Oui, le monde a progressé !

Et il pourrait faire bien mieux encore si l’aide internationale n’était plus l’horizon indépassable du développement, n’en déplaise à Bill et Melinda Gates.

Alors que la 72ème Assemblée générale annuelle des Nations unies se tient cette semaine à New York, la Fondation Bill & Melinda Gates a rendu mercredi 13 septembre dernier son premier rapport consacré au suivi de 18 indicateurs sélectionnés parmi les Objectifs de développement durable (ODD) portés par l’ONU pour la période 2015 – 2030. Il sera mis à jour chaque année jusqu’en 2030 afin d’éclairer les enjeux de la lutte contre la pauvreté et pour le développement.

Si ce rapport met en évidence les progrès remarquables réalisés entre 1990 et 2016 en matière de sortie de la pauvreté et de santé publique, il craint cependant que les objectifs fixés pour 2030 ne soient difficilement atteignables en raison de la limitation que certains pays développés semblent vouloir apporter à leurs budgets d’aide internationale au développement. Analyse des résultats et questionnement sur les inquiétudes exprimées.

Dotée d’environ 44 milliards de dollars, la Fondation Bill & Melinda Gates est réputée pour être la plus grande organisation caritative du monde. Elle s’est aussi attirée une réputation de « grand méchant » de l’humanitaire, au motif principal que son fondateur et les milliardaires qui l’ont rejointe, Warren Buffet notamment, viennent du monde des affaires et de la finance mondialisée. Il est évident qu’on ne saurait attendre d’eux la moindre action véritablement charitable et désintéressée. On sait que les chefs d’entreprise sont par nature des esclavagistes avides de chair fraîche. D’ailleurs, la Fondation apporte son soutien aux OGM, c’est tout dire.

Il n’empêche. Agissant principalement dans les domaines de la pauvreté, de la santé publique et de l’éducation, elle s’est d’abord attachée à contribuer aux Objectifs du millénaires pour le développement définis par l’ONU pour la période 1990 – 2015. Le rapport publié la semaine dernière donne justement un aperçu des résultats obtenus au niveau mondial pendant cette période pour les 18 indicateurs particuliers retenus par la Fondation.

Parmi eux, citons d’abord la lutte contre les « maladies tropicales négligées » (NTDs en anglais). Il s’agit d’un ensemble de maladies tropicales graves qui affectent les populations les plus vulnérables des pays pauvres et qui les empêchent de prendre part normalement à la vie en société. Notamment, toute forme de travail est exclue, ce qui constitue un obstacle considérable à toute tentative de sortie de la pauvreté. Sur le schéma ci-dessus, tiré du rapport, on peut voir que les NTDs concernaient 47 000 personnes sur 100 000 en 1990 et que ce taux est tombé à 27 000 en 2016.

Il s’agit d’un résultat global auquel la Fondation Bill & Melinda Gates a pris une large part. En 2012, elle a en effet été à l’origine d’une initiative des grandes firmes pharmaceutiques pour mettre à disposition gratuitement des traitements variés avec pour objectif d’éradiquer définitivement ces maladies d’ici 2020. L’histoire de ce passionnant projet de grande envergure (18 milliards de dollars de dons en médicaments sur la période) est à découvrir dans ce billet du blogueur libéral h16.

Citons ensuite les actions contre la mortalité des enfants de moins de 5 ans. Melinda Gates attache une importance particulière à cet indicateur. Je lui donne entièrement raison car à lui tout seul, il rend extrêmement bien compte du niveau de développement et de bien-être d’une population. Le graphique ci-dessus montre que le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans est passé de 85 pour mille en 1990 à 38 pour mille en 2016. Comme le dit Melinda Gates dans le rapport de la Fondation :

« Based on global child mortality data, the world is on the right track. »
Si l’on se base sur la mortalité infantile mondiale, le monde est sur la bonne voie.

Citons enfin la spectaculaire évolution à la baisse de l’indicateur sur le niveau de pauvreté dans le monde. Entre 1990 et 2016, le pourcentage de la population mondiale vivant sous le seuil international de pauvreté est passé de 35 % à 9 %.

Ce bon résultat est à rapprocher de celui de la faim dans le monde. En 2015, la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) nous apprenait que le nombre de personnes souffrant de sous-nutrition était passé pour la première fois sous le seuil de 800 millions alors même que la population mondiale a augmenté de 1,9 milliards d’individus entre 1990 et 2015. Voir détail régional dans le tableau ci-dessous.

Le monde est donc clairement sur la bonne voie, mais beaucoup reste à faire. On ne saurait se satisfaire de vivre sur une planète où 800 millions de personnes ne mangent pas à leur faim et où 5 millions d’enfants de moins de 5 ans meurent chaque année.

