Vargas Llosa : Voyage intellectuel du marxisme au LIBÉRALISME

L’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa est décédé à Lima au Pérou, hier dimanche 13 avril 2025 à l’âge de 89 ans. Je vous propose de redécouvrir son « voyage intellectuel du marxisme au libéralisme » (article écrit initialement en 2016 et mis à jour).

J’ai découvert le Pérou en 1984. Just married, mon mari et moi nous envolions vers Lima pour dix-huit mois, lui comme coopérant affecté à la chambre de commerce franco-péruvienne, et moi dans ses bagages. À l’époque, un coopérant qui allait de la France au Brésil vivait un dépaysement incroyable. Et quand, au cours de ses voyages sur le continent latino-américain, il parvenait finalement au Pérou, il confessait revivre pour la seconde fois un dépaysement de la même amplitude.

Depuis, le Pérou a beaucoup évolué, dans le sens de la stabilité, de l’ouverture et de l’échange – j’y suis retournée en 2016 – et je peux vous dire que ni le Sentier lumineux (groupe terroriste péruvien d’obédience communiste tendance Mao) ni des expériences de type Venezuela ou Cuba ne sont à créditer pour cette évolution favorable (quoiqu’un peu chaotique politiquement depuis une dizaine d’années).

Plongée dans mes souvenirs, je me rappelle un premier contact étrange, mélange de malaise et de curiosité. Je me rappelle les bidonvilles continus entre l’aéroport et le centre de Lima, je me rappelle les attentats du Sentier lumineux dont l’une des actions préférées consistait à plonger régulièrement la ville de Lima dans le noir totalJe me rappelle Jean-Paul II et ce million de personnes entrées presque une à une par une seule porte dans le calme et la patience pour assister à une messe célébrée par le Pape dans l’hippodrome de Lima.

Je me rappelle aussi que c’est là-bas que j’ai découvert Jean-François Revel, ses idées libérales, son écriture intelligente et pince-sans-rire. Il tenait une chronique dans Le Point, seule publication en français disponible de façon régulière à la chambre de commerce. Et je me rappelle enfin tout particulièrement que c’est là-bas que j’ai découvert Mario Vargas Llosa, d’abord comme romancier, plus tard comme homme politique passé du marxisme au libéralisme. C’est une coïncidence, mais il se trouve que Jean-François Revel contribua beaucoup à l’évolution de ses idées politiques et économiques.

Mario Vargas Llosa, né au Pérou en 1936, est aujourd’hui un écrivain célèbre, traduit et honoré dans le monde entier. En 2010, il a reçu le prix Nobel de littérature pour « sa cartographie des structures du pouvoir et ses images acérées de la résistance de l’individu, de sa révolte et de ses échecs. » Même en France, où les professions de foi libérales sont toujours tenues pour suspectes, il est entré cette année (édit : 2016) dans la bibliothèque de La Péiade, devenant ainsi le 17è écrivain, et le premier étranger, à bénéficier de cet honneur de son vivant.

Au terme d’un voyage intellectuel fécond commencé du côté de chez Castro, Mario Vargas Llosa en est venu à détester toute forme de collectivisme. Dans Les enjeux de la liberté (1991)*, il insiste notamment sur l’importance de la propriété privée. Dans son collimateur, les « pays mercantilistes d’Amérique latine » ou les pays de l’ex-URSS, dont l’apparente liberté économique n’est que corruption et exaction d’une minorité privilégiée aux dépens de la société :

« La liberté de commercer et de produire ne sert à rien (…) sans un ordre légal strict qui garantisse la propriété privée, le respect des contrats et un pouvoir judiciaire honnête, capable et totalement indépendant du pouvoir politique. »

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Mais bien au-delà de la seule application économique, c’est la place intégrale de l’individu dans le monde, ses libres choix, qu’il veut défendre. Au détour de son discours de réception du prix Nobel à l’Académie de Stockholm intitulé « Éloge de la lecture et de la fiction » (à lire, passionnant), il confie :

« Je déteste toute forme de nationalisme, d’idéologie – ou plutôt de religion – provinciale, aux idées courtes et exclusives, qui rogne l’horizon intellectuel et dissimule en son sein des préjugés ethniques et racistes, car elle transforme en valeur suprême, en privilège moral et ontologique, la circonstance fortuite du lieu de naissance. »

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Dans un entretien accordé en octobre 2014 à Contrepoints, Vargas Llosa réitérait ses craintes à l’égard de tout enfermement national, rappelant que le nationalisme est aussi un collectivisme :

