Le Nobel de chimie distingue une Française… et ridiculise la France

Extase et ravissement dans l’hexagone ! Le prix Nobel de chimie 2020 vient d’être décerné à un duo de chercheuses comprenant l’Américaine Jennifer A. Doudna de l’Université de Berkeley en Californie mais surtout la Française Emmanuelle Charpentier de l’université… enfin, bref, une Française qui confirme au plus haut niveau l’excellence de la recherche française, comme s’en sont immédiatement félicités le Premier ministre Jean Castex et la Ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation Frédérique Vidal :

Petit problème cependant, car si Emmanuelle Charpentier a bel et bien fait ses études en France et obtenu son doctorat en microbiologie en 1995 à l’université Pierre-et-Marie-Curie (insérée aujourd’hui dans Sorbonne Université), elle a passé tout le reste de sa carrière de chercheuse à l’étranger, d’abord aux États-Unis, puis à Vienne en Autriche, puis en Suède et enfin en Allemagne. Aujourd’hui, elle dirige à Berlin le Centre de recherche Max-Planck pour la science des pathogènes.

La recherche française en tant que telle s’avère donc fort peu impliquée dans l’avancée scientifique que constitue la technologie Crispr-Cas 9, ou ciseaux moléculaires permettant de « réécrire le code de la vie » ainsi que l’a exprimé l’Académie du Nobel en attribuant son prix de chimie à Emmanuelle Charpentier et sa collègue américaine.

Pour la chercheuse française, la recherche scientifique hexagonale souffre de deux handicaps majeurs. Elle est sous-financée et elle manque totalement de souplesse dans son fonctionnement comme dans le choix des projets de recherche soumis à son approbation :

« Le souci, ce sont les structures en général, qui ne sont plus adaptées à la compétition, à la vitesse nécessaire pour mettre en place des projets, récolter des fonds, les réorienter… Une sorte de pesanteur s’est installée. (…) Je ne sais pas si, étant donné le contexte, j’aurais pu mener à bien le projet CRISPR-Cas 9 en France. » (L’Express, 2016)

« Ma motivation principale a toujours été la liberté de recherche. L’avantage à Max-Planck est d’avoir un budget durable qui permet de développer des projets à long terme. (…) Il y a beaucoup de choses à revoir et à réadapter dans le système français de la recherche fondamentale, qui est principalement fondé sur le fonctionnariat. » (Le Point, 2018)

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Des remarques qui pourraient éventuellement passer pour l’expression d’une opinion strictement personnelle de la part d’une personne qui a choisi très jeune de partir à l’étranger mais qui sont parfaitement corroborées par le rapport que le Comité national de la recherche scientifique a publié l’an dernier sur l’état de la recherche publique en France :

« La recherche publique française est insuffisamment financée, la part du budget de l’État qui lui est consacrée décline et les crédits publics de recherche sont mal répartis et en partie mal employés. » (page 10)

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En % du PIB, précise le Comité, la dépense intérieure de recherche et la dépense intérieure publique pour la recherche publique sont en-deçà des valeurs observées dans des pays comparables d’Europe et d’Amérique du Nord.

De plus, le temps effectivement disponible pour la recherche s’est considérablement réduit : entre le temps passé à déposer des demandes de financement pour tel ou tel projet et les diktats d’une administration de plus en plus tatillonne « combinant contrôle a priori, contrôle a posteriori et exigences de reporting fréquent », c’est la recherche elle-même qui s’évapore dans le pire de l’esprit de fonctionnariat évoqué par Emmanuelle Charpentier. 

Pour le dire dans les mots d’un chercheur interrogé par France Info :

« Des gens formés à bac +9 ou +10 doivent passer leur temps à écrire des proposals (demandes de financement) refusées. (…) Conséquence, ils ne peuvent pas passer assez de temps à la paillasse. »

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Autrement dit, il en va de la recherche scientifique en France exactement comme de l’Hôpital public dont on a pu mesurer récemment les failles béantes avec la pandémie de Covid-19 :

Malgré un niveau de dépenses publiques plus élevé que partout ailleurs, soit au total 55,6 % du PIB en 2019 contre 45,4 % en Allemagne et 49,3 % en Suède (pays où Emmanuelle Charpentier a travaillé sur l’outil Crispr-Cas 9), la France souffre de carences énormes dans des domaines fondamentaux qui engagent l’avenir par mauvaise utilisation des fonds publics, mauvaise organisation, prépondérance des tâches bureaucratiques et croyance un peu naïve que la solution réside dans le célèbre « plus de moyens » sans engager une réflexion sur l’efficacité des moyens.