Il s’avère que si tous les continents ont progressé, la situation de l’Afrique reste très préoccupante. Sur les 800 millions de personnes sous-alimentées, 232 millions sont en Afrique ce qui représente 20 % des habitants de ce continent. De la même façon, la pauvreté a certes reculé en Afrique subsaharienne, mais elle est passé de 56 % en 1990 à 35 % en 2015 comme le montre cette Infographie par continent réalisée par France 24 d’après les statistiques de la Banque mondiale (les flèches situées à gauche ou à droite du graphique permettent de passer de 1990 à 2015).

Or l’Afrique est confrontée à un défi démographique colossal. Si la contraception y est de plus en plus répandue, si le taux moyen de fécondité (4,7 aujourd’hui) y est en baisse, les projections de l’ONU estiment qu’il ne passera en dessous de 3 qu’en 2050. Aussi, sur une population mondiale projetée de 11 milliards en 2100, l’Afrique totalisera 4,4 milliards d’habitants (soit 40 %), alors qu’elle en compte aujourd’hui 1,25 milliards (soit une part mondiale de 17 %).

Compte tenu de la situation encore précaire de l’Afrique et compte tenu du poids qu’elle va prendre dans la population mondiale, il y a lieu de s’interroger sur la façon dont les bons résultats obtenus à ce jour vont évoluer. Sans aller jusqu’à 2100, Bill et Melinda Gates se demandent si les objectifs établis par l’ONU pour 2030 pourront être tenus. Leurs craintes sont d’autant plus fortes qu’ils constatent un moindre engagement international en faveur du développement. Depuis la crise de 2008, les pays occidentaux tendent en effet à recentrer leurs dépenses sur leurs besoins domestiques.

Il est certain que les perspectives démographiques mondiales nous invitent avec insistance à penser très sérieusement à ce qu’il faudrait mettre en oeuvre pour entraîner le monde, continent africain compris, dans le cercle vertueux de la croissance.

Cependant, autant les initiatives privées telles que celles de la Fondation Gates sont intéressantes car elles sont financées par les marges dégagées dans des activités marchandes, autant le recours perpétuel à l’aide internationale pour financer le développement revient à scier la branche sur laquelle les pays développés sont assis dans la mesure où tout ce qui est prélevé par l’impôt ou converti en dette publique pèse sur la croissance même de ces pays – et en France, nous sommes bien placés pour savoir que nous traînons déjà pas mal de boulets de ce type, avec les résultats qu’on connaît sur le chômage et la croissance.

De plus, il ressort de nombreuses études et travaux de recherche, par exemple ceux de Dambisa Moyo ou ceux du Prix Nobel d’économie 2015 Angus Deaton, que les grands programmes de développement à base de subventions des pays occidentaux vers les pays en développement constituent finalement une politique qui tend à enfoncer ces derniers pays dans la corruption, l’assistanat et la pauvreté, même si elle donne bonne conscience aux pays riches.

Faisant le constat que les pays qui ont connu un fort développement le doivent à la création de richesse et non à l’aide extérieure, Dambisa Moyo prône le respect du droit de propriété et l’ouverture sur l’extérieur, c’est-à-dire une vraie politique libérale qui restaure les pays en développement et leurs populations dans leur autonomie.

C’est précisément un sujet sur lequel Bill Gates et Angus Deaton se trouvent en profond désaccord. Dans un article où il fait une critique du livre de Deaton, The Great Escape : Health, Wealth, and the Origins of Inequality, Bill Gates écrit :

« The first six chapters teach you a lot about economics. But the seventh and final chapter takes a strange turn : Deaton launches a sudden attack on foreign aid. »
Les six premiers chapitres vous en apprennent énormément sur l’économie, mais le septième et dernier chapitre prend un tour curieux : Deaton lance une attaque soudaine sur l’aide internationale.

Et pourtant, dans son graphique sur la baisse de la pauvreté, la Fondation Gates indique que la Chine et l’Inde ont été les moteurs de ce décollage. Or qu’est-ce qui a permis à ces deux pays de connaître un développement économique spectaculaire depuis 25 ans, si ce n’est la libéralisation de l’économie mise en  oeuvre sur la même période ?

Aussi, contrairement aux inquiétudes exprimées par la Fondation Bill & Melinda Gates, il se pourrait finalement que les réticences des pays occidentaux à maintenir leur rythme d’aide internationale au développement (si elles se confirment) soient enfin la chance des pays les moins développés pour gagner en autonomie, combler leur retard économique et social et sortir significativement de la pauvreté.