« Qui aurait dit, malgré toutes les catastrophes que le nationalisme a provoquées (…) que le nationalisme réapparaîtrait un jour ? »

« Quand il y a une crise, il y a ce que Popper appelait le retour à la société tribale, c’est-à-dire à cette forme de protection collectiviste, à cet enfermement. »

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Mais au tout début du voyage, il y avait Cuba. Toujours dans son discours de réception du Prix Nobel :

« Dans ma jeunesse, comme maints écrivains de ma génération, j’ai été marxiste et j’ai cru que le socialisme allait être le remède à l’exploitation et aux injustices sociales qui accablaient mon pays, l’Amérique latine et le reste du tiers-monde. »

Vargas Llosa raconte lui-même (voir vidéo en fin d’article) qu’ayant grandi dans des pays très pauvres et très inégalitaires, il s’est trouvé « naturellement » attiré par le communisme. Fervent lecteur, il a tout d’abord découvert un écrivain communiste allemand qui racontait ses luttes pour les opprimés dans le contexte du régime nazi.

Aussi, parvenu à l’âge d’accéder à l’université, il refuse l’université catholique, choix habituel des familles de son milieu, pour rejoindre l’université San Marcos, là où allaient les Péruviens de condition inférieure et « los cholos » (terme péjoratif pour désigner les indiens). Bref, il va à San Marcos « pour devenir communiste » ! Il se trouve qu’en 1948, le Pérou est devenu une dictature militaire sous la férule du général Odría. Les étudiants communistes de San Marcos subissent une répression terrible, de quoi conforter quelques convictions marxistes-léninistes.

Mais Vargas Llosa ressent cependant très vite le dogmatisme de plomb qui domine les convictions. Il aime lire Gide, Les Nourritures terrestres, par exemple. Or Gide est détesté des communistes. En 1936, dans Retour d’URSS, il a eu l’abominable audace de décrire la déception qui fut la sienne après un voyage dans ce pays. Donc Vargas Llosa est traité de « sous-humain » par un camarade en raison de ses lectures douteuses. Il quitte alors le groupuscule auquel il appartenait, mais reste proche des idées gauchistes de Sartre et Merleau-Ponty.

En 1959 à Cuba, la défaite de Batista et la prise de pouvoir de Fidel Castro relancent chez les jeunes Sud-Américains l’espoir de voir s’établir le « socialisme dans la liberté ». En novembre 1962, lors de la crise des missiles de Cuba, Vargas Llosa est envoyé à La Havane par la télévision française pour laquelle il travaille comme journaliste. Il est enthousiasmé par la générosité, la solidarité, les grands principes altruistes qu’il voit partout ! Il sait qu’il y a des petits problèmes, mais il les juge mineurs par rapport à l’espoir soulevé.

Puis en 1966, basculement. Le régime castriste crée les UMAP, c’est-à-dire des Unités d’appui à la production, en fait des camps de concentration pour dissidents, criminels de droit commun et homosexuels. Il rencontre Castro, lui fait part de sa perplexité, mais ne reçoit aucune réponse. À partir de là, Vargas Llosa se demande avec angoisse s’il ne s’est pas laissé « abuser par son propre enthousiasme. »

La même année, il se rend pour la première fois en URSS à l’occasion d’une commémoration de l’œuvre de Pouchkine. Cette expérience de deux semaines est la pire déception politique qu’il ait jamais connue. Il découvre que lui, invité par la Nomenklatura, pouvait entrer à volonté dans les restaurants, tandis que les gens ordinaires faisaient la queue pour tout. Il découvre que pour aller de Moscou à Léningrad il faut un visa, il découvre l’assignation à résidence, il découvre que la traduction de son livre est expurgée, etc.

