Banlieues : Macron « insulte » les étatistes … et désole les libéraux

Mardi 22 mai dernier, grande cérémonie à l’Elysée. Grand-messe, pourrait-on dire. Sous le titre « La France, une chance pour chacun », le Président avait en effet convié le Tout-Vivrensemble de nos quartiers et territoires – ministres, élus, responsables associatifs, habitants, chefs d’entreprise – afin de leur présenter ses projets pour les banlieues.

• La déception fut à la hauteur des attentes : alors que le rapport « Vivre ensemble, vivre en grand » de Jean-Louis Borloo, expressément demandé à l’automne par le chef de l’Etat, laissait entrevoir une véritable explosion d’euros (un « blast » selon les termes de l’auteur : 48 milliards sur 5 ans), Macron a cassé l’ambiance dès le début : il n’y aura pas de plan banlieues comme on en fait depuis Raymond Barre, car il n’y croit pas ! (vidéo, 01′ 07″) :

Ce n’est certes pas moi qui vais lui donner tort sur ce point. Dans le cadre de la politique de la ville, on fait de la rénovation urbaine depuis des années, on subventionne des flopées d’associations, certaines déjà existantes, mais beaucoup d’autres créées spécialement par les municipalités pour capter les crédits disponibles, on équipe centres sociaux, maisons de quartiers et autres espaces culturels en écrans plats et en ordinateurs, on crée des zones d’éducation prioritaire (ZEP) – tout cela à grand frais avec l’espoir affiché de réduire la fracture éducative et de voir soudain le deal cesser, le chômage baisser, l’insécurité refluer et la paix sociale s’instaurer pour les siècles des siècles.

A ce rythme de dépenses échevelées dont la Cour des Comptes tient l’épais registre (50 milliards d’euros entre 1989 et 2002, 40 milliards depuis le plan Borloo de 2003 et 5 milliards depuis la révision de la politique de la ville de 2014, sans compter tout ce qui relève des politiques de droit commun), on devrait déjà être au paradis. Or tout indique qu’on est très loin du compte.

Les chiffres du chômage communiqués par l’INSEE cette semaine montrent que la célébrissime courbe scrutée par François Hollande n’est pas vraiment en phase de retournement. Avec 9,2 % à fin mars 2018, notre taux de chômage, celui qui sert pour les comparaisons internationales, est en hausse de 0,2 % par rapport à la fin de l’année 2017. Si cette évolution reste en-dessous de la marge d’erreur (0,3 %), elle témoigne au mieux d’une stagnation à un niveau élevé quand tous nos voisins européens comparables voient régulièrement leur taux rejoindre la zone de plein-emploi (3,4 % en Allemagne, 3,9 % aux Pays-Bas et 4,1 % au Royaume-Uni).

Ce qui est vrai pour la France entière l’est encore plus pour les jeunes (taux de chômage de 21,5 % à fin mars 2018) et pour les quartiers défavorisés (environ 2,5 fois la moyenne nationale, soit de l’ordre de 23 %). Mixez jeunes et quartiers défavorisés et vous êtes à plus de 40 %.

Quant à la sécurité, le rapport Borloo lui-même nous apprend (p. 86) que c’est encore aujourd’hui la première demande des habitants, ce qui en dit long sur la réussite en ce domaine malgré toutes les polices de proximité ou municipales, malgré tous les animateurs, conciliateurs et médiateurs qui auront été dépêchés sur le terrain pour « interagir » en douceur avec les citoyens et tenter de prévenir la délinquance.

Et ce qui n’empêche pas le dit Borloo de n’en faire que la 13ème de ses 19 priorités, la première étant, comme d’habitude en politique de la ville, le ravalement de façade – au propre comme au figuré (programme ci-dessus).

L’analyse du passé le justifie amplement, il n’y aura donc pas de plan banlieues. En tout cas pas dans la forme habituelle du ruissellement sonnant et trébuchant de 48 milliards d’euros supplémentaires pris dans la poche des contribuables d’aujourd’hui et de demain et redirigés vers une politique de la ville qui a amplement prouvé son opacité, son inefficacité et … son clientélisme !

Le gros mot est lâché, par Emmanuel Macron lui-même, dès les premières secondes de son intervention (vidéo ci-dessus) :

« Poursuivre dans cette logique (celle du grand plan banlieues), c’est vouloir poursuivre dans l’assignation à résidence, la politique spécialisée, une forme de politique de clientèle en quelque sorte (…) »

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Saluons le courage du Président. Comme vous allez le voir plus bas, je trouve là encore qu’il se distingue surtout verbalement et que ses actes sont très loin de confirmer les bonnes intuitions qu’il dispense parfois dans ses discours. Mais qu’un Président en exercice ose parler de clientèle devant un parterre d’élus, d’habitants et de responsables associatifs venus tout spécialement à l’Elysée pour savoir à combien ils auraient droit, c’est (je crois) du jamais vu – et, j’ose l’espérer, le début de la fin d’un de ces tabous français qui permettent de gaspiller des sommes colossales sous couvert de solidarité et de « vivrensemble ».