Sans oublier le poids d’une idéologie environnementale engourdie dans le principe de précaution (intégré au bloc de constitutionnalité depuis 2005) et qui fait montre d’une opposition farouche aux OGM dans l’attribution des crédits de recherche. Emmanuelle Charpentier pense qu’en France, elle n’aurait jamais obtenu les financements nécessaires à son projet.

Celui-ci consiste en effet à « éditer le génome », c’est-à-dire à opérer des modifications génétiques dans l’ADN : la partie Crispr des « ciseaux » identifie le gène cible qu’il faut réparer et la partie Cas 9 (une enzyme) effectue la découpe afin de supprimer un gène indésirable ou de le remplacer par un gène provenant d’un autre individu, ainsi que l’explique le schéma ci-dessous extrait du compte twitter du Point :

Le champ des applications possibles est immense, en médecine naturellement, mais de façon plus immédiate en agriculture, domaine où l’amélioration des variétés (de blé, etc.) est au cœur du travail de l’agriculteur depuis que l’agriculture existe : obtenue d’abord par hybridation, elle a connu une forte évolution avec la technique de la mutagénèse et maintenant avec celle des organismes génétiquement modifiés (OGM) ou transgénèse qui permet de résoudre de nombreux problèmes de santé, de nutrition et de protection de l’environnement.

Malheureusement pour nous, l’Union européenne a non seulement interdit sur son territoire toutes les cultures OGM à l’exception du maïs transgénique MON810 (résistant aux insectes ravageurs), mais en 2018, elle a inclus les produits obtenus par les « ciseaux moléculaires » d’Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna dans sa liste des OGM. Quant à la France, non seulement elle se conforme aux décisions de l’UE mais elle s’empresse toujours de faire du zèle, ce qui l’a conduite à interdire le MON810 depuis 2008. 

L’utilisation de la technologie Crispr-Cas 9 en elle-même n’est pas interdite, et du reste de nombreux chercheurs l’utilisent pour leurs propres travaux de recherche, mais ses applications agricoles sont pour l’instant formellement écartées en raison des suspicions qui continuent à entourer les OGM en Europe. Ce qui n’empêche pas le reste du monde de tourner.

On aurait pu croire que l’invalidation définitive de l’étude spectaculairement approximative de notre immense chercheur Gilles-Éric Séralini portant sur des rats nourris avec du maïs transgénique NK603 de Monsanto présentant une bonne tolérance au glyphosate (herbicide) finirait par amener les pouvoirs publics à plus de bienveillance à l’égard des OGM, et ce d’autant plus que d’autres études plus récentes et largement plus rigoureuses ont conclu que la consommation des maïs transgéniques NK603 et MON810 de Monsanto n’affectait pas la santé des rats soumis à ce régime comparativement à une alimentation similaire sans OGM.

Mais en France, la seule réaction du gouvernement a consisté à se réjouir de la décision de l’Union européenne vis-à-vis de Crispr-Cas 9, tout d’abord à titre de précaution face à des technologies très nouvelles dont les effets sur la santé et l’environnement ne sont pas encore très bien connus, et ensuite parce qu’étant généralement protégées par des brevets, ces innovations pourraient « conduire à une appropriation et un verrouillage de l’accès aux ressources génétiques ». Faudrait savoir : on a peur d’y avoir accès ou on a peur de ne pas y avoir accès ?

Il est à souhaiter que ce prix Nobel dont la France se gargarise avec si peu de raisons d’en récolter le prestige sera à l’origine d’une réflexion approfondie sur le fonctionnement de nos organismes de recherche publique d’une part et d’une évolution de l’image désastreuse des OGM dans l’opinion publique d’autre part. Ces derniers apportent tellement de solutions élégantes à de graves problèmes de santé, de nutrition et d’environnement qu’il serait humainement dommageable de s’en passer plus longtemps.


Pour plus d’information sur les OGM, je suggère la lecture de Une autre écologie est possible ! (I) Ces OGM qui nous font du bien (30 novembre 2015) et de OGM : Et 3 hourras pour le maïs transgénique de Monsanto ! (18 décembre 2018).


Illustration de couverture : La biochimiste Emmanuelle Charpentier travaille à l’Institut Max-Planck de Berlin depuis 2015.

