Solidarnosc : des hommes révoltés qui ont réussi et qui n’ont pas tué

—->     Cet article a également été publié le mercredi 5 août 2015 sur   icone_redacteur3 

Il y a trente-cinq ans : le 31 août 1980, signature des accords de Gdansk.

Une journée de vacances entre pluie et brume, une balade rapide dans les ruelles désertes de La Grave pour faire courir ma chienne, une retraite précipitée sous le porche de l’église pour m’abriter, et sur la porte une affichette qui attire mon regard : vendredi 1er mai 2015 à 14 h 30, Lech Walesa donnera une conférence à Notre-Dame du Laus, Hautes-Alpes, à l’invitation du diocèse de Gap et d’Embrun de Monseigneur Di Falco.

C’est un bond de trente-cinq ans en arrière qui se présente à moi soudainement, ravivant tous les souvenirs de mes années 1980 et 1981 : ambiance studieuse en classe préparatoire, effervescence et manifestation pour Solidarnosc devant l’ambassade de Pologne et franche rigolade en voyant François Mitterrand, fraîchement élu et rose à la main, marcher de l’ombre à la lumière au Panthéon. 

Ces trois circonstances ramassées en quelques mois ont indiscutablement marqué mon passage de l’enfance à l’âge adulte sur le plan politique. Je croyais vivre dans un univers rassurant circonscrit à tout jamais par les frontières immuables de ma famille, mes études et le gouvernement, et soudain la puissance du changement et de l’incertain m’a sauté au visage : je pouvais rater mes concours, et j’ai aussi compris que nous les hommes sommes acteurs de notre histoire, pour le meilleur ou pour le pire. On ne prend jamais si bien conscience des choses que lorsque les enjeux personnels se mêlent aux enjeux collectifs dont on reconnait être partie prenante.

A cet égard, l’histoire de Solidarnosc est vraiment exemplaire, et trente-cinq ans après, elle mérite d’être racontée.

Il faut commencer en 1953 avec l’arrivée de Khrouchtchev au pouvoir en Union soviétique. Son rapport « secret » de 1956 dénonçant le culte de la personnalité de Staline fut interprété, sur place comme dans certaines démocraties populaires environnantes, comme une ouverture vers plus de liberté politique. Interprétation audacieuse, puisque dès 1956 une grève dans l’usine Staline de Poznan en Pologne est brutalement réprimée faisant plus de 50 morts et des centaines d’arrestations. La même année en Hongrie, la formation d’un gouvernement comprenant des ministres non communistes, ainsi que des mouvements étudiants réclamant encore plus de droits politiques, déclenchent une riposte violente de l’URSS qui envoie purement et simplement ses chars envahir Budapest. Le bilan se compte en milliers de morts et de déportés.

En 1964, Brejnev succède à Khrouchtchev. Il définit la doctrine de « souveraineté limitée » des pays satellites, ce qui, en langage courant signifie « absence de souveraineté ». Ainsi, en 1968, le Printemps de Prague s’achève par l’invasion de la Tchécoslovaquie par les forces militaires du Pacte de Varsovie (alliance militaire entre l’URSS et ses satellites). En Pologne le tour de vis  soviétique s’exerce en 1970 contre des ouvriers grévistes de Gdynia et se termine une fois de plus dans un bain de sang.

Lech Walesa et Mgr Di Falco le 1er mai 2015.

Lech Walesa et Mgr Di Falco le 1er mai 2015.

Avec Solidarnosc, les événements vont tourner un peu différemment. Ce syndicat indépendant naît en 1980 sous l’impulsion de Lech Walesa, électricien, dans la foulée des grandes grèves des chantiers navals de Gdansk. Le 31 août 1980, après de nombreux jours de grève, sont signés les accords de Gdansk qui autorisent l’existence de syndicats ouvriers indépendants. Cependant, Solidarnosc est considéré comme dangereux par l’URSS qui compte bien imposer un nouveau gouvernement plus résolu si les autorités locales du moment ne parviennent pas à circonvenir ce mouvement.

Dès ses débuts, Solidarnosc reçoit l’approbation de tout ce que la Pologne compte d’opposants au régime. L’Eglise catholique le soutient sans réserve, de même que la majorité de la population. Deux ans plus tôt, l’élection d’un pape polonais a contribué à conforter les aspirations démocratiques du pays. Le syndicat aura jusqu’à 10 millions de membres pour une population totale de 35 millions d’habitants en 1980. A l’étranger, le soutien est également impressionnant. En France, Solidarnosc peut compter sur l’appui de la CFDT, mais pas de la CGT, syndicat ouvertement inféodé au PCF et au régime soviétique.

Solidarnosc s’est  présenté au monde avec un programme qui fait ressortir toute la brutalité des régimes d’obédience soviétique. Son action est fondée sur la non-violence, aussi bien en théorie que dans les faits, et les réformes qu’il préconise vont dans le sens de l’auto-gestion et de la démocratie. Instruits des événements sanglants de 1956 et 1970, Lech Walesa et les autres dirigeants du syndicat ont veillé à ne jamais donner aucune raison d’intervenir policièrement ou militairement aux autorités polonaises.

La situation est néanmoins intolérable pour Moscou. Le général Jaruzelski accède au pouvoir en 1981 et enclenche une militarisation du régime pour contrer les effets néfastes des accords de Gdansk. Par décret, il fait arrêter Lech Walesa et toute la direction de Solidarnosc dans la nuit du 13 au 14 décembre 1981. Le syndicat est interdit et l’état de siège est instauré. Jaruzelski se justifiera plus tard en disant qu’il souhaitait ainsi préserver la Pologne d’une intervention armée de l’URSS. En réalité, on le sait depuis l’ouverture des archives après l’effondrement de l’Union soviétique, cette dernière n’a jamais eu l’intention d’intervenir directement. Le précédent hongrois pèse lourd et depuis décembre 1979, elle est de plus embourbée en Afghanistan. Lech Walesa et ses compagnons seront libérés à la mort de Brejnev en 1982.

