CHINE : la « Cinquième Modernisation » n’aura pas lieu

Mise à jour du mardi 11 août 2020 : Depuis la promulgation de la loi de sécurité nationale par Xi Jinping, les arrestations se poursuivent à Hong Kong et confirment que c’est bien la suppression de toutes les libertés individuelles, dont notamment la presse et l’expression, qui est ultimement visée par Pékin. Hier, c’était le tour du patron de presse pro-démocrate Jimmy Lai et de plusieurs figures du mouvement démocrate. Les Hongkongais font de leur mieux pour résister.

Lorsque le Royaume-Uni a remis Hong Kong à la Chine en 1997, il était entendu que le territoire continuerait à bénéficier de l’État de droit instauré par les Britanniques ainsi que d’une relative autonomie par rapport à la Chine communiste pendant encore au moins 50 ans. C’était le principe « Un pays, deux systèmes » énoncé par Deng Xiaoping lui-même peu avant la restitution.

Mais en réalité, la Chine n’a eu de cesse depuis lors de trouver un moyen de « continentaliser » Hong Kong, c’est-à-dire de dépouiller ses habitants de leurs intolérables libertés civiles et politiques et de museler l’opposition démocratique.

• Plusieurs tentatives ont eu lieu qui durent être ajournées face à l’ampleur de la contestation, notamment en 2003 contre un premier premier projet de loi de sécurité nationale, puis en 2014 avec la « révolution des parapluies » qui s’opposait à la limitation du suffrage universel souhaitée par Pékin dans l’élection du chef de l’exécutif hongkongais, et encore en 2019 contre une loi d’extradition qui violait l’indépendance judiciaire de Hong Kong.

Mais le 30 juin dernier, la Chine vient finalement d’aboutir via l’adoption à l’unanimité par le Parlement chinois puis la promulgation dans la foulée par le Président Xi Jinping de la loi très controversée sur la sécurité nationale applicable à Hong Kong.

Dès le lendemain, jour anniversaire de la rétrocession de Hong Kong à la Chine qui a vu les Hongkongais se rassembler massivement pour marquer leur désapprobation, les premières arrestations ont eu lieu. Les revendications d’indépendance et de liberté du territoire sont particulièrement visées.

Sous couvert de réprimer le « séparatisme », le « terrorisme », la « subversion » et la « collusion avec des forces extérieures et étrangères », la nouvelle loi, qui prévoit principalement des peines de prison à perpétuité sans appel, est tellement vague quant aux crimes qu’elle entend combattre que l’opposition hongkongaise pro-démocrate et bon nombre de juristes y détectent surtout un vaste prétexte pour museler toute dissidence anti-Pékin dans l’ancienne colonie britannique :

« Fondamentalement, Pékin va pouvoir arrêter n’importe qui, pour n’importe quel crime, puisque c’est Pékin qui a le pouvoir d’affirmer ce que vous avez fait de mal et en quoi c’est mal. » (un juriste de Hong Kong qui a demandé que soit préservé son anonymat)

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Même interprétation du côté des États-Unis dont le secrétaire d’État Mike Pompeo (équivalent de notre ministre des Affaires étrangères) a immédiatement souligné dans un tweet l’évidente répression des libertés individuelles qui constitue le fond du texte imposé par la Chine :

« La loi draconienne du Parti communiste chinois sur la sécurité nationale met fin à la liberté à Hong Kong et montre ce qui fait le plus peur à Pékin : la liberté de penser et d’agir de son propre peuple. »

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• La liberté de penser et d’agir, autrement dit la liberté d’expression et d’opinion, la liberté de la presse, la liberté de se déplacer, la liberté d’entreprendre – telles étaient justement les aspirations qui ont commencé à poindre en République populaire de Chine dans le courant des années 1970 et qui se sont renforcées après la mort de Mao en 1976 avec l’arrivée au pouvoir du « réformateur » Deng Xiaoping en 1978.

Dès 1979, ce dernier se rend aux États-Unis, encourage les échanges avec l’extérieur et met en place un ensemble de réformes connues sous le nom des « Quatre Modernisations ». Sont concernées l’agriculture, l’industrie, les sciences et technologies et la défense nationale. Ce vent nouveau d’assouplissement économique entraîne l’émergence d’une demande pour une « Cinquième Modernisation » concernant la démocratie, les droits individuels et la liberté d’expression (d’où mon titre).

Nul doute que l’ouverture économique de la Chine à la fin du XXème siècle se soit traduite par une baisse considérable de l’extrême-pauvreté en Asie et dans le monde. En 1990, 60,8 % des habitants de l’Asie de l’Est – dont la Chine constitue le plus gros morceau – vivaient sous le seuil international de pauvreté et ils n’étaient plus que 4,1 % en 2015 (voir infographie). Ce n’est pas rien.

