Réforme des retraites : Pietraszewski ou la CONTINUITÉ

Après « l’habile négociateur », voici « l’expert ». Après le festival de mots creux et flatteurs qui a entouré la piteuse démission de Jean-Paul Delevoye, voici le festival de mots creux et flatteurs à propos de son successeur le député LREM Laurent Pietraszewski.

Et chacun de s’extasier sur le parcours de cet homme de la société civile dont l’expérience professionnelle s’est déroulée principalement au sein du département des ressources humaines des hypermarchés du groupe Auchan. Vous avez dit ressources humaines ? Mais c’est évident, Laurent Pietraszewski est le spécialiste des retraites que la France paralysée et en grève attendait !

En réalité, les fonctions exercées chez Auchan par le nouveau secrétaire d’État en charge des retraites auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé Agnès Buzyn concernaient avant tout l’évaluation professionnelle et la gestion des carrières. Rien à voir, donc, avec une quelconque expertise inédite en matière de retraites.

Il est vrai en revanche qu’il fut associé très tôt au projet de retraite universelle par points voulu par le gouvernement puisqu’il intégra le Conseil d’orientation des retraites (COR) et qu’il anima le groupe des 38 parlementaires LREM et Modem envoyés en ambassadeurs par Jean-Paul Delevoye afin d’expliquer la réforme sur le terrain et faire remonter les objections et les éventuelles propositions.

L’impression dominante de cette nomination est donc moins celle d’un nouveau départ après les cacophonies, les blocages, les TGV à l’arrêt et les petites « étourderies » malencontreuses du vieux routard de la politique qu’était Delevoye que celle de la plus parfaite continuité avec le projet initial.

Dès les débuts, Pietraszewski a fait corps avec la réforme, dès le départ il en a adopté tous les codes (suppression des régimes spéciaux de la SNCF et la RATP d’un côté, maintien du monopole étatique de la répartition de l’autre) et dès le départ il était prêt à courir la France pour la défendre.

C’est du reste ce qu’il a eu l’occasion de confirmer lui-même lors de la cérémonie de passation de pouvoir (vidéo, 22′) qui s’est déroulée hier matin au ministère des Solidarités et de la Santé entre Jean-Paul Delevoye et lui-même :

« Derrière l’expression ‘passation de pouvoir’, il y a l’idée d’une continuité au service de l’action publique, au service des projets. Cette continuité est ici indispensable pour poursuivre le dialogue social. »

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Bien sûr, il y aura du dialogue, il y aura de la concertation, il y aura des négociations , il y aura des concessions – sur l’âge pivot(*) notamment, ainsi que le Président de la République l’a fait savoir hier. Bien malin qui pourrait dire à quoi ressemblera le texte de loi qui sera présenté en Conseil des ministres au mois de janvier 2020.

Mais malgré tout cela, les « codes » essentiels qui guident la réflexion française sur les retraites seront préservés : elles continueront à dépendre intégralement des décisions de l’État au nom de la solidarité intergénérationnelle que seul un système par répartition peut soi-disant garantir. La réforme du XXIème siècle dont le gouvernement vante la modernité s’avère ironiquement incapable de sortir des dogmes collectivistes qui prévalent chez nous depuis 1945.

Laisser aux Français un espace de liberté pour décider eux-mêmes de leur âge de départ en retraite ou de la durée de cotisation qu’ils estiment nécessaire pour leur assurer ensuite un niveau de pension convenable, leur permettre de compléter un système de base par répartition par des systèmes de capitalisation qui ont fait leurs preuves (y compris en France, voir les régimes autonomes) – mais quelle horrible horreur !

Il y avait pourtant une petite flamme bien sympathique chez Laurent Pietraszewski. Comme beaucoup de ses collègues nouvellement députés depuis 2017 et comme beaucoup de militants LREM, il n’avait jamais fait de politique. Il n’y avait même jamais songé jusqu’à ce jour d’avril 2016 où Emmanuel Macron faisait le constat d’un « mal français » fait de blocages politiques et sociaux et ouvrait la porte à un nouvel espoir de changer la France.

Conquis par la jeunesse, les discours et l’enthousiasme « printanier » du futur candidat présidentiel, Laurent Pietraszewski et des milliers d’autres se sont alors mis « en marche », certainement avec la ferme ambition de faire place aux idées neuves, à l’audace et à l’ouverture sur le monde.

