L’inversion de la courbe du Qatar

——>    Cet article a également été publié le lundi 4 mai 2015 sur           icone_redacteur3

Le Qatar achète 24 Rafale, vive le Qatar ! Vive Le Drian, vive Hollande et vive la France, bien sûr, ne les oublions pas, mais surtout vive le Qatar ! Voilà un son de cloche qu’on n’entendait guère sur notre gauche auparavant, et voir toute la Hollandie s’extasier sur des ventes d’armes à un pays jugé infréquentable quand c’est Sarkozy qui fréquente, c’est presque trop caricatural, et pourtant c’est bien ce qui se passe. Normalement, ou anormalement (on ne sait plus avec notre président normal) « armes + Qatar » aurait dû être la formule gagnante de l’indignation la plus véhémente. Début février, le journal Libération titrait avec satisfaction « Sarkozy, le très cher ami du Qatar », tandis que dans Le Monde, Thomas Guénolé enjoignait l’ancien président de « rompre avec le Qatar » (non sans certaines bonnes raisons, voir suite de l’article). Et maintenant toute la gauche se pâme, se congratule et se félicite d’un aussi beau contrat d’armement. Mieux que de l’incohérence, mieux que de l’amnésie sélective, c’est un concept hollandesque qui est à l’oeuvre : pour le 1er mai, on aura eu droit à l’inversion de la courbe du Qatar. 

Il est vrai que les heurs et malheurs du Rafale à l’exportation sont assez fantastiques. Livré pour la première fois à l’armée française en 2001, cet avion du groupe Dassault Aviation très polyvalent, c’est à dire à la fois chasseur et bombardier pouvant agir aussi bien depuis un aéroport que depuis un porte-avions, n’avait jamais décroché de marché export avant cette année.

Or depuis février, il se vend comme des petits pains. Des contrats très importants ont été signés ou sont en passe de l’être : avec l’Egypte pour 24 appareils, puis avec l’Inde pour 36, et enfin il y a quelques jours avec le Qatar pour 24 avions. Au total, la France vient d’engranger pour environ 20 milliards d’euros de commande. Il semblerait que ces bons résultats soient aussi à mettre en partie au crédit des dissensions diplomatiques qui se sont manifestées entre les Etats-Unis et les pays du Golfe. Le repli du Royaume-Uni de la scène mondiale a également joué en faveur de l’avion français. Ses deux principaux concurrents étant hors-jeu, la France a pu se positionner avantageusement.

Donc, vive le Qatar, oubliés les énormes défauts de ce pays réputé infréquentable car trop riche, trop sarkozyste et peut-être aussi trop terroriste. Pourtant, certaines préventions initiales de la gauche, envolées aujourd’hui, n’étaient probablement pas toutes infondées et il y a lieu de lancer quelques recherches.

-1MK_F7Bo-aU1QGCA5Ew09miGlgLe Qatar existe comme Etat souverain membre des Nations unies depuis 1971. Auparavant, il fut occupé par des tribus nomades et des villages de pêcheurs. Colonisé brièvement par les Portugais au XVIè siècle, il connut surtout l’occupation des Ottomans qui en prirent possession pendant quatre siècles. Toute cette période est marquée de rivalités entre tribus, poussant les britanniques à venir mettre bon ordre dans ce qu’ils considèrent comme une position intermédiaire entre l’Angleterre et l’Inde. La découverte d’hydrocarbures va rendre ce protectorat encore plus intéressant. Mais la Seconde guerre mondiale rebat toutes les cartes. L’Inde accède à l’indépendance et les autres possessions britanniques ont les mêmes aspirations. D’abord membre des Emirats arabes unis, le Qatar proclame sont indépendance en 1971.

D’une superficie de 11 600 km2, il compte 2,1 millions d’habitants et sa capitale est Doha. Il est le quatrième producteur mondial de gaz naturel. Il produit aussi du pétrole, mais dans des proportions plus modestes. Son PIB par habitant, avoisinant les 101 000 dollars, est au premier rang mondial, et son taux de chômage a de quoi faire des envieux : il est de 0,6 % (2012).

Le Qatar est dirigé depuis plus de 150 ans par les membres de la famille Al Thani. L’Emir actuel est Tamim Ben Hamad Al Thani, 35 ans, qui a accédé au pouvoir en 2013 à la suite de son père. C’est un homme riche. Selon le magazine Forbes, sa fortune s’élève en 2015 à 2,5 milliards de dollars. Ses intérêts sont surtout sportifs : il préside le Comité Olympique du Qatar, il est membre du Comité international olympique et il est l’unique actionnaire du club de foot PSG, tout en étant un grand supporter du club britannique Manchester United.