Mais l’histoire de la Chine à l’époque de Deng Xiaoping tend à montrer que les « Quatre Modernisations » économiques sont limitées par le plafond indépassable de l’idéologie communiste qui empêche strictement l’accès à la « Cinquième Modernisation ». Car c’est bel et bien Deng, le réformateur qui s’était opposé au clan du Grand Timonier après l’échec du « Grand Bond en avant » (1958-1962), qui donna l’ordre d’envoyer les chars sur les étudiants contestataires de la place Tiananmen en 1989.

• Avec la mise au pas de Hong Kong et les arrestations massives de jeunes militants pro-démocrates, on voit le même schéma se reproduire à l’ère de Xi Jinping.

Ce dernier est arrivé à la tête de la Chine et sur la scène internationale en 2013 plein de promesses réformatrices, allant jusqu’à vanter les mérites du libre-échange au forum économique de Davos de 2017.

Mais loin d’entreprendre enfin la « Cinquième Modernisation » qui accorderait aux Chinois les libertés individuelles qui leur manquent, on le voit réduire peu à peu les espaces de liberté de la société chinoise.

Tout est fait pour recentrer la pensée politique chinoise autour du marxisme et lui seul, comme en témoigne une émission télévisée de grande diffusion intitulée « Marx avait raison ». Il y a deux ans, à l’occasion du bicentenaire de la naissance du philosophe allemand, Xi Jinping n’avait pas lésiné sur les propos élogieux à son égard :

« Le nom de Karl Marx est encore respecté à travers le monde et sa théorie rayonne encore avec la lumière brillante de la vérité. » (Début de cette vidéo)

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« La lumière brillante de la vérité » : une maxime glaçante dans la bouche d’un dirigeant politique tout-puissant qui s’est arrangé pour rester en poste indéfiniment. En mars 2018, il a en effet été réélu pour un second mandat à l’unanimité des députés chinois, non sans avoir d’abord obtenu la modification de la Constitution afin de pouvoir rester Président à vie.

Économiquement, le Parti communiste chinois étend sans cesse son influence – et la corruption qui va avec. La Chine pratique intensément le contrôle des capitaux, renforce en permanence ses monopoles d’État dans tous les domaines et impose une multitude de réglementations spécifiques aux entreprises étrangères – toutes choses qui semblent avoir empiré avec l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir.

Socialement, nul besoin d’en passer par une répression de type Tiananmen pour domestiquer la population et faire rentrer dans le rang les éventuelles fortes têtes aux idées fâcheusement libérales puisque le développement technologique du « big data » permet dorénavant d’instaurer une surveillance de tous les instants sur tous les citoyens. Le contrôle social bat son plein en Chine avec l’objectif ultime d’éteindre toute velléité d’opposition politique via un subtil maniement de carotte et de bâton.

Pour parachever son emprise, la Chine mène aussi une politique de restriction des libertés religieuses tous azimuts afin d’étouffer toute organisation qui pourrait éventuellement contester l’autorité du régime.

Sous le motif officiel de lutter contre les extrémismes et le terrorisme, les contrôles se resserrent de plus en plus sur les religions – dans certaines provinces, les baptêmes sont interdits – et dans ce domaine, les musulmans du Xinjiang chinois, des Ouïgours essentiellement, sont particulièrement et sauvagement visés.

La répression en question part d’une réalité, les attentats islamistes des années 2013 et 2014 dans la région. Mais les nombres en cause et les méthodes employées, dignes du lavage de cerveau très prisé par Mao ou son disciple cambodgien Pol Pot, éloignent nettement l’affaire de la lutte légitime contre le terrorisme.

La « déradicalisation » et « l’éducation aux lois » ont commencé modestement en 2015 auprès de personnes jugées trop zélées dans leur pratique religieuse. Mais à partir de 2017, le système s’intensifie. Les ONG dénoncent la détention de centaines de milliers de musulmans dans des camps, un rapport du Congrès américain s’inquiète « d’une répression sans précédent » et des témoignages font état de séances d’endoctrinement au cours desquelles il faut chanter les louanges du Parti communiste et dénoncer l’islam.

Aux dernières nouvelles, Pékin serait même entré dans une phase active de domination raciale. Selon une étude publiée le 29 juin dernier par la Jamestown Foundation, la Chine mènerait dans la région une politique active de contrôle des naissances et de stérilisations forcées à l’encontre des familles ouïgoures.