Hélas, le constat plus que pertinent des blocages s’est rapidement fracassé sur l’impossibilité d’envisager de débrider la France en dehors du modèle social qu’elle met en œuvre avec une application délétère depuis soixante-quinze ans.

Emmanuel Macron s’est du reste soigneusement bridé lui-même à travers ses formules alléchantes mais paralysantes sur le « libérer protéger », le « en même temps » et le « ni de droite, ni de gauche » qui font que chaque fois qu’on avance d’un petit pas, on renforce par ailleurs les monopoles et les contrôles d’État.

À ce titre, la réforme des retraites est exemplaire : on aura peut-être la fin des régimes spéciaux – un bon point, comme la fin du recrutement au statut de cheminot – mais l’ensemble du système, dit « universel » pour faire écho à l’obsession égalitariste des Français, consacre en fait la toute-puissance de l’État sur la gestion des pensions.

Ainsi, la continuité revendiquée de Laurent Pietraszewski dépasse la simple continuité avec Jean-Paul Delevoye. Elle s’inscrit fondamentalement dans la continuité de notre modèle social puissamment collectiviste, puissamment redistributeur et, curieusement, puissamment facteur de chômage de masse et de malaise social continu… Ça promet.


(*) Âge pivot : âge de la première génération à laquelle s’appliquerait la réforme.
Edit du 20 décembre 2019 : à lire la presse, il semble qu’il y ait une confusion entre les termes âge pivot et âge d’équilibre (retraite pleine à partir de 64 ans, à ce que j’avais compris), car je lis maintenant (dans Le Point par exemple) que « le Premier ministre se dit prêt à discuter de l’âge pivot à 64 ans ». 


Sur le thème Retraites, je vous propose aussi de lire :
· Retraites : changer le système. Mais vraiment.
· Emma, 38 ans, dessinatrice de BD : Elle pense à la RETRAITE depuis son stage de 3ème !
· Alors, la réforme des retraites, vous êtes POUR ou CONTRE ?


Illustration de couverture : Passation de pouvoir entre Jean-Paul Delevoye et Laurent Pietraszewski, nouveau secrétaire d’État en charge des retraites, 18 décembre 2019.

13 réflexions sur “Réforme des retraites : Pietraszewski ou la CONTINUITÉ

  1. La communication du Président Macron reste bizarre, comme tétanisé par les syndicats.
    Exemple, pour négocier sur l’âge pivot, il dit être disposé à améliorer le projet de réforme des retraites….
    Améliorer… donc cette partie était mauvaise ?
    Un aveu ridicule.

    Il aurait dû dire qu’il allait faire des concessions au risque de ne pas parvenir à sauver les retraites futures.

    Cette réforme est déjà minime, l’âge pivot de 64 ans représente un timide recul de l’âge de la retraite moyenne qui est de 63 ans, il va rester quoi de cette impérieuse et formidable réforme ?

  2. Un apparatchick. Rien de plus, rien de moins. Mouton parmi les moutons, bêlant quand on le lui demande, je le devine ouvert à la concertation comme un antifa à un congrès du RN. L’histoire regorge de ce genre de personnages prêts à tout pour quelques honneurs (circonstances) et une décoration (la LH devrait bientôt briller sur sa poitrine). Il est la pour appliquer une feuille de route, c’est tout. Il n’y a donc rien à en attendre.

  3. Il y a deux défauts majeurs à l’initiative du projet, croyances et finalités :

    1. Concentrer toute les règles et donc la législation en la matière sur l’Etat tout puissant, ses fonctionnaires, son 1er ministre et Mr Macron. Ce dernier faisant office de paratonnerre pour toutes les récriminations sur ce thème et d’ailleurs aussi tous les autres. C’est le dieu, le prince à qui on demande toutes les solutions idéales, égalitaires et universalistes et s’il déçoit, alors il fera l’objet des pires vindictes même si cela cause insurrections, privations, prise en otage, sinistrose pour les citoyens. Ainsi sont les croyances franchouilles…qui conduisent systématiquement à l’échec.

