Le mois dernier, le journaliste revendiqué de gauche Laurent Joffrin s’est pris d’une sollicitude aussi soudaine qu’étrange pour le libéralisme. Selon lui, les richissimes chefs d’entreprise et patrons de presse Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin, tout à leur projet d’union des droites autour du Rassemblement national (RN) en vue de l’élection présidentielle de 2027, l’instrumentaliseraient dans sa dimension économique pour mieux piétiner son rapport fondamental à la liberté.
Voilà qui nous change. Jusqu’à présent, si, en tant que libéral, vous plaidiez en faveur d’un certain recul du périmètre de l’État, à commencer par la réduction des dépenses publiques, la fin des subventions et la baisse des impôts, cette même gauche Joffrin s’indignait bruyamment et vous traitait de facho ultralibéral d’extrême-droite sans autre forme de procès. Peu lui importait que cette préoccupation soit directement motivée par le désir d’améliorer la prospérité (projet social) et la liberté (projet sociétal) des individus.
Peu lui importait en outre que tous les exemples disponibles dans l’histoire montrent un accroissement de ces valeurs lorsqu’une certaine libéralisation de la société, des idées et des échanges se produit (décollage intellectuel et industriel de l’Occident à la fin du XVIIIᵉ siècle et au XIXᵉ siècle), tandis qu’on en observe la réduction voire l’anéantissement dès lors que l’ordre imposé par l’État prend le dessus (toutes les expériences socialistes et/ou collectivistes et/ou étatistes du XXᵉ siècle).
Autre exemple, plus récent mais tout aussi parlant : au niveau mondial, le taux d’extrême pauvreté est passé de 37 % en 1990 à 9,6 % en 2015 et même 8,5 % en 2019. Un progrès curieusement interrompu de 2020 à 2022 par la décroissance économique et le ralentissement des échanges involontairement expérimentés pendant la période Covid… Depuis 2024, c’est-à-dire depuis que l’économie mondiale a retrouvé ses caractéristiques habituelles d’ouverture, le taux de pauvreté est reparti à la baisse.
M. Joffrin lui-même, complètement oublieux du « tournant de la rigueur » initié en 1983 par le président socialiste François Mitterrand deux ans après l’échec patent du Programme commun de la gauche sur lequel il avait réussi à se faire élire, persiste à penser contre toute évidence que les résultats du libéralisme seraient à l’opposé de l’optimum social recherché. De ce fait, on se demande à quoi rime sa lamentation sur la trahison du libéralisme opérée par la droite souverainiste identitaire puisque, de toute façon, pour lui et ses pairs, le libéralisme ne fonctionne pas et doit être, à ce titre, impérativement combattu.
Aux yeux d’un libéral, en revanche… Aux yeux de quelqu’un qui valorise la présence de la liberté dans nos vies parce qu’il en a mesuré tous les apports positifs… Il y a incontestablement matière à réflexion. Et à discernement.
Le « Sommet des Libertés » qui s’est tenu le 24 juin dernier à Paris (et qui a motivé l’éditorial de Joffrin) était en effet organisé par le duo Bolloré Stérin, dont les priorités souverainistes identitaires sont connues, et il se présentait en effet sous nombre de dehors fort appréciés des libéraux : constat d’un État qui s’étend et ponctionne de plus en plus alors que le déclin s’installe, désir de réunir les forces libérales pour infléchir ce mouvement délétère, réaffirmation du rôle essentiel de la liberté contre l’emprise étatique qui infantilise et contraint.
D’où, pour les libéraux (pour moi, à tout le moins) la perception d’une profonde incohérence et le sentiment malaisant de se voir enrôlés dans un agenda qui n’est pas fondamentalement le leur. Le libéralisme réduit à sa composante économique et restreint « aux gens bien de chez nous » sera sans aucun doute identitaire et bien encadré, mais il ne sera jamais libéral : l’assignation identitaire, le fait que les personnes soient considérées en fonction de leur appartenance ancestrale à une terre et non pas en fonction de leurs qualités personnelles, est autant une forme de dirigisme collectiviste qu’une forme de discrimination, toutes deux étant incompatibles avec le libéralisme.
Car ce dernier, s’il faut le définir aussi complètement que brièvement, place l’individu, ses choix, ses désirs, sa recherche du bonheur, au-dessus de tout système qui voudrait l’embrigader d’en-haut. On n’est jamais ouvrier, femme, Français, riche, catholique ou noir et seulement cela ; on est avant tout soi-même, et ensuite on exerce un certain nombre de préférences politiques, culturelles ou religieuses que l’on se garde d’imposer aux autres. Tel est le sens de la liberté, la seule mais très importante limite étant le respect absolu des personnes et des biens.
C’est pourquoi les œillades appuyées de la droite Bolloré Stérin en direction des libéraux d’aujourd’hui me font irrésistiblement penser à la triste aventure vécue par Jean-Baptiste Say et Benjamin Constant auprès de Napoléon Bonaparte alors que celui-ci accédait au pouvoir.
