Covid-19, explosion du chômage et statistiques fatiguées

Covid ou pas Covid, confinement ou pas confinement, pas de repos pour l’INSEE, notre institut national de la statistique, et pas de repos pour la DARES, qui est la direction des statistiques du ministère du Travail. Le planning des indicateurs attendus est immuable, il faut sortir les chiffres, quoi qu’il arrive. S’agissant du chômage, le confinement anti Covid-19 qui a démarré le mardi 17 mars 2020 a tellement perturbé l’activité économique que les publications trimestrielles habituelles de ces deux organismes peinent à rendre compte de la réalité du choc subi.

Ce fut d’abord la DARES qui jugea bon de compléter ses statistiques relatives au 1er trimestre 2020 d’une note spéciale sur la situation exceptionnellement préoccupante des demandeurs d’emploi au mois de mars. Dans la première publication, le nombre de chômeurs inscrits à Pôle emploi en France entière hors Mayotte en catégorie A (personnes complètement sans emploi) se monte à 3 576 400 tandis que dans la seconde, il caracole à 3 732 500, soit un bond de 246 100 personnes en un mois. 

Puis hier, ce fut au tour de l’INSEE de produire son taux de chômage du 1er trimestre 2020 – 7,8 % en France entière (hors Mayotte) après 8,1 % au trimestre précédent. Une tendance à la baisse dont il y aurait tout lieu de se réjouir (encore qu’elle tombe dans la marge d’erreur de +/- 0,3 point) mais qui colle mal avec les données précédentes et que l’INSEE s’est chargé de rendre immédiatement sans intérêt en indiquant qu’il s’agissait d’une « baisse en trompe l’œil du chômage au sens du BIT » (Bureau international du travail).

L’institut s’est alors livré à un recalcul afin de gommer les effets liés au confinement et accouche finalement d’un taux de 8,2 %, soit une petite hausse de 0,1 point par rapport à fin 2019. En valeur absolue, ceci correspondrait à 2,4 millions de chômeurs.

Les corrections effectuées sur le 1er trimestre 2020 pour tenir compte des deux semaines de confinement de la fin du mois de mars découlent essentiellement du fait que DARES et INSEE travaillent habituellement en moyennes trimestrielles, ce qui a pour effet d’atténuer les chocs ponctuels.

Du côté de l’INSEE, qui procède par enquête auprès d’un échantillon représentatif de la population, s’y ajoutent d’importantes modifications de comportements face au confinement : de nombreuses personnes ont arrêté de chercher un emploi, soit parce que leur secteur d’activité s’est mis à l’arrêt, soit parce qu’elles devaient garder leurs enfants. D’où l’agréable taux initial de 7,8 %.

Il n’en demeure pas moins que le taux corrigé de 8,2 % reste cependant fort bas quand on le compare aux chiffres de la DARES pour mars 2020. La population active française étant de 29,7 millions de personnes (2019), le taux de chômage basé sur les 3,7 millions de chômeurs de la catégorie A de la DARES – chiffre qui en principe devrait être égal au nombre de chômeurs au sens du BIT donné par l’INSEE – atteindrait… 12,5 %

Il faut dire que nous les Français, toujours veinards quand il s’agit de profiter d’administrations pléthoriques, bénéficions de deux suivis du chômage, celui de la DARES et celui de l’INSEE. Or leurs chiffres ont une fâcheuse tendance à diverger de plus en plus depuis à peu près 2010, ainsi qu’on peut le voir sur le schéma ci-contre extrait du journal Le Monde (2017).

L’INSEE, dont les statistiques sont utilisées dans les comparaisons internationales, applique la définition du Bureau international du Travail (ou BIT), organisme de l’ONU en charge des questions d’emploi et de population active dans le monde. Il considère donc que les chômeurs sont les personnes de plus de 15 ans qui répondent simultanément à trois critères :

· Être sans emploi, c’est-à-dire ne pas avoir travaillé au moins une heure durant une semaine de référence.
· Être disponible pour prendre un emploi dans les 15 jours.
· Avoir cherché activement un emploi dans le mois précédent ou en avoir trouvé un qui commence dans moins de trois mois.

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En principe, cette définition devrait correspondre à ce que la DARES appelle les chômeurs de catégorie A, c’est-à-dire les personnes inscrites à Pôle emploi, sans emploi, tenues de faire des actes positifs de recherche d’emploi. 