C’est à ce moment-là qu’il décide que dorénavant, pour lui, le communisme, c’est fini ! L’oppression subie par son ami le poète cubain Padilla, accusé d’être un agent de la CIA et forcé de s’excuser publiquement, le renforce dans ses cheminements vers les idées libérales. D’abord, il se sent seul, mais il découvre rapidement Raymond Aron, Jean-François Revel, Karl Popper et bien d’autres :

« Ces maîtres furent un exemple de lucidité et de hardiesse quand l’intelligentsia de l’Occident semblait, par frivolité ou opportunisme, avoir succombé au charme du socialisme soviétique ou, pire encore, au sabbat sanguinaire de la révolution culturelle chinoise. » (Discours de réception du Nobel)

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Depuis, Mario Vargas Llosa se consacre à démystifier les idées de socialisme, de collectivisme et d’étatisme, incapables de créer véritablement de la liberté et de la prospérité. À l’inverse, il constate que c’est grâce à l’apport de la démocratie et du libéralisme que les pays d’Amérique latine les mieux placés aujourd’hui sont sortis des dictatures militaires, des politiques économiques populistes, de la pauvreté et de l’injustice sociale. Sur le plan politique concret, il s’est présenté aux élections présidentielles péruviennes en 1990, mais a été largement battu.

La vidéo ci-dessous présente une conférence donnée en 2013 par Mario Vargas Llosa à l’initiative de l’Institut économique de Montréal. Il nous raconte son « voyage intellectuel du marxisme au libéralisme. » (en anglais – très compréhensible, 59′) :


* Lu dans Pulp Libéralisme de Daniel Tourre, dans la préface de Damien Theillier, Éditions Thulys, 2012.


mario-vargas-llosa-2013-afpIllustration de couverture : Mario Vargas Llosa (1936-2025) écrivain péruvien lauréat du Prix Nobel de Littérature en 2010 et homme politique libéral. Photo AFP 2013.

10 réflexions sur “Vargas Llosa : Voyage intellectuel du marxisme au LIBÉRALISME

  1. Très intéressant, et bien écrit comme à chaque fois.

    Mais je reste toujours circonspect face à des artistes, écrivains etc qui ont commis des « erreurs de jeunesse » en adhérant à cette idéologie, je devrais dire démonologie, marxiste, un bazar pseudo-scientifique, une horreur totalitaire.
    Il suffisait de comprendre la noirceur qui est en chacun de nous, ambition démesurée, jalousie, haine reptilienne de l’autre etc, pour percevoir que le communisme est une totale supercherie. Cela est accessible à chacun dans ses jeunes années.
    Personnellement, je tiens ces gens responsables, encore plus, du chaos de l’anti-libéralisme.

    • Bonjour,
      Oui, bien sûr il suffisait de comprendre dans notre jeunesse … Toutefois, par expérience personnelle extrapolée à de forts probables cas similaires au mien, l’éducation « catholico-matriarcale » combinée à l’absence de lectures diverses et variées d’une famille nombreuse et très pauvre, à l’absence de télévision ou d’internet ouvrant le regard sur le monde, même si ce regard aurait été biaisé, a été une chape de plomb dont je ne suis sorti qu’à un âge avancé qu’atteignent facilement les adolescents maintenant . Ça n’est pas que je regrette mon enfance ainsi éduquée et qui me donne d’autres forces aujourd’hui, mais cette « grotte platonesque » toujours présente mais dont les ombres ont changé de « feu de camp » me fait écrire que « c’était mieux avant » ou qu' »on aurait pu » etc. ne sont pas si évidents et résultent de l’expérience individuelle dans un éternel recommencement.

    • Je rejoins un des commentaires un peu plus bas. Assumer publiquement qu’on s’est trompés, retracer son propre cheminement intellectuel n’est pas si courant et c’est tout à l’honneur de Mario Vargas Llosa.
      Par ailleurs, il n’est pas si simple de percevoir d’emblée – et jeune – la noirceur d’un système de pensée, surtout en Amérique latine. N’oublions pas le Pérou dans lequel a grandi MVL était alors une dictature.
      Dans plusieurs de ses ouvrages, MVL montre les abus, les injustices le rôle effrayant des Etats-Unis (lisez Temps Sauvages) dans la vie politique latino-américaine.

  2. Merci pour cette fenêtre ouverte sur la vie d’un homme que je ne connaissais pas. Mais tout de même, cet écrivain, pourquoi lui a-t-il fallu parcourir un tel chemin pour en arriver à une conclusion aussi évidente que bien des esprits moins talentueux ont pu rencontrer dans leur adolescence ?
    Yves Golder

  3. Un grand merci pour ce rappel sur l’oeuvre de Mario Vargas Llosa. Oui, liberté et socialisme ne font jamais bon ménage. En relisant actuellement Karl Marx (qui du reste ne distinguait pas le socialisme du communisme) j’en suis convaincu.

  4. J’éprouve un délicieux paradoxe dans mon admiration pour le travail de Nathalie, dont le style mesuré, limpide et dépouillé de tout ornement superflu forme un contraste saisissant avec ma propre tendance à l’exubérance irrascible.

