Le méli-mélo des APL ou le (mas)sacre du « en même temps »

Etait-ce de la com’ scrupuleusement calibrée, était-ce un hasard, ou bien était-ce un cri du coeur subliminal exprimant enfin sa conviction la plus profonde comme s’il ne pouvait plus la réprimer, surtout devant des préfets, premiers dépositaires de l’autorité de l’Etat sur le territoire français ? En demandant mardi 5 septembre dernier que les propriétaires bailleurs baissent leurs loyers de 5 € par mois afin de compenser la baisse des APL décidée par le gouvernement, Emmanuel Macron a conclu en lançant :

« L’Etat n’a pas à payer tout ! »  

Comme il me plait quand il parle comme ça ! Non seulement « l’Etat n’a pas à payer tout », mais il devrait même passer en revue toutes ses missions et se recentrer prioritairement sur celles qui visent à assurer la sécurité des personnes et des biens avant de se lancer dans des politiques sociales et industrielles ruineuses et inefficaces. Car qui dit dépenses de l’Etat (et des institutions apparentées) dit forcément aussi impôts et dette publique.

En réalité, à quelques exceptions près, l’Etat n’a jamais rien payé car il n’a jamais tiré de revenus de productions qui lui seraient propres. Et c’est logique : comment l’Etat, censé garantir les droits des individus, pourrait-il devenir juge et partie en entrant en concurrence avec les activités de ceux qu’il doit protéger ?

Mais il est en position de force pour extorquer aux citoyens (qui produisent) les fonds nécessaires pour financer tout ce qui passe par la tête de ses représentants, la limite entre le nécessaire, l’utile et le n’importe quoi étant fixée par le résultat aux élections. Et encore : les rapports nombreux et touffus de la Cour des Comptes sont là pour nous montrer que la gabegie institutionnalisée n’est même pas un motif d’échec électoral.

Mais ne chipotons pas trop. Quand on connaît les niveaux faramineux d’où l’on vient dans ce pays – dépenses publiques à 57 % du PIB, prélèvements obligatoires à 45 % et dette publique à 99 % – on ne peut que se réjouir de cette nouvelle déclaration présidentielle.

L’ère du célèbre théorème de Bouleau & Hollande, in TF1, 2014 « C’est pas cher, c’est l’Etat qui paie » serait-elle enfin révolue ?

Il ne s’agit que de mots, mais s’ils pouvaient contribuer à entraîner un retournement de la mentalité socio-économique qui domine la France depuis trop longtemps, ce serait déjà un énorme pas en direction de notre retour à la prospérité.

Il y a cependant un « mais ». Un « mais » qui se prononce « en même temps » selon la coutume macronienne qui nous devient familière. Car comme vous allez l’entendre dans la vidéo ci-dessous, cette belle phrase a été précédée de tout un développement qui est loin de rassurer sur la teneur exacte de la « mentalité » à l’oeuvre chez Emmanuel Macron :

« J’ai été surpris du silence collectif de ne pas appeler les bailleurs sociaux, les propriétaires, à baisser de 5 € le prix du logement. C’est ça la responsabilité collective ! C’est ça, ce qu’il faut faire à partir du 1er octobre ! J’appelle publiquement tous les propriétaires à baisser de 5 € le loyer par mois, si on veut accompagner les locataires. »

.
Inutile de dire que les réactions à cette initiative inédite du Président n’ont pas traîné et qu’elles se sont scindées en deux groupes opposés assez attendus. D’un côté les propriétaires bailleurs prient M. Macron de s’occuper de ce qui le regarde et notamment de se débrouiller tout seul pour gérer les suites politiquement calamiteuses de sa micro-mesure sur la baisse des APL, surtout vis-à-vis des étudiants à la veille de la rentrée.

Et de l’autre, les associations de locataires et la France insoumise fustigent une « politique illusoire » et réclament plutôt la contrainte à l’encontre des affreux propriétaires par la signature d’un bon gros « décret pour appliquer l’encadrement des loyers partout (…) ça, ce serait efficace » (dixit Eddie Jacquemart, président de la Confédération nationale du logement ou CNL).