Les administrations concernées rendent compte des différences observées en citant des gens découragés qui disent aux enquêteurs de l’INSEE qu’ils ne font plus de recherche d’emploi, tout en restant inscrits à Pôle emploi. Mais s’ils ne font plus de recherche active, ils ne devraient plus être non plus dans la catégorie A.

A cette question de définition, qui n’explique guère la différence, s’ajoute une question de méthodologie. La DARES comptabilise les chômeurs effectivement inscrits dans les listes de Pôle emploi tandis que l’INSEE se fonde sur une enquête trimestrielle, une forme de sondage sur un échantillon représentatif de 110 000 personnes. C’est un bel échantillon, mais cela reste un sondage avec ses marges d’erreur.

D’autre part, l’INSEE suit également ce qu’il appelle « le halo autour du chômage ». Il s’agit des personnes inactives qui souhaitent un emploi sans être considérées au chômage. Non seulement on est immédiatement frappé par la rigueur qu’une telle dénomination implique, mais il se trouve que ce « halo » se monte au modique chiffrage de 1 741 000 personnes au 1er trimestre 2020 et qu’il est nettement orienté à la hausse depuis le début de l’année 2019.

Si l’on ajoute ce halo aux 2,4 millions de chômeurs correspondant au taux corrigé de 8,2 %, on arrive à 4,14 millions – encore un autre chiffre dont l’interprétation et le lien avec les catégories de la DARES ne sont pas clairs.

→ J’ai récapitulé les éléments ci-dessus dans mon tableau de l’évolution du chômage en France depuis 2007. Plutôt que de vous le livrer tout cru, voici quelques éléments pour en faciliter la lecture :

· Définition des catégories de la DARES : la catégorie A regroupe les personnes complètement sans emploi, les catégories B et C les personnes ayant eu un travail de courte durée dans le mois et les catégories D et E les personnes non immédiatement disponibles en raison de stages, emplois aidés ou formations.

· Depuis le 1er janvier 2018, la DARES donne les valeurs en moyennes trimestrielles au lieu de fin de mois, mais en raison de la crise économique due au Covid-19 elle a aussi donné les valeurs à fin mars 2020 (première ligne en rouge : moyenne 1er trimestre 2020 – deuxième ligne en rouge : mars 2020).

· L’INSEE ayant donné un taux « habituel » mais sans réalité (7,8 %), puis un taux « corrigé » (8,2 %) pour le 1er trimestre 2020, j’ai placé les deux dans la ligne correspondante.

· Les taux de chômage de l’Allemagne et des Pays-Bas donnés à titre de comparaison sont issus des publications de l’Union européenne qui collecte les statistiques des États membres sur la base des recommandations du BIT. À noter cependant qu’au 4ème trimestre 2019, Eurostat retient 8,4 % pour la France et non pas 8,1 %.

Edit du 16 mai 2020 : l’INSEE et la DARES opérant régulièrement des révisions assez importantes, j’ai mis à jour leurs chiffres antérieurs avec les données des dernières publications, sur le halo notamment.]

Évolution des demandeurs d’emploi en France entière (hors Mayotte) depuis 2007
Sources : DARES, INSEE, Eurostat, sauf 2007 : presse – En milliers ou %.

k ou %                  DARES  France entière              INSEE (BIT) Allem. P.Bas
  Cat. A ABC ABCDE Taux Halo(k) Taux Taux
Mai 07 2 400,0 3 500,0   8,0% 1 300,0    
Mai 12 3 163,9 4 621,0          
Déc 15 3 840,6 5 782,2   10,2% 1 536,0 4,5% 6,6%
Déc 16 3 722,5 5 764,7 6 560,3 10,0% 1 599,0 3,9% 5,4%
Mai 17 3 750,9 5 864,0 6 612,7        
Déc 17 3 709,5 5 920,6 6 614,4 9,0 % 1 609,0    
4è T18 3 674,4 5 916,7 6 561,5 8,7 % 1 616,0 3,3% 3,6%
4è T19 3 551,3 5 746,4 6 423,6 8,1 % 1 698,0 3,2% 3,2%
1er T 20 3 576,4 5 744,1 6 417,9 7,8 %
8,2 %
1 741,0 (moy enne)
Mars 20 3 732,5     ?   (fin de mois)
Var mois +246,1 +177,5 +166,7        

Le taux de chômage n’est pas la seule façon de rendre compte de l’emploi dans un pays donné. Ce taux est calculé relativement à la population active qui comprend aussi bien les personnes ayant un emploi que les personnes au chômage. Mais la population active ne représente qu’une partie de la population en âge de travailler (de 15 à 64 ans selon définition du BIT). On a vu que le « halo » suivi par l’INSEE concernait justement des personnes inactives souhaitant trouver un emploi.