    J’apprends que, dans les commentaires, on reproche à Vargas Llosa son aveuglement passé. Je considère au contraire que son parcours témoigne d’une rare intégrité intellectuelle. Il faut une remarquable force de caractère pour remettre en question ses convictions profondes et reconnaître publiquement ses erreurs d’appréciation.
    Cette honnêteté intellectuelle est d’autant plus précieuse que nous semblons incapables de voir l’ironie de notre situation actuelle : l’insupportable et amère vérité est que nous vivons déjà dans ce régime dont nous prétendons qu’il appartient au « musée des erreurs historiques ».

    Notre époque présente d’inquiétantes similitudes avec l’ère communiste: un État omnipotent qui s’approprie une part considérable des richesses nationales; une nomenklatura bureaucratique qui, sous couvert d’intérêt général, impose aux citoyens ordinaires un carcan de normes oppressives (DPE, ZFE, …) servant davantage au contrôle et à l’appauvrissement des individus qu’à leur bien-être; un appareil médiatique d’État flanqué d’organes subventionnés qui diffusent sans vergogne la doctrine officielle; un système judiciaire instrumentalisé contre les voix dissidentes; une justice délibérément sous-dotée pour justifier l’expansion des procédures administratives expéditives; et le recours banalisé à « l’état d’urgence » comme mode de gouvernance ordinaire.

    La crise sanitaire du COVID a parfaitement illustré cette dérive autoritaire, déployant un arsenal législatif profondément attentatoire aux libertés fondamentales: des auto-attestations de déplacement jusqu’à l’obligation du port du masque imposée aux enfants dès l’âge de six ans, nous avons assisté à un déploiement sans précédent de mesures coercitives visant l’ensemble de la population. Et n’évoquons même pas l’inquiétante constellation législative incarnée par les lois AVIA, SREN, ou le règlement DSA, qui étendent la surveillance et le contrôle jusque dans l’espace numérique.

    On pourrait croire que nos gouvernants s’appliquent méticuleusement à rédiger la suite de « Surveiller et punir », comme si l’œuvre de Foucault leur servait moins de mise en garde que de manuel opératoire pour perfectionner les mécanismes modernes du contrôle social.

  5. « Enfin Malherbe vint » ! Quel bonheur, Lionel, de lire un commentaire à la hauteur de l’article magistral de Nathalie, devant lequel j’étais restée sans voix !
    Il me reste une seule petite question : vous lisant, je n’ai pu déceler si vous aviez lu Vargas Llosa ou pas ? Mais sans doute est-ce encore une de ces questions oiseuses dont beaucoup se sont toujours plaints, concernant mes questions !

    • @Mildred: Chère amie, votre référence à Boileau me touche ! Si Malherbe a mis de l’ordre dans la poésie, j’ai simplement essayé de rendre justice à l’excellent article de Nathalie. Quant à Vargas Llosa, disons que j’ai entamé sa bibliographie mais que le temps, ce critique impatient, m’a fait passer à d’autres auteurs avant d’approfondir.
      J’espère que vous n’autoriserez jamais personne à qualifier vos questions d’oiseuses. Tant qu’elles reflètent vos préoccupations personnelles, elles possèdent cette rare vertu d’authenticité. Entre nous, existe-t-il quelque chose de plus précieux que l’intériorité ? (surtout par ces temps, si on compare avec la valeur des actions Nvidia)

  6. J’ai moi-même visité le Pérou en 1977 (just married également) mais pour un périple dans la Cordillère Huayhuash. C’était mon premier voyage hors d’Europe et ce fut un choc évidemment assez similaire.
    Quant à Mario Vargas Llosa, je l’ai découvert il y a une quinzaine d’années par un étudiant colombien logé chez nous qui insistait beaucoup pour sa lecture. J’en ai bien lu une demi-douzaine depuis avec passion.
    Pour ma part, plus que son parcours politique sincère et passionné indubitablement, c’est sa façon d’apprécier le genre humain capable du meilleur comme du pire que j’admire. Sa façon néoréaliste (romancer la vraie vie sans crainte ni détour) de décrire le théâtre des bouffons comme dérisoire mais pourtant tragique.
    C’est comme Fellini traitant du fascisme mussolinien, du grand art. Voilà peut-être pourquoi cette qualité d’écriture d’exception l’a fait entrer à l’Académie Française.

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