Dans un article de Libération du 20 juillet dernier, une enseignante ouïgoure exilée en Europe livre le témoignage suivant qui corrobore les conclusions de l’étude :

« Toutes les femmes âgées de 18 à 50 ans de mon quartier, à Urumqi (capitale du Xinjiang), ont été convoquées le 18 juillet 2017, pour un « examen gratuit » obligatoire. (…) Quand ça a été mon tour, il n’y a pas eu d’examen gynécologique, ni d’entretien. On m’a fait m’allonger et écarter les jambes, et on m’a introduit un stérilet. Ça a été d’une violence terrible. » 

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Du Xinjiang à Hong Kong, la Chine de Xi Jinping doit être han et communiste, point. Tout ce qui dépasse doit être impitoyablement contrôlé, limité ou supprimé. Les libertés civiles sont bafouées, les libertés de conscience et de religion sont piétinées, les libertés d’opinion et d’expression sont enterrées. La personne individuelle, dépouillée de ses possibilités de choix et de ses facultés de discernement, est anéantie.

Bref, la « Cinquième Modernisation » n’est pas au programme.

À nous, les libéraux, de rappeler que la liberté est une et entière. La circonscrire à une certaine prospérité économique au mépris des aspirations individuelles des personnes, au mépris de leur liberté de conscience, au mépris de leur recherche personnelle du bonheur est un totalitarisme.


Illustration de couverture : Arrestation à Hongkong lors d’une manifestation contre la nouvelle loi de sécurité nationale imposée par le Chine, 1er juillet 2020. Photo AFP.

9 réflexions sur “CHINE : la « Cinquième Modernisation » n’aura pas lieu

  1. Tout à fait d’accord avec le commentaire précédent, nous prenons le même chemin avec toutes les nuances culturelles entre l’ Europe et la Chine mais le résultat risque fort d’ être identique. Perte de liberté pour tous . Seul quelques élus, groupes industriels , scientifiques et intellectuels qui penseront comme il faut pourrons avoir une place au dessus des autres.
    Le réchauffement climatique ainsi que la pandémie ont montré à quel point les gouvernements se soucie peu de nos intérêts.
    A quand un vrai parti libéral ?

  2. Il n’y aura pas de « Cinquième Modernisation » avec le régime actuel.
    Deng Xiaping puis Xi Jinping ont cru que la Chine pourrait conserver le communisme et le parti unique et ne prendre que la liberté économique à l’Occident. Ils n’ont pas compris les fondements intellectuels du développement humain.

    La corruption est endémique et la lutte contre celle-ci surtout un moyen d’épuration politique.
    Le pays va manquer des ressources nécessaires à son modèle de fonctionnement même en pratiquant le vol systématique à l’extérieur, en Afrique particulièrement car ailleurs les législations sont plus solides.
    Surendettée, surchargée de trop d’entreprises déficitaires soutenues à bout de bras, minée par les querelles internes qui agitent le PCC, dotée d’infrastructures énormes TGV, immobilier etc… très largement sous-utilisés pour ne pas dire vides, je défie quiconque de déceler une innovation majeure en bio ou en électronique malgré tous les pronostics des « grands spécialistes » qui disent percevoir la suprématie prochaine de la Chine.
    Elle ne sera vraisemblablement pas la première puissance mondiale en 2049.

    C’est la fin du cycle et il faudrait une véritable révolution pour modifier la donne. Alors, le soubresauts de la « bête » vont encore se faire sentir…répressions dans le sang, etc…

    Les premiers signes post-COViD apparaissent d’ailleurs :
    http://www.rexecode.fr/public/Analyses-et-previsions/Analyse-et-diagnostic/Vers-une-nouvelle-geographie-de-la-production-parmi-les-pays-emergents

    La confiance est l’atout le plus précieux, elle ne s’achète pas sur le moyen terme et les clients ont largement perdu confiance !

  3. Les seuls gisements d’innovations sont Hong-Kong et Taïwan d’où les prétentions agressives récurrentes pour mettre la main sur ceux-ci.
    Trump a mis fin au statut spécial de la place financière de Hong-Kong et les anglais proposent la citoyenneté immédiate à tous les prétendants.
    Taîwan est hyper protégé par les américains.