C’est pourquoi, afin de voir si notre économie utilise judicieusement ses ressources de travail, il est également utile de suivre le taux d’activité qui donne la part de la population active par rapport à la population en âge de travailler et le taux d’emploi qui donne le ratio de la population ayant un emploi sur la population en âge de travailler.

Voici un tableau de la situation française, sachant que pour rester cohérente avec les statistiques internationales, j’ai utilisé le taux de chômage donné par Eurostat à fin 2019 soit 8,4 % ou 2,5 millions de chômeurs :

Pour la France, on observe que ces taux vont de mauvais (chômage) à médiocres (activité et emploi) au sein des pays de l’OCDE :

 
         Taux d’activité, OCDE 2019                      Taux d’emploi, OCDE 2018


                                        Taux de chômage, UE 2019

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On constate donc qu’à l’instar de nos comptes publics, qui trahissaient une situation financière des moins saines au moment d’aborder les conséquences économiques désastreuses du confinement anti-Covid, la position française au regard de l’emploi n’était pas non plus des plus solides.

Il est certes difficile de se prononcer sur la situation réelle de l’emploi à l’aide de statistiques qui ne tiennent compte que de deux semaines de confinement sur huit et qui ont en outre l’inconvénient de ne pas converger entre elles. Au vu des premiers chiffres de la DARES à fin mars 2020, les perspectives semblent cependant particulièrement sombres.

On peut juste se réjouir que le confinement soit enfin en bonne voie d’être levé, ce qui va permettre une reprise progressive de l’activité économique, et attendre les prochaines publications pour mesurer de plus près l’impact réel du confinement anti Covid-19 sur l’emploi.


Illustration de couverture : Virus du Covid-19 et logos de l’INSEE et de Pôle emploi.

12 réflexions sur “Covid-19, explosion du chômage et statistiques fatiguées

  1. Excellent travail de synthèse critique, l’INSEE étant devenu un institut de mesure de la pauvreté et des emplois publics et son site devenu un bazar sans nom qu’il faut être un spécialiste de fouilles au quotidien pour en tirer quelque chose avec des données souvent lointaines
    Il sera donc intéressant d’attendre les prochaines statistiques du 2T20, et s’intéresser à celles Euler Hermes, d’Infogreffes, etc. car les défaillances d’entreprises vont se faire jour.
    Je me permets une petite rectification « l’épidémie de Covid-19 sur l’emploi ». Le Covid n’y est pour rien, comme sur l’économie, ce sont les décisions successives indépendantes et surtout inappropriées des hommes-de-l’état qui sont la cause de la crise économique et de l’emploi en sustentation jusqu’au retour à la réalité. On n’arrête pas une économie comme ça. C’est signe que l’on a perdu les pédales, en effet il aurait été raisonnable de se poser la question préalable de comment on va sortir l’économie après un arrêt de cet ampleur?
    L’histoire n’a pas de précédent d’arrêt brutal et quasi total de l’économie. Et ce sont encore les hommes-de-l’état qui vont décider de la libération de l’activité des entreprises alors qu’aucun d’eux n’a jamais fréquenté un lieu d’activité privée et le premier agité Bruno Le Maire qui promène son agrégation de lettres modernes n’a aucune préparation mais pire n’a pas idée de la diversité des entreprises quant à la taille, la branche, la trésorerie,des hommes qui s’y activent, la solidité et la capacité de l’actionnariat etc.
    Je crois que cela va mal se passer, d’un optimiste on a fait de moi un sceptique voire un alarmiste

    • « Je me permets une petite rectification « l’épidémie de Covid-19 sur l’emploi ». Le Covid n’y est pour rien, » etc.

      Oui, c’est peut-être un peu rapide. II faut bien sûr comprendre : le confinement anti Covid sur l’emploi. C’est sous-entendu dans ma formule ainsi que je l’indique en introduction. Mais je vais ajuster.

      • Nathalie, ne voyez dans ma « petite rectification » qu’un intérêt, je vous avais bien suivi cependant.
        J’entends trop comme vous de nos journaleux que le chômage, la crise économique sont dus à la crise sanitaire et bien d’autres choses. Devant leur absence de rigueur nous devons la leur opposer
        Bonne journée de déconfinitude

    • « Son site devenu un bazar sans nom. »

      Ouaip. Je confirme. Les rares fois où j’ai essayé de trouver des stats sur le site de l’INSEE, j’ai été frappé par le côté aimable foutoir conçu spécialement pour qu’on ne puisse pas trouver ce qu’on cherche, et ne rien y comprendre une fois que, par miracle, on l’a trouvé.