Inutile de dire que ça n’a pas plu. Sylvine Thomassin, PS tendance Aubry et maire de Bondy en Seine-Saint-Denis, a confié sur RTL qu’elle s’était sentie « insultée » par Emmanuel Macron :

« J’ai quitté la salle dix minutes avant la fin lorsque le président de la République a prononcé le mot ‘clientélisme’ pour la troisième fois. »

.
Jean-Louis Borloo avait réussi la performance de réunir tous les élus et tous les acteurs des quartiers autour de son projet. Une fois n’est pas coutume, citons Jean-François Copé (LR). Il trouve le plan Borloo remarquable et l’approuve « sans réserve ». Selon lui, il existe des endroits où « ça marche » – chez lui, à Meaux, par exemple – et si, bien sûr, beaucoup reste à faire, la raison en est simple :

« Je note que là où ça ne marche pas, c’est là où on n’a pas suffisamment fait. »

Autrement dit, on nous sert une fois de plus la logique qui veut que si une politique échoue lamentablement, il faut absolument la reconduire en doublant la mise. Pas étonnant dès lors que nos dépenses publiques ne s’arrêtent jamais de grimper, tandis que les bons résultats se font désespérément attendre.

C’est donc avec une belle unanimité transpartisane que tous se lamentent maintenant sur la « liquidation en direct du plan Borloo » (termes de Stéphane Le Foll du PS). De François Baroin, LR et Président de l’Association des Maires de France, à Philippe Rio, PCF et maire de Grigny (Essonne) en passant par les Insoumis, le PS et le FN, la réprobation et la déception sont à leur comble.

Détail amusant (ou désolant, c’est selon), seul Borloo himself est enchanté. Il considère même qu’Emmanuel Macron a repris toutes ses priorités, sauf peut-être le point 19 intitulé « A la rencontre de l’autre ».

Bref, il n’y aura pas de grand plan banlieues comme on les faisait autrefois. Mais il y aura quand même quelques petites mesures dont certaines, c’est tout à fait exact, reprennent bel et bien les idées « hors d’âge » du plan Borloo.

Certaines sont extraites pour l’occasion de plans déjà annoncés, comme le dédoublement des classes de CP et CE1 en ZEP. D’autres sont le simple revival de mesures qui ont déjà existé auparavant (sans vraiment donner satisfaction) comme le rétablissement des zones franches pour inciter les entreprises à embaucher, ou la création d’une « police de la sécurité du quotidien » qui rappelle furieusement l’inefficace police de proximité de l’ère Jospin.

D’autres encore justifient amplement le terme de « mesurette » dont elles ont été affublées : la nomination d’un « référent égalité » filles garçons dans les établissements scolaires et le stage de 3ème par exemple, comme s’il n’y avait rien d’autre de plus important à modifier dans notre monopole éducatif devenu ingouvernable.

Aucun chiffrage, ce qui est pratique, mais recours à la discrimination positive (et donc ses conséquences négatives) pour les places réservées dans Parcoursup pour les élèves boursiers à la hauteur de leur part dans les candidatures et, « en même temps », recours aux contrôles anti-discrimination à l’embauche. Les 120 plus grosses boites françaises (par leur capitalisation boursière) seront testées à ce sujet à raison de 40 par an. Oui, tout ceci n’est guère cohérent, mais c’est social-démocrate !

Quelle gentille attention présidentielle pour les entreprises. Il attend qu’elle « prennent leur part » à la revitalisation des banlieues, ce en quoi il n’a pas totalement tort car l’emploi (et tout ce qui s’ensuit en matière de salaire, insertion sociale, accès au logement etc..) viendra des entreprises et des créations d’entreprises, mais il ne cesse par ailleurs de leur mettre des bâtons dans les roues.

La réforme du code du travail n’a que très faiblement modifié nos structures et n’altère guère l’attitude des entreprises face à l’embauche. En revanche, le prélèvement de l’impôt à la source sera indiscutablement une lourde et coûteuse charge supplémentaire pour elles.

De la même façon, la modification de l’objet social de l’entreprise pour y intégrer des contraintes environnementales et sociétales, la surveillance de l’égalité salariale à l’euro près entre les hommes et les femmes via un logiciel obligatoire à brancher sur les systèmes de paie, et maintenant le testing contre les discriminations à l’embauche sont autant de menaces qui ont toutes les chances de renforcer une attitude frileuse peu compatible avec l’esprit d’entreprise.

Quant aux mesures qui auraient un effet libérateur sur le marché du travail, à savoir la fin des 35 heures et le dépassement du verrou du salaire minimum, notamment vis-à-vis des personnes les moins expérimentées et/ou formées, ces personnes qui justement sont nombreuses à vivre dans ces quartiers défavorisés dont on fait mine de se préoccuper maintenant, elles ne sont jamais évoquées par le Président de la République alors même qu’il avait pris soin de se faire connaître du public en lançant quelques pavés dans la mare du temps où il était ministre de Hollande :

« La gauche a cru que la France pouvait aller mieux en travaillant moins, c’était des fausses idées. » (août 2015)

.
J’en reviens donc à ce que je disais plus haut. Emmanuel Macron est toujours très à l’aise pour dispenser la bonne parole réformatrice. Mais il en va des banlieues comme du reste – je pense en particulier à l’affaire des APL.