    2. Élaborer un projet qui exacerbe les jalousies et les envies car se voulant universel et égalitaire, chacun va immédiatement se polariser sur la corporation qui va avoir plus et hurler à l’injustice. Hélas Mr Philippe, c’est une prétention démesurée et une folle démagogie de déclarer une justice parfaite qui n’est pas de ce monde.

    Pour éviter les deux défauts, c’est toujours pareil, il faut d’abord que chaque français se reprenne en main pour décider lui-même de ses choix en pleine responsabilité. Au cas par cas chacun (homme ou femme), décide de l’organisation de sa vie professionnelle, intensité, début, interruptions et fin et de ce qu’il met de côté pour la période où il aura décidé de ne plus travailler en utilisant éventuellement le tiers de son choix pour l’assister.

    Ne pas implorer qu’un dieu ou une providence humaine, vienne garantir d’arranger toute sa vie en le préservant de toutes les précarités ou accidents possibles.
    L’Etat ne doit garantir qu’un minimum pour les nécessiteux mais cela rentre dans un cadre général non spécifique à la retraite.

    Tant que les français n’auront pas clairement choisi ce qu’il faut attendre d’un Etat en dehors des circonstances exceptionnelles de 1941, 1945 et au plus les vingt années qui suivirent…
    Ou alors faut-il qu’il se produise d’autres circonstances exceptionnelles ?

    Nos gouvernants auraient dû éviter de lancer ce très onéreux méga projet qui cristallise tous les ressentiments et encourager par des incitations volontaristes (eh oui il faut payer mais c’est peut-être moins cher au final) la réforme par branche, par entreprise, par statut public, bref au cas par cas comme les pharmaciens ou les avocats ont su le faire à une époque. Ce sont eux qui ont une longueur d’avance sur le principe et cela incite à l’émulation : « Tiens eux ils ont fait mieux ».

    • « En dehors des circonstances exceptionnelles de 1945 et au plus les vingt années qui suivirent »

      En effet, ce petit détail concernant les « Trente glorieuses » est toujours oublié. La France était détruite. Elle sortait d’une défaite péniblement transformée en victoire. Cela n’empêche pas beaucoup de gens de penser qu’on peut appliquer la « recette Trente glorieuses » 70 ans plus tard.

      D’ailleurs, si on voulait l’appliquer, il faudrait commencer par tailler massivement dans la dépense publique. L’Etat de l’époque était « ultra-libéral » comparé au nôtre sur ce point.

  4. On peut observer que le petit personnel politique est toujours affublé d’une épithète dithyrambique : l’habile négociateur, l’expert, un responsable de valeur, maitrisant son sujet, méritant toute ma confiance et tant d’autres louanges qui font tant et tant que le citoyen ordinaire se demande si il doit en rire ou en pleurer

  5. « « libérer protéger », le « en même temps » et le « ni de droite, ni de gauche » »
    En gros Macron, c’est l’art de ne jamais choisir ou décider si ce n’est pour ses propres intérêts.

  6. Le projet de Macron consacre en effet, à l’instar de sa réforme précédente de l’assurance chômage, la main mise totale de l’Etat sur les retraites des français dans la grande tradition jacobine française. En résumé on observe que le citoyen français se retrouve en gros coincé entre 2 postures: 1) soit confier sa gestion sociale à un pseudo paritarisme entièrement noyauté par des syndicats pour partie révolutionnaires, qui y puisent leurs ressources essentielles 2) soit la confier à un Etat socialiste centralisateur qui concentre de plus en plus de pouvoirs sur les citoyens et les prive progressivement de leur liberté dans quasiment tous les domaines de leur vie. La France est une impasse.

  7. On nous dit que c’est un changement de système des retraites, alors que le système actuel est la répartition. La retraite par points est un mode de calcul qui se substitue à la trimestrialité. Ce n’est donc en rien un changement de système. Changer de système serait par exemple d’évoluer vers la capitalisation.