Solidarnosc continue à vivre dans la clandestinité, l’Eglise catholique faisant office de relais de messagerie. Gdansk reste au coeur de la résistance. Il n’existe que trois endroits où il est possible de parler ouvertement contre le régime : les chantiers navals, l’église Sainte-Brigitte et le stade du club Lechia Gdansk. C’est justement un match de football d’envergure européenne qui va donner au syndicat l’occasion de retrouver le devant de la scène, signant dès lors le début de la fin pour le régime communiste polonais.

Le samedi 28 septembre 1983 à Gdansk même, le club Lechia Gdansk doit affronter en seizièmes de finale la prestigieuse Juventus de Turin dans le cadre de la Coupe d’Europe des vainqueurs de coupe. C’est un événement : le club de Gdansk n’a jamais été si loin dans toute sa carrière, et ce sera de plus l’occasion d’admirer de près les célèbres joueurs du club de Turin, dont notre Michel Platini national. Aussi, les 30 000 places du stade sont toutes occupées dès midi.

Le match étant télévisé, Solidarnosc pense que c’est une occasion inespérée de montrer que le mouvement existe encore. Pour cela, la présence de son chef charismatique Lech Walesa est indispensable. Il n’aura du reste aucun mal à s’infiltrer dans la foule. Mais le gouvernement polonais a pris ses précautions en diffusant la veille à la télévision un reportage sur Lech walesa, le décrivant comme un homme uniquement préoccupé par l’argent. En pure perte.

Si depuis le matin les conversations roulent exclusivement sur le foot à Gdansk, à partir de la mi-temps il ne sera plus question que de Solidarnosc et de liberté. Alertés par un membre du syndicat, les journalistes de NBC et CBS tournent alors leurs cameras vers Lech Walesa et la foule rassemblée commence à chanter en choeur l’hymne du syndicat. La télévision d’Etat est particulièrement mécontente. Elle décide de diffuser la seconde mi-temps avec un décalage de 6 minutes et sans le son. Mais c’est trop tard. Le match est perdu, mais ce n’est pas grave. Solidarnosc existe, le fait savoir, dans les chants et le calme le plus parfait.

A partir de ce moment-là, le régime communiste survit tant bien que mal, imposant des restrictions en tout genre et des tickets de rationnement à la population, dont une portion non négligeable cherche à quitter le pays. En 1989, des pourparlers entre Solidarnosc et le gouvernement aboutissent à la tenue d’élections libres en 1990 à l’issue desquelles Lech Walesa est élu président. C’est le moment où l’ensemble du monde soviétique est en train de s’écrouler.

La confrontation entre le régime communiste, totalitaire au point de tuer, et le syndicat Solidarnosc, association d’hommes révoltés parvenus à leurs fins sans tuer, me fait irrésistiblement penser à L’homme révolté (*) d’Albert Camus.

Après avoir analysé le suicide et la notion d’absurde dans Le Mythe de Sisyphe, Camus se propose de poursuivre sa réflexion autour du meurtre et de la révolte. Il constate (en 1951) que les cinquante dernières années ont débouché sur soixante millions de morts : c’est « l’histoire de l’orgueil européen » dit-il. « L’homme est la seule créature qui refuse d’être ce qu’elle est. La question est de savoir si ce refus ne peut l’amener qu’à la destruction des autres et de lui-même. »

Camus en vient à mettre au jour les contradictions fondamentales qui existent entre la révolte et la révolution. « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. » Les existentialistes contemporains de Camus, tels que Sartre avec qui il se brouillera à la suite de ce livre, pensent qu’il y a progrès de la révolte à la révolution et que le révolté ne vaut rien s’il n’est pas révolutionnaire.

Selon Camus, l’articulation entre le révolté et le révolutionnaire est plus complexe : « Le révolutionnaire est en même temps révolté ou alors il n’est pas révolutionnaire, mais policier et fonctionnaire qui se tourne contre la révolte. » Et s’il est bien révolté, il devrait finir par se tourner contre la révolution. Il n’y a donc pas progression, mais contradiction.

L’explication avancée par Camus est que la revendication de la révolte est l’unité (« je me révolte donc nous sommes ») qui ne veut pas être réduite à la simple histoire, tandis que la revendication de la révolution est la totalité historique. La première est créatrice et la seconde est nihiliste, ce dernier terme, répété de nombreuses fois par Camus, étant à comprendre comme l’indifférence à la vie. La révolte refuse l’absolu de l’histoire, c’est à dire la promesse de temps automatiquement meilleurs, alors que la révolution ne connait que l’histoire, quitte à l’accomplir dans un suicide collectif.

Selon l’analyse d’Albert Camus, il me semble donc qu’on peut assimiler Solidarnosc à la révolte tandis que le régime soviétique auquel le syndicat s’est opposé possède toutes les caractéristiques du nihilisme de la révolution.

C’est une leçon pour le temps présent. Nous avons des raisons de dire non et de vouloir autre chose. Veillons à être des révoltés qui ne tombent pas dans le cynisme politique, et donc les meurtres, de la révolution.


(*) L’homme révolté, Albert Camus, Gallimard 1951.


S80RP_duze1Illustration de couverture : Le logo de Solidarnosc représente les onze lettres du mot comme les personnes qui avancent serrées les unes contre les autres au premier rang d’une manifestation. L’une d’elles porte le drapeau polonais. La photo de Lech Walesa avec Mgr Di Falco insérée dans l’article est personnelle.

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