Etre noir en 2015 : en parler pour avancer

Mise à jour du vendredi 8 juillet 2016 : A la fin d’une manifestation contre les violences policières qui a eu lieu à Dallas aujourd’hui, un homme noir a ouvert le feu sur des policiers blancs dont cinq sont morts. Le tueur a été abattu par un robot de police télécommandé portant une bombe.
Le mouvement #BlackLivesMatter a condamné la fusillade, indiquant agir pour « la dignité, la justice et la liberté, pas le meurtre » et « contre le racisme », pas contre la police.
La famille d’Alton Sterling, vendeur ambulant noir tué la semaine dernière par balle par un policier qui tentait de le maîtriser, a condamné le meurtre et tous les actes de violence.

A Baltimore, sur les six policiers accusés d’homicide pour la mort de Freddie Gray (voir article ci-dessous) trois ont échappé à une condamnation et le procès d’un quatrième vient de s’ouvrir.


Quelques questions et réflexions complètement ouvertes et certainement incomplètes après les émeutes de Baltimore et les manifestations de Tel-Aviv

Mon article d’aujourd’hui n’est ni un article d’opinion, ni un article présentant majoritairement des faits, comme dirait le petit tutorial qui aide les rédacteurs à publier des articles sur Agoravox. Il va certes présenter des faits, il va parfois exprimer mon opinion, mais c’est surtout un article pour ouvrir un débat, un article d’interrogations sur des questions tellement complexes qu’on se sent complètement dépassé et qu’on ne sait où chercher les réponses. A vrai dire, pour certaines réponses, j’ai bien quelques petites idées, mais elles risquent de faire sourire. Je les garde donc pour la fin et je reprends au début.

Il y a une semaine exactement, le mardi 28 avril 2015, Baltimore, ville de la côte Est des Etat-Unis, se réveillait d’une nuit d’émeutes extrêmement violentes faisant suite au décès de Freddie Gray, jeune homme de 25 ans mort le 19 avril après son interpellation très musclée par la police. Selon la procureure en charge de l’affaire, il s’agit d’un homicide et six policiers vont être poursuivis, trois noirs et trois blancs. 

4738117_time-magazine-4068_545x460_autocropCet événement est d’autant plus frappant qu’aux Etats-Unis, la mort d’un jeune noir causée par les violences de policiers blancs n’est pas un fait isolé, loin de là. Selon une enquête rapportée par le magazine l’Express, les jeunes hommes noirs tués par la police sont 21 fois plus nombreux que les jeunes hommes blancs.

On se rappelle par exemple l’affaire de Ferguson, dans le Missouri : Michael Brown, 18 ans, non armé, avait été abattu en août 2014 par un policier blanc qui a déclaré avoir craint pour sa vie. Dans ce cas toutefois, le policier ne sera pas poursuivi par les autorités fédérales car les preuves disponibles ne permettent pas de remettre en cause son témoignage.

La prochaine couverture de TIME reproduite ci-dessus (cliquer sur l’image pour avoir plus d’informations), qui s’appuie sur une photo particulièrement spectaculaire de 2015, vise à montrer que depuis l’assassinat de Martin Luther King en 1968, les choses n’ont pas autant évolué qu’on aurait pu le souhaiter.

Pourtant, elles ont évolué. Le mandat politique le plus important de la planète est détenu par Barack Obama, 44ème Président des Etats-Unis né d’un père africain et d’une mère blanche. La maire de Baltimore qui a ordonnée le couvre-feu mardi dernier et qui l’a levé dimanche s’appelle Stephanie Rawlings-Blake. Elle est jeune (45 ans), femme et noire.

A peu près au même moment, de l’autre côté de la Terre, un soldat de l’IDF (Israel Defense Forces) d’origine juive éthiopienne, c’est à dire un Falasha, se faisait battre sans raison par deux policiers israéliens. La vidéo de l’agression (voir ci-dessous) a fait le tour du pays, poussant les juifs éthiopiens à manifester à deux reprises : le jeudi 30 avril à Jérusalem, et le dimanche 3 mai à Tel Aviv, faisant environ 70 blessés lors de cette dernière manifestation.

Ainsi que l’explique l’un des manifestants à une journaliste de RFI :

« La communauté éthiopienne vit en Israël depuis environ 30 ans. Et depuis 30 ans, nous souffrons du racisme… dans l’éducation, dans le logement. Si on veut par exemple louer un appartement, les gens ne veulent pas la plupart du temps, parce qu’on est Ethiopiens, on est Noirs. Dans le travail c’est pareil, il n’y a pas de travail bien payé pour nous. Mais le pire, ce sont les violences policières. Les policiers nous voient tous comme des criminels. (…) On est Israéliens ! Mais on ne se sent pas traités comme les autres Israéliens. »

Rappelons brièvement l’histoire des Falashas : l’origine exacte de ces juifs d’Ethiopie est mal connue. On suppose qu’il s’agit d’une descendance du Roi Salomon. Leur judéité est admise tardivement par Israël en 1975 et à partir de cette date une faible immigration commence. L’instabilité politique, la terreur et les famines consécutives au régime communiste sanguinaire du « Négus rouge » Mengistu (1977-1991) poussent l’Etat d’Israël à organiser en 1984 et 1985 un pont aérien entre Tel Aviv et des camps du Soudan où se sont réfugiés de nombreux Ethiopiens. Il s’agit de l’opération Moïse qui a été très bien décrite dans l’extraordinaire film « Va, vis et deviens » de Radu Mihaileanu.