Il commence par dire que « L’Etat n’a pas à payer tout ! » Il s’adresse ensuite aux propriétaires, aux entreprises, en leur demandant de prendre leur part, pour finir par les exposer à la vindicte populaire en les inscrivant dans un cercle de suspicion et de punition systématiques. 

On voit mal comment les banlieues, et plus généralement tout le pays, pourraient trouver le moyen de s’émanciper dans ces conditions de plus en plus restrictives. Si Macron casse l’ambiance chez les étatistes invétérés, il n’en désespère pas moins les libéraux.


Illustration de couverture : Emmanuel Macron donne son discours sur les banlieues, 22 mai 2018, palais de l’Elysée. Photo AFP.

9 réflexions sur “Banlieues : Macron « insulte » les étatistes … et désole les libéraux

  1. Un peu plus de contraintes pour les entreprises, mais aucune remise en cause du système éducatif qui ne prépare pas à exercer un métier. Les entreprises qui cherchent des ouvriers qualifiés resteront sur leur faim. Le système préfère entasser des jeunes en fac en distribuant des diplômes qui ne peuvent servir qu’à intégrer la fonction publique plutôt que de développer l’apprentissage qui fait que des pays comme l’Allemagne, l’Autriche ou la Suisse connaissent un chômage des jeunes bien inférieur et une meilleure intégration des populations nouvelles.

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  2. J’ai habité à NY à la fin des années 90. Gulianni avait décidé de mettre fin au bordel et il l’a fait. Tolérance 0. A NY personne n’aurait eu l’idée d’insulter un policier et encore moins de lui tirer dessus, sauf à être suicidaire. Résultat, la délinquance a baissé en flèche. On prenait le métro pour aller à peu près partout sans s’inquiéter. La voilà la base de la politique de la ville. Le reste c’est du blabla.

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  3. 20 ans que tout le monde sait qu’il y a des armes de guerre dans les caves, qu’il y a une économie informelle florissante qui exige que l’Etat ne mette pas trop son nez dedans, d’où le caillassage du SAMU, les frigos et boules de pétanque jetés du 10e étage sur les pompiers, les attaques frontales des policiers.
    Que tout le monde sait qu’on a créé des ghettos à cause des critères d’attribution des logements sociaux (le nombre d’enfants), et qu’on continue,que le droit des réfugiés n’a pas été pensé pour réguler les mouvements migratoire de masse(Mathieu Bock-Côté pour le Figaro du 18 mai) mais qu’on s’apprête à accueillir ceux qui vont être virés d’Italie.
    Que la seule raison d’être des milliards déversés en Politiques de la Ville est de stipendier les associations, pas vrai, Mickaël Luhaka, le frère du Théo de la matraque sodomite, qui a détourné près de 700 000 € ?

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    • Petite rectification :
      Pour des raisons professionnelles au tout début des années 80, j’ai visité logements et des caves régulièrement incendiées, portes explosées au fusil à pompe et nos voitures gardées pour pouvoir les retrouver entières, communes du 93 et du 94.
      Hélas ça fait plutôt 40 ans.

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  4. Juste un peu d’algèbre sur un point certes de détail mais constamment rabâché:
    Si le chômage moyen est de 9.2% avec un chômage des jeunes à 21.5%, alors le chômage des adultes doit être relativement acceptable : autour de 6% ?
    Donc on aurait un effet de stocks et de flux : les jeunes entreraient certes tardivement sur le marché du travail mais finissent bien par y entrer un jour…
    Ou me trompé-je ?

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    • Précisément à fin mars 2018, et selon les chiffres de l’INSEE (qui suit par ailleurs un « halo autour du chômage » c’est dire la précision du truc…), le taux des 25-49 ans est de 8,3 % en France métropolitaine (donc sans Outre Mer) et celui des plus de 50 ans et plus de 6,3 %.
      Quand on parle du chômage des jeunes, on n’inclut pas les étudiants dans la population active, donc je ne sais pas si l’on peux parler d’une tendance à entrer plus tard sur le marché du travail. Le fait est que dans les autres pays comparables, ce taux de chômage des jeunes est nettement plus bas : 11 % au UK, 7 % aux Pays-Bas et 6 % en Allemagne.
      Ca a peut-être plus à voir avec l’apprentissage et la structure globale de la scolarité qui oriente plus tôt les jeunes au lieu de les fourrer tous dans le collège unique, ainsi qu’avec tous les parachutes de l’assistanat. On sait par ailleurs que beaucoup d’emplois proposés en France ne trouvent pas preneurs.
      Etat providence + monopole éducatif + etc.. = impossibilité de s’ajuster intelligemment —> donc problèmes.

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