La prospérité évidente de ce pays est surtout l’oeuvre du père de l’Emir actuel. Ayant accédé au pouvoir en 1995 (après avoir destitué son propre père) il s’est donné pour objectif de faire du Qatar une puissance régionale moderne, et pourquoi pas, une puissance importante sur la scène mondiale. Le Qatar, et surtout sa capitale Doha, se transforme à toute allure et se recouvre de gratte-ciel d’une architecture audacieuse, hôtels de luxe, centres commerciaux, universités et musées. Un certain nombre de progrès démocratiques sont réalisés : en 2003, le pays se dote d’une Constitution qui autorise la liberté de culte, et la télévision Al-Jazeera est réputée non censurée. Le pays est un allié des Etats-Unis qui y bénéficient d’une base militaire depuis 2002.

Malgré cette prospérité, cette modernité et ces avancée démocratiques, il reste beaucoup de zones d’ombre. Sur le plan politique, la liberté d’expression est très restreinte et il n’y a pas de partis politiques au Qatar. Sur le plan social, l’homosexualité peut être punie de mort et les femmes continuent à vivre séparées des hommes en de nombreuses circonstances, à l’université par exemple. Ou au Lycée Français de Doha. Il a beau s’appeler Lycée Voltaire, il doit être conforme à la Charia : dorénavant (janvier 2014) il instituera une séparation des sexes dans le secondaire et enseignera la religion musulmane. Un conflit sur les programmes est à l’origine de ces nouvelles dispositions. Les dirigeants qataris contestaient en effet les enseignements en histoire et en sciences.

Autre point de discorde, la situation des travailleurs immigrés. Ils représentent près de 90 % des travailleurs et se répartissent en deux groupes : les hommes sont ouvriers sur des chantiers de construction, notamment le stade prévu pour le Mondial de football de 2022, et les femmes sont employées de maison. Ils viennent essentiellement d’Asie. Leurs conditions de travail sont telles que des organisations humanitaires comme Amnesty International ou Human Rights Watch parlent de maltraitance, de travaux forcés et d’esclavage. Le régime de la « Kafala » donne à l’employeur tout pouvoir sur les employés : les passeports sont souvent confisqués et les salaires ne sont ni ceux qui avaient été annoncés ni payés dans les temps. Ces travailleurs sont de plus exclus de la législation du travail valable pour les qataris.

Les ouvriers népalais qui travaillent sur le chantier de la coupe du monde de foot sont particulièrement touchés. Une enquête du journal britannique The Guardian réalisée en septembre 2013 a révélé que des dizaines de jeunes hommes sont morts au taux de un par jour et que des milliers d’autres endurent des conditions épouvantables dont la privation d’eau alors qu’ils travaillent en plein désert par des températures très élevées. La liste des dures conditions subies est telle que le journal y voit toutes les caractéristiques de l’esclavage selon la définition de l’Organisation internationale du travail.

Troisième atteinte grave : le double-jeu avec l’Occident à propos du Jihad, des Jihadistes et des mouvements terroristes islamistes. En de nombreuses occasions, le Qatar s’est montré un allié zélé de l’Occident. Il a participé à la coalition internationale contre le régime libyen du colonel Kadhafi, il a été remercié par la France pour son rôle dans la libération des infirmières bulgares, il a prêté assistance aux Etats-Unis lors d’échanges de prisonniers talibans contre des soldats américains et a également reçu la reconnaissance chaleureuse d’Obama, pour citer quelques exemples marquants.

Et pourtant, nombreux sont les experts, au sein même de l’administration américaine parfois, qui le soupçonnent plus que fortement de soutenir financièrement et logistiquement le terrorisme islamiste. Il semblerait que de multiples groupes jihadistes viennent chercher des fonds au Qatar sous l’oeil plus que permissif des autorités. Passons du laxisme à l’actif : nombreux sont les services de renseignement, dont les services français, qui estiment que le Qatar finance directement des camps d’entraînement de jihadistes dans d’autres pays arabes, notamment Tunisie et Libye, afin d’aller ensuite en Syrie. Autre problème analogue, le Qatar soutiendrait notoirement le Hamas dont un prédicateur sympathisant proche de la famille Al Thani dispose de sa propre émission sur Al Jazeera « La charia et la vie. »

En conséquence, soyons contents des succès du Rafale, ça apportera peut-être des créations d’emplois, bien que certains contrats prévoient une fabrication locale et non pas française. Mais méfions-nous du Qatar qui n’aurait jamais dû obtenir d’organiser le Mondial de football de 2022, décision aveuglée et précipitée par un flot de dollars qataris, que les organisateurs semblent amèrement regretter maintenant, mais un peu tard.

5 réflexions sur “L’inversion de la courbe du Qatar

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