  4. Merci pour cette synthèse historique, qui met les pendules à l’heure … de Pékin ! Un régime communiste ou crypto-communiste ne cède jamais devant la rue ou toute opposition, qu’elle soit constituée ou non . Quand il cède, c’est qu’il est sur le point de s’effondrer. La « digestion » de Hong Kong a commencé bien avant la rétrocession, et les événements de 2019 ont simplement hâté le processus, sous le slogan « il faut en finir » ! Cette loi est non seulement liberticide, mais elle doit être un avertissement pour les démocraties, comme dans les années 30, lorsqu’Hitler a déchiré l’un après l’autre les traités en reniant la signature de l’Allemagne. Pour voir à quel point cette loi est un poison, il suffit de lire son analyse, dans le communiqué publié le 1er juillet par l’association du Barreau de Hong Kong : https://www.hkba.org/sites/default/files/20200701%20HKBA%20statement%20on%20Safeguarding%20National%20%20Security%20in%20HKSAR.pdf

  5. Il faut être clair sur la Chine. Ce pays, tout comme l’URSS, a bénéficié et bénéficie encore, en Occident, d’une complaisance incroyable basée sur la méconnaissance des faits.

    Sur le plan intérieur, il est manifeste qu’il s’agit d’une dictature impitoyable et totalitaire. Ce qui se passe en ce moment contre les Ouïghours est un génocide pur et simple.

    Juste un petit exemple : dans l’un des camps de concentration qui leur sont réservés, les détenus sont rassemblés, un jour, pour assister à une séance d’auto-critique. Une femme explique par le menu quelles ont été ses fautes, ses très grandes fautes (quelque chose comme être surprise à parler sa langue, je suppose), puis assure avoir complètement changé, remercie le glorieux parti communiste de lui avoir montré la voie, etc.

    Puis, une brigade de policiers entre en scène. Ils la violent l’un après l’autre, devant tout le monde.

    Certains détenus, dans l’assistance, détournent la tête ou se cachent les yeux. Ils sont emmenés par des gardiens. Personne ne les reverra plus.

    Puis, la femme est exécutée.

    Je m’excuse, mais je ne crois pas que même les nazis aient fait quelque chose de semblable. Même l’Armée rouge, avec sa politique de viols de masse pendant la Seconde Guerre mondiale, n’a pas fait la même chose.

    Sur le plan extérieur, la Chine tente d’exporter sa dictature, et a déjà remporté plusieurs victoires sur ce terrain.

    La critique de la Chine est interdite, même en dehors du pays, et la Chine parvient à sanctionner les contrevenants dans plusieurs cas. En Australie, le trader vedette d’une des principales banques du pays vient d’être licencié, après que les autorités de Pékin ont lancé une campagne de harcèlement contre lui, au motif qu’il aurait émis des propos « racistes » contre la Chine.

    Naturellement, il n’en était rien. Cet homme, qui rapportait des fonds considérables à son employeur, s’est contenté de citer un post de Linked In qui attribuait à la Chine la responsabilité de la pandémie de coronavirus. La banque dont il était un des dirigeants les plus en vue pratique intensivement le militantisme politiquement correct, le LGBT-isme, etc. Il a suffi que les Chinois prononcent le mot magique de « racisme » pour qu’ils fassent sous eux et licencient leur employé modèle.

    Les innombrables chefs d’entreprise occidentaux qui se rendent en Chine, voire qui sont installés dans le pays, sont soumis aux lois totalitaires en vigueur sur le territoire, qui prévoient la prison pour les délits d’opinion les plus vagues. Dès qu’ils mettent le pied dans un avion de Cathay Pacific, par exemple, ils sont sous juridiction chinoise et à la merci de Pékin.

    Inutile de dire que tous les propos, prises de position, attitudes, faits et gestes de ces responsables sont scrutés à la loupe, y compris dans leur pays, dès lors qu’ils ont un rapport quelconque avec les intérêts chinois.

    Vu l’imbrication des économies occidentales et chinoise, cela constitue un levier de projection de la dictature extraordinairement puissant.

    La Chine a ainsi repris et amplifié la méthode poutinienne. L’étonnante mansuétude manifestée envers le régime par de nombreux politiciens français n’a d’autre origine que les intérêts économiques de nombreuses grandes entreprises. Il en va de même, mutatis mutandis, en Allemagne ou en Angleterre.

    Cependant, les Russes se sont largement contentés de susciter de la propagande favorable chez leurs agents d’influence occidentaux. Avec les petits assassinats d’opposants qui vont bien, de temps à autre. Et la corruption financière, massive, impunie, comme vient de le révéler un rapport de la Chambre des communes britannique.

    Les Chinois, eux, vont beaucoup plus loin : ils interdisent aggressivement toute critique, même la plus bénigne. Et ne font pas mystère de leur désir de conquête territoriale, appuyé par des démonstrations militaristes. Comme les Russes.

    Nous avons donc bien trois ennemis stratégiques : l’islam, la Russie et la Chine. Plus cet ennemi vague et spontané qui s’appelle l’immigration de masse.

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