      Confirme la loi implacable selon laquelle tout machin produit par l’administration française est infiniment plus tordu et mal branlé que le même machin produit par le secteur privé.

      Par exemple, le site de l’ultra-libéralisme statistique anglo-saxon déchaîné, j’ai nommé l’OCDE, est un plaisir à utiliser en comparaison. Sans parler de ses jolis graphiques que Nathalie exploite à foison.

  2. Je lis depuis qq tps vos parutions et les commentaires. Vous faites un remarquable travail mais j’ai quand même l’impression que vous vous donnez bcp de mal et je me pose la question d’en connaître le résultat ? Vos idées, votre concept libéral comment le faites vous savoir, comment le diffusez vous ? Quel milieu d’influence arrivez-vous à pénétrer ? Arrivez-vous à toucher des décideurs et si oui lesquels ?

    • C’est un travail de fourmi tant l’esprit des Français a été complètement désaccoutumé à penser en dehors de l’Etat « qui nous veut du bien » – tout en râlant tout le temps pour obtenir « toujours plus ».
      Alors si ce que vous lisez ici vous paraît intéressant, et je m’adresse là à tous mes lecteurs, n’hésitez pas : retweetez, partagez, likez, emailez autant que vous pouvez !

      Ceci dit, depuis mes débuts en février 2015 où je partais de zéro, j’ai bien progressé : le mois dernier a été mon meilleur mois à ce jour en nombre de vues (28 668) et j’ai appris par l’équipe de Contrepoints (qui publie souvent mes articles) que mon article « C’est officiel, notre MINISTRE de l’économie est NUL en économie » avait fait plus de 200 000 vues chez eux le jour de sa parution ! Il a aussi très bien marché chez moi.

      • « le mois dernier a été mon meilleur mois à ce jour en nombre de vues (28 668)… »

        Cette remarque fait vraiment plaisir à lire!

        De tout coeur, encore et encore, un immense merci Nathalie.

  3. Tout mon soutien, en effet ! Plaisir partagé.

    Je vous ai déjà recommandée auprès de miens proches et amis. Votre travail, votre engagement est récompensé. C’est justice.

    Votre lecture est nécessaire; un remède à l’obscurantisme doctrinaire.

    En espérant les lectures à venir à la hausse.

    Merci.

  4. Je ne sais si ce sera très intéressant pour le débat, chère Nathalie, mais comme j’ai la chance d’avoir un petit-fils professeur à l’école de l’INSEE de Rennes, j’ai eu l’idée de lui soumettre votre article, pour qu’il en fasse un petit commentaire. Voici donc ce que je reçois ce jour par e-mail :

    1) le fait que « les inscrits à Pôle Emploi » et « les chômeurs u sens du BIT » sont deux réalités différentes.

    2) le fait que le « chômage » mesuré d’une façon précise (ici le nombre de personnes qui cherchent du travail / le nombre de gens qui ont ou cherchent un travail) peut changer pour de nombreuses raisons (ex. classique : le « découragement », lorsque les gens arrêtent de chercher un travail, ils sortent complètement du calcul).
    J’avais fait un tweet orienté « visualisation » pour expliquer le problème – évidemment sans les données récentes, c’était en janvier 2019

    https://twitter.com/AKatossky/status/1087769573741469702

    Le chômage (en couleur) varie au cours du temps, mais pour des raisons différentes : en 1998, on a 10% de chômage ET AUSSI, un taux d’activité élevé (les gens arrêtent de chercher du travail et sortent des « actifs ») alors qu’en 2014, on a aussi 10% de chômage, mais cette fois avec un taux d’activité plus fort. En même temps, il y a beaucoup plus de temps partiels qu’avant (axe horizontal).
    Si j’en ai le temps, je referai la carte avec les données les plus récentes aujourd’hui et je te l’enverrai.

    Voilà ! J’espère avoir pu ainsi contribuer à ce débat auquel, à ma grande honte, je ne comprends pas grand chose, pour ne pas dire rien !

  5. Super good ! Juste un petit point qui n’a rien à voir avec le taux de chômage, mais qui montre que l’on prend les critères du BIT uniquement quand ça nous arrange. En effet, depuis Mitterrand le chômage de longue durée en France est compte à partir d’un an de chômage, c’est 6 mois au niveau international. Ça change quand même beaucoup la gravité de notre chômage.

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