18 réflexions sur “Le Nobel de chimie distingue une Française… et ridiculise la France

  1. Excellent article à rapprocher de celui du Point « La France a un problème avec son prix Nobel » (2020/10/08) moins précis (laissant entendre que les techniques de ciseaux moléculaires seraient interdites en France alors qu’il ne s’agit d’un bannissement que pour l’ingénierie agricole qu’elles le sont) mais très intéressant sur l’introduction des mutagénèse dès 1920 et dont on ne s’émeut que depuis les OGM alors que des milliers de variétés n’ont pas été mutées ‘naturellement’, hors mutagénèse donc, ce qu’a imposé la cours européenne. Adieu, mutagénèse, transgénèse, CrispR/Cas9. À lire commenté sur reddit.com/r/france sous le même titre que celui du Point.

    • Merci pour votre aimable commentaire, c’est gentil !

      Concernant les techniques d’amélioration des variétés agricoles, j’en avais parlé de façon assez détaillée dans l’article sur les OGM que je signale en fin d’article : Une autre écologie est possible ! (I) Ces OGM qui nous font du bien (écrit en novembre 2015 avec le blogueur h16 dans le cadre d’une série sur des sujets environnementaux qui « font peur » : ondes, nucléaire, néonicotinoïdes, glyphosate, etc.)

      Nous écrivions notamment :

      « Ces modifications ne sont pas nouvelles ; c’est leur type qui a changé. Le blé actuel, par exemple, est le résultat de nombreuses hybridations qui ont vu l’incorporation de dizaines de milliers de gènes dans le génome des espèces parentes. Il y a 500 000 ans, le blé sauvage d’origine possédait 7 paires de chromosomes alors que sa domestication, il y a environ 10 000 ans, l’amène à en posséder 21.

      Plus récemment, il était également possible d’obtenir de nouvelles variétés de plantes par la technique de la mutagénèse : les semences sont exposées à des produits chimiques ou à des radiations massives qui entraînent des mutations variées dans le génome. Les entreprises productrices opèrent ensuite une sélection pour garder les caractéristiques qui les intéressent. On peut citer par exemple le cas du riz basmati produit au Pakistan, principal producteur mondial, qui a été obtenu par ce procédé (basmati 370).

      Étonnamment, on n’entend pas trop José Bové monter à l’assaut des rizières, ni les éternels contempteurs des OGM livrer bataille contre les importations de ce riz qui s’accommode même de l’imagerie écolo actuelle. »

      • Tout ceci, entre vos articles et celui du Point, se complète bien pour offrir des éléments convergents de sur-diabolisation de la transgénèse. Ce qui est remarquable dans les commentaires sur Reddit est que dès qu’on parle d’OGM, le relatif hors-sujet Monsanto ne tarde jamais à pointer son nez. Et à propos des sélections par mutagénèse et autres méthodes et hybridations diabolisées, je crois avoir lu dans Science et pseudo-sciences (mais je n’ai jamais retrouvé) que dans les années disons soixante-soixante-dix, il y avait eu des mouvements très opposés aux bio-techniques. Querelles oubliées et sorties du cadre du sacro-saint et sur-employé principe de précaution. Un peu comme les méfaits des lignes à haute tension qui se sont déplacés sur les antennes relais, le compteur Linky et maintenant la 5G. Enfin, le pire est que le politique et le législateur écoutent plus cet assemblage hétéroclite d’opposants que les scientifiques accusés de tous les complots pro-capitalistes.

  2. Les études en france sont quasi gratuites alors qu ailleurs aux usa…en particulier
    il faut emprunter 100 000 euros au minimum .pour les faire ..evidemment ca dégage de l argent pour la recherche au niveau de l etat ..mais combien sont pénalisés au départ..qui auraient pu être des prix nobel .?

    • Vous semblez croire qu’il y a deux pays dans le monde : la France, et puis les Etats-Unis. Je vous assure qu’il y en a quelques autres. Vous devriez regarder.

      Quant au prix des études, vous oubliez de poser la question inverse : vu tous les fonds publics qui permettent à des incapables et à des paresseux de mener de longues études universitaires en pure perte, en France, combien de prix Nobel potentiels n’ont pas vu le jour, chez nous, en raison de l’état lamentable des universités, dû, entre autres, à leur encombrement ?

      Si la madame française est allée en Amérique pour pouvoir faire de la recherche, c’est bien que la recherche en Amérique se porte plutôt mieux que chez nous, non ?