Eventuellement saisi d’une révélation libérale sur le fait que toute subvention crée des distorsions pénalisantes pour ceux qu’on voulait soutenir, mais plus sûrement acculé par la situation dégradée de nos comptes publics à trouver rapidement des « économies » à faire, le gouvernement avait en effet annoncé cet été que les aides personnalisées au logement (APL) seraient diminuées de 5 € par mois à partir du 1er octobre prochain.

Si cette mesure aura un effet limité(*) sur les comptes de l’Etat (390 millions d’euros par an), elle est cependant hautement symbolique dans le roman français car elle s’en prend directement à deux vaches sacrées : la jeunesse et le rôle social de l’Etat. Elle paraît de plus incohérente avec d’autres nouvelles mesures annoncées également cet été telles que le « pass culture » qui entérine bien le rôle social de l’Etat et s’adresse précisément aux jeunes pour un coût annuel similaire (400 millions)(**). Pourquoi la culture plus que le logement ? Seul Emmanuel Macron pourrait nous le dire.

La formule « L’Etat n’a pas à payer tout » semble alors signifier finalement que l’Etat compte moins se désengager une bonne fois pour toute que choisir ce qu’il paiera en fonction de ce qu’il estime souhaitable pour les Français, sans produire in fine la moindre baisse des dépenses publiques, ni le moindre assainissement du moindre marché que ce soit.

De plus, à relire la déclaration du chef de l’Etat, on ne peut s’empêcher de penser qu’avant de se livrer à des professions de foi très vaguement libérales, il reste dominé par une hostilité bien socialiste à l’encontre des propriétaires : suite à sa décision de baisser les APL, il s’attendait à ce que tout le monde, à ce que les Français, au lieu de rester dans un « silence collectif », s’en prennent avec « responsabilité » aux bailleurs en exigeant d’eux qu’ils se conduisent aussi avec « responsabilité » (on entend tellement avec moralité !) et qu’ils rendent ces 5 € comme s’ils les avaient volés.

Après avoir décidé de maintenir l’ISF en le réservant exclusivement au patrimoine immobilier non professionnel, Emmanuel Macron s’en prend une fois de plus à ces « rentiers » de propriétaires, qui ont en plus le plaisir de recevoir ces jours-ci leurs avis de taxe foncière. Pour doper sa cote de popularité sévèrement ternie cet été par la mesure de baisse des APL, il les accuse pratiquement d’enrichissement indu et n’hésite pas à se défausser sur eux en les désignant à la vindicte populaire, dans une belle tentative de contrôle du marché.

C’est d’autant plus malvenu qu’un encadrement des loyers est en vigueur dans les « zones tendues » depuis 2012, ainsi qu’à Paris depuis 2015 et Lille depuis 2017 dans le cadre de la loi Alur de Cécile Duflot. Le rapport de l’observatoire Clameur, publié le jour même où le Président faisait sa déclaration, a confirmé ce qu’on pouvait prévoir : les loyers sont en baisse mais les propriétaires font de moins en moins de travaux et le parc privé se dégrade.

Avant de mettre les propriétaires sur la sellette, propriétaires qui ne font rien d’autre que s’adapter à un marché largement régenté par l’Etat, notre Président si libéral et « en même temps » si décidé à dicter leurs actions aux agents économiques ne devrait-il pas oeuvrer sans relâche afin que l’Etat retire ses grosses pattes encombrantes de tous les marchés qu’il s’ingénie à fausser avec ses empilements d’aides, ses réglementations pléthoriques, son encadrement des prix et sa fiscalité himalayenne ? 


(*) Les bénéficiaires des APL sont au nombre de 6,5 millions de ménages (dont 800 000 étudiants) et représentent une dépense publique de 18 milliards d’euros par an (sur un total 2016 de 1 257 milliards).
Une baisse de 5 € par mois représente une économie annuelle de 5 x 12 x 6,5 = 390 millions d’euros, dont 5 x 12 x 0,8 = 48 millions d’euros concernant les étudiants.

(**) Le pass culture, soit 500 € en une fois pour chaque jeune atteignant 18 ans, coûterait environ 500 x 800 000 = 400 millions d’euros annuels (800 000 étant ici la classe d’âge, pas le nombre d’étudiants en stocks comme ci-dessus).