Comme la plupart des libéraux de l’époque, ils avaient accueilli avec enthousiasme le coup d’État du 18 Brumaire (9 novembre 1799). À ce moment-là, Bonaparte s’était forgé une réputation de jeune général républicain avide de science et de connaissances et semblait le mieux à même d’empêcher le retour de la monarchie, mettre fin à l’anarchie ambiante et consolider les acquis positifs de la Révolution – celle de 1789 fondée sur les principes de liberté et de propriété. Ce fut très vite la désillusion. Constant dénonce « le régime de servitude et de silence » qui s’instaure. Quant à Say, il refuse d’accéder aux demandes de Napoléon d’introduire dans son « Traité d’économie politique » le protectionnisme et les régulations que Bonaparte jugeait indispensables dans le contexte d’économie de guerre que la France endurait alors.
Force est de constater aujourd’hui que si les diverses variantes de la droite s’indignent des impôts trop élevés des Français et des dépenses publiques trop importantes, exactement comme le font les libéraux, c’est surtout dans le but de capter la colère des contribuables à leur bénéfice électoral dans un élan populiste typique.
Car à regarder leurs programmes de plus près, vous ne voyez, premièrement, que des propositions non financées ou financées par d’hypothétiques ressources mirobolantes qui viendraient de la répression de la fraude sociale (à gauche, idem avec la fraude fiscale) et deuxièmement, parmi les dépenses, seules celles qui concernent l’immigration, le financement de la culture et des médias et les remboursements médicaux « progressistes » leur posent véritablement problème. Rien de bien étonnant, en réalité. Se rappeler par exemple qu’Éric Zemmour tient à notre système social « comme à la prunelle de ses yeux ». Se rappeler également que le RN n’a pas censuré le PLF 2025 de François Bayrou car il a notamment obtenu que certains déremboursements de médicaments prévus soient abandonnés.
Au mieux, les libéraux verront se mettre en place une politique pro-business qui aura tout du capitalisme de connivence avec certains chefs d’entreprise sur la bonne longueur d’onde idéologique, et, plus probablement, il ne leur restera que leurs yeux pour pleurer, car le projet envisagé consiste uniquement à garder le modèle tout en changeant les bénéficiaires des largesses de l’État. Sans compter que l’État de droit risque de souffrir. Zemmour n’ironisait-il pas sur le « pompeux État de droit » qui ferait obstacle à la justice ?
Je pense pour ma part que c’est l’ensemble du modèle économique et social français qu’il faut intégralement repenser, libéraliser, démonopoliser, pour le bien de notre liberté comme de notre prospérité. En parallèle, le sujet civilisationnel me semble plus reposer sur la question de faire respecter les biens et les personnes que sur le sujet des Français de souche contre les Français d’autres origines et les étrangers. Sujet qui lui-même va forcément évoluer différemment lorsque l’État-providence ne sera plus aussi attractif.
Depuis dix ans que je baigne dans le courant libéral, je vois le même schéma se reproduire à la veille de chaque élection : l’incompatibilité du libéralisme avec la gauche étatiste collectiviste étant acquise, et l’opposition farouche de la droite à tout ce qui est gauche progressiste l’étant aussi, surgit l’illusion complètement incohérente que, peut-être, c’est de cette droite populiste pourtant foncièrement illibérale que viendra la révolution libérale !
Je ne suis pas idiote ; il m’arrive de jeter un œil sur X (ex-Twitter). On va m’accuser de « purisme » : à trop vouloir tout le libéralisme, les libéraux, ou du moins les plus obtus d’entre eux, finiraient par refuser des baisses d’impôt sous prétexte que, par ailleurs, ils désapprouvent (par exemple) le contrôle des juges ou la présomption de légitime défense des forces de l’ordre.
Ce procès en purisme n’a rigoureusement aucun sens. Un faible taux d’impôt sur les sociétés ne suffit pas à caractériser un environnement libéral, car le libéralisme ne se vend pas à la découpe. Comme je l’écrivais plus haut, il protège la liberté des individus dans toutes leurs dimensions humaines. Dans ce contexte, les libéraux n’ont qu’une chose à faire : infuser leurs idées dans la population, influencer les gouvernements de l’extérieur, montrer encore et encore combien tout le monde gagnerait à laisser plus de liberté à tous les autres, approuver les baisses d’impôt, mais insister pour pousser la liberté un cran plus loin.
Illustration de couverture : La statue de la Liberté, New York, NY. Aquarelle de Bartholdi.
Bravo
Oups, j’ai envoyé un peu tôt !
Oui, je dis bravo, et j’admire votre lucidité… dont la conclusion, malheureusement, semble inatteignable en l’état de la politique, tellement dévoyée par tous les bords qui n’aspirent qu’à s’approprier le POUVOIR sans se préoccuper de nous, les mougeons …
Le libéralisme a permis 1789 par ses idées novatrices mais le monde fonctionne plus sur le pouvoir que la liberté.