      Et puis, aujourd’hui, elle dirige l’institut Max-Planck de Berlin. C’est pas en Amérique, ça, que je sache ? C’est juste de l’autre côté de la frontière, en fait ? Personne n’a jamais accusé les Allemands d’être de gros ultra-libéraux chez lesquels les cancéreux meurent dans la rue, non ?

      Par ailleurs, l’endettement des jeunes aux Etats-Unis pour aller à l’université est un vrai problème, mais il n’est pas là où vous le dites. Le problème est que l’enseignement universitaire, et c’est une tendance mondiale, est désormais largement consacré à des études pipologiques, genre « African studies » aux Etats-Unis, ou sociologie des prostituées issues du Bouzouristan inférieur en France, et non à apprendre la chimie, la plomberie ou la comptabilité.

      Bref, des vrais métiers, des métiers d’homme, qui rapportent de l’argent et qui sont utiles à la société, et qui peuvent aussi être tenus par des femmes — la preuve.

  3. Cet article est une blague. Clairement vous faites l’apologie de Monsanto et comparez les choux et les bananes. Les OGM ont été interdits à juste titre en Europe et les découvertes à venir grâce à la recherche Crispr-cas 9 auront certainement beaucoup plus d’impact positif que les manipulations génériques de Monsanto, qui sont clairement néfastes pour l’environnement et la santé humaine. C’est vraiment honteux cette manipulation de l’information.

    • Ah Monsanto, le point Godwin quand on parle des ‘OGM’. Pas la peine de s’étendre sur l’inanité de cette mention tellement il y aurait à en dire/lire. Résumons simplement que la transgénèse a marqué un point de rupture législatif qui couvre maintenant en Europe et surtout en France toute sélection humaine (au sens de ‘non naturel’ bien sûr) alors que toute nouvelle variété (et il y en a eu des dizaines de milliers) a été testée pour sa toxicité sans appliquer des moratoires interminables. Et les ‘OGM’ ni plus ni moins. Et cet article n’est pas le seul allant en ce sens et c’est heureux. Mais bien sûr écrire cela relève d’un soutien quasi-criminel à Bayer/Monsanto. Et ce soupçon que toute la communauté scientifique (j’insiste sur le ‘toute’) serait en collusion avec ces groupes industriels…
      Quant à ce commentaire, sachons qu’on a le droit de comparer les choux et les bananes, comme de les multiplier. C’est les additionner qui ne fait pas sens ! Enfin, un commentaire qui accumule les adverbes ‘certainement’, ‘clairement’, ‘vraiment’… on sait quoi en penser d’un point de vue factuel…

  4. Je suis ébahi ! Tous ceux qui parlent de gratuité de l’éducation en France sont des nullités absolues en économie. La gratuité n’existe pas , même Marx le disait:  » la gratuité n’existe pas, à la fin il faut toujours qu’il y en a un qui paye …et en général c’est le peuple ». L’éducation Française est la plus chère du monde, mais c’est une trop longue explication inutile pour des cerveaux « lavés » par 75 ans de propagande Sovieto- Française.

  5. Sinon, la chimie semble réussir aux femmes. Il n’y a pas besoin de remonter à Marie Curie : Margaret Thatcher était chimiste.

    La cuisine, peut-être ? Après tout, c’est de la chimie. Des chefs snobs ont même inventé la « cuisine moléculaire » pour faire parler d’eux…

  6. Je vous disais en commentaire de l’article précédent que mes stats étaient en baisse depuis la rentrée, c’est parfaitement exact (environ 600 à 700 vues un jour d’article dont 200 à 350 sur l’article du jour, c’est pas franchement jojo) mais il y a parfois des pics aussi soudains que vite disparus en raison d’une accroche par un moteur de recherche.
    C’est justement ce qui est arrivé à cet article : depuis le jour de sa parution, c’est-à-dire samedi 10/10 dernier, il a totalisé plus 34 000 vues, dont un bon paquet depuis Facebook (mais de la part de comptes que je ne connais pas) et un paquet encore plus immense via « google android quick searchbox » dont j’ignore tout.
    Cela en fait mon premier article en vues depuis le début de ce blog, le suivant étant celui sur la déclaration d’Indépendance des Etats-Unis qui est quand même loin derrière avec 24 000 vues.

    • « Google android quick searchbox », ça veut dire en principe que ce sont des recherches à partir d’un téléphone portable. Mais ça ne renseigne pas beaucoup…

      Sinon, il y a un aspect aléatoire dans ces phénomènes qui est difficile à maîtriser, sauf à payer des professionnels pour faire grimper ses statistiques…

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