Sources :
Les 3 graphiques sont extraits du rapport 2017 de la Bill & Melinda Gates Foundation.
Le tableau chiffré sur la faim dans le monde en 2015 est tiré de ce document de la FAO.


Illustration de couverture : Part de la population mondiale vivant sous le seuil international de pauvreté entre 1990 et 2015. Infographie France 24 d’après les données de la Banque mondiale.

8 réflexions sur “Oui, le monde a progressé !

  1. Article très intéressant comme toujours, mais ne pas oublier que les pays tels que l’Inde et la Chine qui ont décollé sans beaucoup d’aide internationale ont aussi pratiqué une politique très protectionniste pendant des décennies afin de protéger leurs industries tant qu’elles étaient fragiles. Et ils n’hésitent pas à en remettre une couche chaque fois que cela les arrange ( exemple: les fromages français actuellement, afin de permettre à des concurrents chinois d’imiter certains de nos produits)
    La Corée du Sud a longtemps pratiqué de la même manière.
    En Afrique il en va de même , il faut laisser le temps aux industries locales de se développer. Et pourtant je suis plutôt généralement partisan du libre-échange international.

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    • L’Inde a mis en place des réformes économiques libérales il y a 25 ans aussi bien sur le plan interne (suppression des licences administratives pour travailler et pour produire, abandon de nombreuses politiques socialistes) que sur le plan externe : les grands groupes internationaux, Dell, Samsung, sont venus s’installer en Inde ; leurs besoins ont donné des opportunités de création d’entreprises en Inde (voir le lien).
      Le grand décollage correspond pile poil à la mondialisation de l’économie.

      Aimé par 2 people

    • Dommage, c’est tout à fait faux. C’est parce que des pays comme la Corée du Sud ou Taïwan ont davantage ouvert leurs frontières qu’ils se sont développés avec succès, par rapport à des pays comme ceux d’Amérique latine pratiquant « l’industrialisation par substitution d’importations » (protectionnisme pour favoriser les industries locales). Le commerce international, en plein essor dans l’après-guerre, a permis à ces pays d’obtenir une croissance forte, alors que les pays pratiquant le protectionnisme ont stagné. Le protectionnisme peut permettre le développement des pays en retard dans des conditions très précises, comme l’a expliqué Friedrich List en son temps, et Alexander Hamilton aux Etats-Unis avant lui, un protectionnisme limité (à quelques secteurs), modéré et temporaire, mais la réalité, notamment latino-américaine, africaine, et indienne, c’est qu’il a été un facteur de stagnation et de retard, avec des industries inefficaces, protégées, coûteuses, non concurrencées, bénéficiant de rentes et s’endormant sur leurs acquis, parce qu’il n’a été ni temporaire, ni modéré, ni limité. C’est à partir du moment où ces pays ont changé de politique, comme le Brésil après 1964, s’ouvrant au commerce extérieur, modérant leurs droits de douane, favorisant les exportateurs, qu’ils se sont développés rapidement. Il faut bien comprendre que toute protection accrue, tout droit de douane renforcé, renchérit le coût des importations pour les firmes, et ruine ainsi leurs possibilités d’exportation. Dans un monde où le commerce international croît deux fois plus vite que les PIB internes, donc constitue une véritable locomotive de la croissance, c’est une idée catastrophique. Ce qui a été compris un peu partout, même si ça l’a été un peu tard, heureusement.

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    • Merci beaucoup pour ce lien. Comme vous le dites en commentaire, entre continuer à déverser des aides mal calibrées et ne rien faire, il y a une marge immense qui permettrait sans doute de redonner de l’air sans causer un krach brutal.
      Bonne soirée !

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  2. C’est le problème du charity-business, qui est un business comme un autre. La fondation Gates brasse des sommes énormes, c’est la nouvelle raison de vivre de Bill Gates et de sa blonde, par conséquent Bill Gates voit le monde au travers des lunettes roses de l’aide aux pays pauvres : tout ce qui va dans ce sens est bien, tout ce qui risquerait de jeter un doute sur l’utilité de l’aide internationale et l’immense générosité de Bill Gates est à rejeter avec la dernière énergie.

    Il y a pourtant des Africains (certes fort rares) qui s’opposent vigoureusement à l’assistanat international, avec d’excellents arguments ; et il suffit de se baisser pour ramasser des foultitudes d’exemples, parfaitement caricaturaux, de la façon dont l’aide des pays riches est gaspillée au profit de l’enrichissement personnel de ceux qui sous sous la bienfaisante douche du pognon gratuit des autres.

    D’où viennent ces deux Rolls-Royce ?

    http://www.dailymail.co.uk/news/article-4902290/Grace-Mugabe-s-son-imports-two-Rolls-Royces-Zimbabwe.html

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