Bravo. Je partage complètement votre analyse. Mon espoir : qu’un jour, en France, quelqu’un se lève, une tronçonneuse à la main, et entraîne suffisamment de gens en disant la vérité. Comme Milei en Argentine. Quelqu’un sans ambition politique personnelle (ce qui en fait une denrée rare, si tant est qu’elle existe en France …) mais avec une pensée claire et puissante, et une intégrité sans faille. Je fais un rêve …
Le rapprochement entre libéralisme et extrême droite n’est pas une anomalie : c’est une conséquence logique de la fatigue fiscale. Déjà chez les poujadistes, on trouvait cette rage de ceux qui paient trop, reçoivent peu, et découvrent que « justice sociale » signifie surtout « redistribution vers les bons clients ».
Le libéralisme leur propose une explication : trop d’État, trop de ponctions, trop de régulations absurdes et vexatoires. L’extrême droite, elle, préfère des coupables en chair et en os : les étrangers, les minorités religieuses, les voisins dont le canapé Ikea paraitplus récent. Tous, sauf l’État lui-même, dont elle croit qu’il suffirait de changer les visages pour changer la nature. Comme si remplacer Staline par Mao, ou Mao par Kim Jong Un, allait suffire à transformer une fosse septique institutionnelle en jacuzzi républicain.
Cela dit, ils n’ont pas tout à fait tort : derrière les envolées lyriques sur la solidarité, une nomenklatura continue de siphonner l’argent public pour entretenir sa domination et financer son train de vie, sous prétexte d’auditer les émissions carbone du pèlerinage de Compostelle. Cette nouvelle aristocratie, qui ne paie rien mais prélève tout, prospère en dressant les uns contre les autres. Et pendant que le peuple s’écharpe en réunion de copropriété sur « qui vole quoi à qui », elle encaisse les loyers tout en vivant au château.
Parfaitement dit.
Il n’y aura jamais un Milei en France.
Ce pays collectiviste est claveté par la gauche, qui s’est immiscée dans tous les rouages de la société, depuis Mitterrand, et dans les esprits; pire, la majorité des mécontents réclame aides et subventions de l’État.
Beaucoup devraient comprendre que l’État n’est pas la solution mais le problème. On ne peut demander à ceux qui les ont créés de les résoudre.
Nicolas va continuer à se faire tondre pour entretenir tous les parasites (sens global).
Nihil nove sub sole.
En sus des jours fériés à supprimer, bien choisis, il est proposé d’adapter le nombre d’occupants d’un logement à sa surface, après le rapport de l’INSEE, histoire de revenir aux temps heureux de feue l’URSS.
Il va faire bon être propriétaire dans ce pays.
Ne nous y trompons pas, ça pourrait passer, à la faveur d’une session nocturne de l’AN, durant une absence estivale, pendant qu’on continue de vous faire peur avec réchauffement climatique, recrudescence prétendue du Covid et autres contorsions.
Excellente analyse pleine de lucidité sur la situation.
Depuis la révolution, la France a été libérale de 1830 à 1848 avec des prolongements s’amenuisant jusqu’aux années 20 pour devenir socialiste. Elle n’a d’ailleurs jamais été autant socialiste qu’aujourd’hui, nous sommes à l’apogée !
Et si on observe le pouvoir d’achat des Français sur les périodes, ce que Jacques Marseille a fait dans son ouvrage « L’argent des Français », il est constaté qu’il n’a jamais autant augmenté qu’en proportion justement de la dose de ce libéralisme justement avec un décalage normal du à l’inertie. La France était la plus grande puissance économique à la fin du XIXème (sans doute devant l’Angleterre), on ne peut aujourd’hui que constater son déclin persistant.
Voir l’évolution du salaire net moyen entre 1996 et 2022, explosif pour les cadres et intermédiaires :
https://www.hellowork.com/fr-fr/medias/salaire-moyen-france-secteurs-regions-metiers.html
Néanmoins au delà des dépenses de l’Etat, on ne peut reprocher aux « droitards » leurs préoccupations concernant l’immigration, le financement de la culture et des médias, un Etat de droit dérivant vers une prétention universelle enrobée d’une bonne couche de progressisme sociétal, un peu le même type de prétention que nos colonialistes qui invoquaient la « grande mission civilisatrice de la France ». Car cet Etat de droit est, aujourd’hui menacé, alors qu’il devrait garantir la participation politique du plus grand nombre de citoyens, la protection de la sphère privée et la liberté d’expression dans la sphère publique de délibération. État constitutionnellement limité par une véritable charte des droits (à l’opposé des parodies qui nous en tiennent lieu).
Non ce n’est pas de cette droite populiste foncièrement illibérale que viendra la révolution libérale. Il suffirait pourtant d’examiner de près notre Histoire… Quel manque de discernement !