La France, la dette grecque et le gentil banquier

Matthieu Pigasse, Directeur général de la banque Lazard pour la France, a des méthodes commerciales aussi efficaces que racoleuses : après avoir déclaré de but en blanc qu’une annulation de la dette grecque de 50% serait un arrangement optimal qui permettrait à la Grèce de retrouver un ratio d’endettement public de l’ordre de 100% de son PIB, le voilà embauché par Alexis Tsipras, ravi de tant de compréhension de la part d’un banquier aussi distingué. Matthieu Pigasse aussi est ravi : sa précédente intervention en Grèce pour « restructurer » (lire effacer à 78%) la dette privée avait rapporté 20 millions d’€ à Lazard.

Après tout, si Matthieu Pigasse arrive à mettre son plan à exécution et trouve des prêteurs assez aveugles pour l’accepter, tant mieux pour la Grèce et tant pis pour nous autres citoyens des Etats créanciers. Mais Matthieu Pigasse va beaucoup plus loin : il estime que « cela n’impactera en rien la dette française » et que « cela n’aura aucun impact budgétaire réel ».

La première idée qui vient à l’esprit, c’est que si ces déclarations sont exactes, pourquoi prendre la peine de rembourser quoi que ce soit ? Et c’est là que, munis de nos petites expériences personnelles d’emprunteurs ou de prêteurs, on se dit : c’est quand même bizarre, et si c’était légèrement plus compliqué que ça ?

La France est impliquée dans cette affaire à hauteur de 9 milliards d’€ en prêt direct à la Grèce et 31 milliards d’€ en garantie (*) apportée au FESF (Fonds européen de stabilité financière), soit un total de 40 milliards d’€. Vivant depuis 40 ans en état de déficit chronique, la France a dû emprunter pour accorder ces prêts.

Matthieu Pigasse a partiellement raison dans le sens où cette somme a déjà été comptabilisée dans les 2000 milliards d’€ de notre dette publique. Mais uniquement dans ce sens-là : on aurait fait un don, on en serait au même point (aux intérêts déjà payés près). Sauf qu’il a bien fallu s’endetter de 40 milliards de plus. Et sauf que la France a fait un prêt avec l’espoir de le voir remboursé un jour pour pouvoir rembourser elle-même ses créanciers. C’est là où Matthieu Pigasse, tout à son ardeur à décrocher un beau contrat de restructuration, n’est plus très pertinent.

Que se passe-t-il quand un emprunt d’Etat (**) arrive à échéance ? L’Etat peut faire deux choses, ceteris paribus :

  • Ne pas se ré-endetter, car il n’y a pas de projet de dépenses ou de prêt en vue. L’encours de dette baisse (de 40 milliards d’€ dans le cas de la France, soit 1960 milliards).
  • Se ré-endetter de la même somme pour des dépenses nouvelles ou pour prêter à nouveau à un pays demandeur. L’encours de dette reste à son niveau (2000 milliards d’€).

Si la Grèce obtient une annulation (partielle ou totale) de sa dette publique, les Etats prêteurs ne pourront, ceteris paribus :

  • ni se désendetter, et l’encours de dettes restera à son niveau (2000 milliards d’€) comme si on avait fait un don.
  • ni dépenser chez eux ou prêter à l’extérieur 40 milliards d’€ sans dette supplémentaire, et l’encours de dettes augmentera à 2040 milliards d’€.

L’annulation de la dette grecque entraînerait donc bien un impact budgétaire négatif, ce genre d’impact étant généralement suivi à brève échéance d’une « remise à plat fiscale » qui aboutit tout aussi généralement à des hausses d’impôts.

L’annulation de la dette grecque aurait par ailleurs des conséquences morales assez désastreuses en envoyant un signal de prime à l’échec. Par laxisme fiscal, irresponsabilité politique et tricherie sur les chiffres, les gouvernements grecs successifs, soutenus par leurs électeurs, ont entraîné la Grèce dans une spirale d’endettement telle que ce pays a maintenant atteint le confortable statut de « Too big to fail », autrement dit : si vous vous plantez, plantez-vous à fond, et vous serez pardonnés.

Le vote en faveur de #Syriza, dont le programme consiste en gros à raser gratis, n’est nullement le fait d’un peuple qui se lève pour la démocratie contre l’oppression financière et politique de l’UE, comme on a pu le lire et l’entendre depuis l’élection. C’est un choix populiste d’extrême gauche qui a reçu l’adoubement de Vladimir Poutine et qui fait reposer sa stabilité politique sur une alliance avec un parti d’extrême droite. C’est un choix populiste qui risque de conduire la Grèce sur le chemin follement attrayant du Vénézuela, pays que Matthieu Pigasse connaît bien également.


(*) Les 31 milliards d’€ apportés en garantie au FESF n’ont sans doute pas encore été déboursés en cash, mais le seront de façon certaine si la Grèce fait défaut.

(**) On suppose des prêts à taux zéro pour simplifier.


Alexis_TsiprasIllustration de couverture : Alexis Tsipras.

Une réflexion sur “La France, la dette grecque et le gentil banquier

  1. L’idée d’un abandon de créance était probablement plutôt une idée repoussoir afin de mieux faire admettre d’autres idées plus orthodoxes comme une dette perpétuelle payant un coupon ad vitam ou bien encore l’idée d’un taux d’intérêt indexé sur la croissance. Mais même ces idées là, plus convenables posent problème car la dette est un « truc sérieux » et transiger sur la dette crée toujours une inégalité entre ceux qui ont anticipé et tenu leurs engagements, les foumis de la finance, et les cigales qui remettent aux calendes Grecques (sic) les réformes.

    Sur les GDP linked bonds, je vous recommande la lecture de cet article de The Economist.
    http://www.economist.com/news/finance-and-economics/21642201-greece-wants-index-bond-payments-economic-growth-not-bad-idea-linked

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