaux qui transforment chaque fait en conte fantastique; de l’autre, une presse qui se contente de relayer les éléments de langage du pouvoir pour grappiller les dernières miettes budgétaires que son lectorat ne daigne plus lui offrir.
Nathalie pourrait facilement multiplier son audience en adoptant les techniques journalistiques modernes avec des titres d’une rigueur exemplaire : « Ils ne veulent pas que vous le sachiez : Ces 5 légumes de votre jardin sont la clé de la richesse illimitée ! » ou encore « Télétravail, IA, chômage : votre futur job sera-t-il de plier des slips pour des robots ? »
Mais non ! Elle s’obstine à proposer des informations vérifiées, des arguments cohérents et un point de vue personnel. Quelle excentrique ! Aujourd’hui, c’est presque de la rébellion demain, ce sera classé comme désinformation dangereuse ainsi que le laissent augurer les récents travaux pionniers du ministère de la santé en matière de Vérité Scientifique (ie celle du gouvernement et de ses officines réputées indépendantes par la seule grâce d’un langage performatif).
Quant aux enseignants (pour lesquels j’ai, par ailleurs, un profond respect): effectivement, pour certains d’entre eux, après la méthode globale, le militantisme politique est devenu le nouveau manuel pédagogique. A ce rythme, nos enfants excelleront bientôt en mathématiques décoloniales ou en déconstruction des schémas familiaux hétéronormés dans les blagues Carambar. D’après mon expérience fort limitée, les professeurs de français sont étonnamment les plus zélés dans l’adoption de ce nouveau crédo écolo-trotsko-LFIste. La révolution, le conflit israélo-palestinien, la lutte contre le capitalisme, ou l’indispensable combat écologique pour la survie de la planète font désormais partie des sujets enseignés en classe. Ce n’est ni une bonne prose ni de plaisants quatrains, mais la nouvelle matière principale du BAC option pancarte. Comme le disait si bien le poète cgtiste: « Tous ensemble, Tous ensemble, Ouai ! Ouai ! »
– La destruction créatrice OK, prions pour que ça marche mais quelles sortes d’emplois seront créés dans les services ? des emplois intellectuels ? vraiment ?
– La spécialisation internationale c’est parfait tant qu’on peut offrir des biens aussi indispensables que ceux qu’on importe. Médicaments, batteries contre cognac et sacs de luxe, ça le fait pas. C’est se mettre à la merci de celui qui produit les biens indispensables. Car desolé, d’un point de vue géopolitique tous les biens ne se valent pas.
Après on pourra toujours dire, au nom de theories loin d’être absurdes et vérifiées jusqu’ici historiquement, que ceux qui redoutent les conséquences de l’IA sur l’emploi et prônent la réindustrialisation ne comprennent rien à la science économique. Avant d’accepter tête baissée le « progrès », cela mérite quand même réflexion.
@Michel: L’IA n’est pas la révolution que tout le monde prédit, mais c’est un virage technologique majeur. Ceux qui le prendront gagneront en compétitivité, les autres seront déclassés. Je ne crains pas les pertes d’emplois, mais l’usage qu’en feront les régimes autoritaires. Et comme l’Europe se rêve de plus en plus en démocrature bananière d’Amérique du Sud sans les bananes, on a des motifs légitimes d’inquiétude.