    Médiocrité partout, par exemple les grèves contre la réforme des retraites, avant il y a eu, quand même, 18 mois de discussions entre un état représenté par M. Delevoye « sous maternage de sa femme pour tous les aspects administratifs » ! et des syndicats représentant 7 % du total des salariés dont 80 % du secteur public qui a bénéficié d’avantages négociés en sourdine pendant des décennies, Cf le jaune budgétaire de 243 pages sur les retraites du secteur public, https://www.performance-publique.budget.gouv.fr/sites/performance_publique/files/files/documents/jaunes-2019/Jaune2019_pensions.pdf c’est un scandale républicain, démocratique appelez cela comme vous voulez.
    243 pages qui ne sont pas arrivées toutes seules, mais de négociations, plutôt l’achat-de-la-paix-sociale-à-la-Chirac à coup de centaines de milliards, c’est-à-dire l’aboulie des gouvernants depuis plus de 70 ans qui ont payé avec l’argent des contribuables, qui n’en peuvent plus aujourd’hui, des 1.070.000.000.000 d’euros de prélèvements obligatoires (1.070 milliards euros), 46 % du PIB, pour payer les errances et la mollesse des gouvernants et élus qui n’ont aucun principe ni compétence (Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, Raffarin, Baroin, Le Maire etc. n’oublions pas Christine Lagarde…
    Donc, le terrorisme-syndical ou grèvitude, la prise d’otage de français (99%) qui ne disent rien par ailleurs (étonnant non !), mais chacun (sélectionné par les médias) de commenter ses désagréments de transport et …c’est tout, mais pas sa contribution financière aux privilèges de sens commun, d’Egalité, Liberté, Fraternité de ses nantis, comme si l’argent par dizaines, centaines de milliards arrivait de nulle part ou d’un trésor planqué sous l’Elysées. Quelle médiocrité !
    Toujours à propos des retraites, tous ces ministres et commentateurs de ministres, qui parlent, écrivent qu’il s’agit d’un changement de système, c’est évidemment faux puisque le système actuel repose sur la répartition et que le prochain reposerait toujours sur le système de la répartition = la retraite par points est un mode de calcul qui se substitue à la trimestrialité… CQFD
    La répartition, c’est là que se trouve le problème, qui était lisible depuis environ 50 ans, cf. l’INED (Institut national des études démographiques), puisqu’il s’agit d’un problème de rapport entre cotisants à pensionnés, qui ne cesse de se dégrader, puisque notre pays vieillit (le problème devrait trouver son extinction vers l’an 2050, où tous les baby-boomers seront décédés.
    Le changement de système aurait été de passer de la répartition à la capitalisation.

    Faisons un comparatif, actuellement dans le système par répartition, il faut cotiser pendant 172 trimestres (43 ans) pour obtenir une retraite moyenne de 1.381 euros par mois tous régimes confondus (privé, public) selon le rapport 2019 de la DREES. Pour un salaire net mensuel de 2.000 euros par exemple, les cotisations retraite sont de 27,2 % où encore 544 euros par mois soit un cumul de versements de 280.704 euros sur 43 ans et une retraite de 1.381 € ou un rendement de 5,90 %. Le régime par capitalisation serait de verser les cotisations de 544 euros/mois dans des fonds spécialisés (comme le Fonds de Réserve des Retraites (FRR) créé par le 1er ministre Lionel Jospin sous présidence Chirac loi nᵒ 2001-624 du 17 juillet 2001, Actif 32,6 milliards euros au 31/12/2018, performance de 3,7 % annualisée de l’actif depuis juin 2004) http://www.fondsdereserve.fr/documents/FRR-RA2018-FR-3.pdf
    le régime de retraite additionnelle de la fonction publique (RAFP) article 76 de la loi du 21 août 2003 par le premier ministre JP Raffarin sous J Chira,aussi.
    https://www.performance-publique.budget.gouv.fr/sites/performance_publique/files/files/documents/jaunes-2019/Jaune2019_pensions.pd)

    Reprenons au taux de 5 % l’an par exemple, le capital constitué au terme de 43 ans serait de 985.283 euros et la rente perçue serait de 4.105 euros par mois, vous avez bien lu trois fois plus que par la répartition, réversible à 100% au conjoint survivant (non à charge de la collectivité), à la condition que l’état ne prenne pas de droit de succession sur ce capital (qui peuvent atteindre 45 % maximum).

  8. 1) Nous aurons des « changements » factices, c’est-à-dire aucuns.
    2) Tant que nous resterons prisonniers d’un système à répartition, un schéma de Ponzi, nous ne pourrons que courir vers la faillite.
    Ce pays est irréformable, ni par le haut, ni par le bas.
    Game over.

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