Ce film montre également qu’en dépit du désir sincère des autorités israéliennes de porter secours à tous les juifs d’Ethiopie, leur intégration a toujours été assez compliquée, car menée de façon toute militaire, sans beaucoup de considération pour leurs racines et leur passé. Avec l’afflux actuel de migrants en provenance de l’Erythrée ou du Soudan, toutes confessions confondues, l’Etat d’Israël est confronté à un véritable problème d’intégration de populations africaines dont le nombre élevé constitue le premier défaut. Les Falashas subissent aujourd’hui la défiance suscitée par ces nouvelles populations et en ressentent de l’injustice.

En décembre 2013, une affaire emblématique de don du sang avait provoqué un véritable scandale en Israël et dans le monde. Une député Falasha d’un parti centriste avait proposé son sang et ce don avait été refusé par les autorités sanitaires israéliennes au motif (enregistré) « qu’il n’est pas possible d’accepter le sang spécial d’origine juive éthiopienne. » Il semblerait finalement que ce refus ait été mal motivé. Il découlait en fait des multiples restrictions en vigueur concernant les personnes revenant de pays où le sida est endémique, ou bien les ressortissants britanniques qui ont été exposés à l’épidémie de la « vache folle » par exemple. Mais le mal était fait.

Notons pourtant qu’en Israël aussi les choses ont évolué. La jeune femme d’origine éthiopienne qui a essuyé le refus de son don du sang était député. Il est possible à une femme Falasha de devenir député.

Tant Barack Obama que Benjamin Natanyahu ont condamné fermement les violences des émeutes, tout en reconnaissant que des erreurs d’appréciation avaient été commises envers les noirs de leurs pays respectifs. « Je pense qu’il y a des départements de police qui doivent faire de l’introspection. Je pense qu’il y a des communautés qui doivent faire de l’introspection. Je pense que nous, en tant que pays, devons faire de l’introspection, » a déclaré le Président américain, invitant toutes les parties prenantes à se remettre en question. De son côté, le premier ministre israélien fraîchement réélu appelle à « éradiquer le racisme » tandis que le Président israélien Reuven Rivlin considère que « les manifestants de Jérusalem et de Tel-Aviv ont révélé une plaie ouverte et vive au coeur de la société israélienne (…) Nous n’avons pas assez ouvert les yeux et nous n’avons pas assez tendu l’oreille ».  

Ce sont bien les questions : Comment ouvrir les yeux, comment tendre l’oreille, comment faire de l’introspection ?

L’article de l’Express que j’ai donné en lien plus haut sous le mot « enquête » fait le tour des disparités entre la population afro-américaine et les autres populations des Etats-Unis. Il y a d’abord le volet formation et organisation des forces de police et de justice. Aux Etats-Unis, on compte chaque années autant d’homicides contre des blancs que contre des noirs, mais les coupables des premiers sont surreprésentés dans les exécutions capitales, par exemple.

Il existe ensuite le volet social. Le chômage et la pauvreté sont significativement plus élevés dans la population afro-américaine : le taux de chômage s’élevait à 13,4 % chez les noirs contre 6,7 % chez les blancs en 2013, le revenu médian était de 33 321 dollars pour une famille afro-américaine en 2012 contre 51 017 pour la moyenne de la population. Ces considérations sont valables aussi pour Israël.

Mais à vrai dire, tous les pays occidentaux ont mis en place des programmes économiques et des programmes d’éducation et de discrimination positive en faveur des populations les plus déshéritées, avec plus ou moins de succès. En ce qui me concerne, il me semble que la prospérité se répandra d’autant mieux dans toutes les strates de la population que l’économie sera plus libérale et moins portée à la subvention généralisée qui détruit l’esprit d’entreprise.

Ce n’est pas tellement sur l’aspect économique que j’ai envie de m’étendre, car l’accession à une certaine parité de richesse matérielle ne serait qu’une faible victoire si elle ne s’accompagnait pas dans la même foulée d’un changement de regard de la part des autres. Ce qui pourrait le mieux gommer le sentiment d’injustice, le sentiment de ne pas être considéré comme un humain à part entière, par les policiers en particulier, par nous tous en général, ce serait de recevoir un regard bienveillant. Ce serait donc que nous, qui ne sommes pas noirs, suivions l’injonction pressante du Christ : « changez vos coeurs de pierre en coeurs de chair », changez votre regard, prenez la peine de regarder le visage et les yeux de ceux qui souffrent et se rebellent.

La tradition judéo-chrétienne insiste du reste avec force sur la puissance du visage et du regard de l’autre. Ainsi que l’explique Emmanuel Lévinas dans ses discussions avec Georges Steiner ou Philippe Nemo, l’autre restera toujours irrémédiablement une « altérité radicale » qu’on ne pourra jamais comblée, mais le visage d’un homme qui nous regarde nous dit avant tout : « Ne me tue pas » et nous entraîne, tout aussi irrémédiablement, à nous en sentir, sinon responsable, du moins solidaire.


Illustration de couverture : AFP PHOTO / JACK GUEZ – Manifestation des Falashas le dimanche 3 mai 2015 à Tel Aviv.

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