Illustration de couverture : Façade d’immeuble – Photo du site L’immobilier 100 % entre particuliers.

12 réflexions sur “Le méli-mélo des APL ou le (mas)sacre du « en même temps »

  1. Si un étudiant n’est pas fichu de trouver 5€ par mois (la somme faramineuse de 60€ par an) on peut s’interroger sur sa faculté à se débrouiller dans la vie et particulièrement à trouver un emploi à l’issu de ses études.
    Tout ce bruit pour 5€ …. et on parle de réformer le pays. Ça s’annonce compliqué pour notre jeune et fringant president!

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    • Cette histoire d’APL est sans intérêt, sans enjeu. Tu as les Nike ou l’iPhone dernier modèle, ton budget peut supporter une baisse de 5€ (on a tous multiplié les jobs pour financer nos études…).

      Par contre, la razzia qui se prépare sur les seniors de la classe moyenne aura des conséquences autrement plus graves sur les jeunes. Si nous avons de l’immobilier (en général la résidence principale) et une assurance-vie, c’est pour financer notre propre dépendance et éviter de peser sur la jeune génération qui, si tout va bien, héritera.

      L’assurance-vie est investie par la banque dans des actions, des FCPI… je trouve même que ça tourne un peu vite, avec la commission que se prend le gestionnaire au passage. Ce n’est pas de l’argent qui dort. Alors, aller ponctionner là-dedans, et nous accabler de CSG en plus, je trouve ça immonde.

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  2. Si par exemple, on avait expliqué la baisse de 5 € des APL par « on voit que le système est pervers, on fait un essai pour voir comment le marché va réagir, en espérant une baisse correspondante » …
    Mais non ! et on retombe dans une vision marxiste binaire, avec les pauvres (étudiants) exploités , victimes des salauds d’égoïstes de propriétaires …

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  3. Bravo. Notre Président a le chic pour donner des leçons du haut de son jeune âge et faire payer par les autres les autres des effets de ses propres actions (cf affaire Villiers i.a.). Et cela devient assez insupportable. J’aime assez l’idée-à-la-kennedy d’inciter les citoyens à agir pour le bien de leur pays sans avoir toujours recourir à l’Etat mais venant de M. Macron qui n’a pas vraiment montré l’exemple en matière de dépenses publiques, a maintenu la retraite à 60 ans et la semaine de 35heures… cette adresse aux (méchants) propriétaires les invitant à rattraper sa bévue des 5 malheureux € d’APL, c’est un peu gros. D’autant que les mêmes méchants propriétaires vont devoir faire face à une hausse assez conséquente des taxes foncière & d’habitation. Béatrice >

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  4. Comme pour le reste des aides sociales c’est de toute façon la gabegie totale. Des sommes importantes son dilapidées sans aucune maîtrise, d’ailleurs lorsqu’on analyse les comptes administratifs, on décèle facilement des incohérences d’une année sur l’autre que l’administration ne sait pas expliquer : évolution coûts/nbre de bénéficiaires, par exemple. Les 5 € seront-ils perceptibles ?
    J’ai logé pas mal d’étudiants étrangers ces dernières années envoyés par des parents plutôt friqués, la France est généreuse, les APL leur ont permis de faire leurs emplettes dans nos boutiques de luxe.
    Toutes les aides devraient être globalement conditionnées aux ressources du foyer. A quand l’impôt négatif ?
    Quand sortirons-nous du grand roman national de 1945 ?

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  5. J »ajoute que le pass culture est une excellente idée et même qu’il pourrait être d’un montant supérieur à condition de supprimer totalement toutes les subventions à la culture avec le ministère du même nom (autre exception française). C’est cela nous donner la liberté d’être intelligents !

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  6. @ Baichette : je ne suis pas entrée dans le débat « 5 €, ce n’est pas grand chose / on voit que vous ne vivez pas dans le monde réel, c’est fou ce qu’on peut faire avec 5 € ! » pour montrer la perfidité intrinsèque des revirements Macron.

    @ Pheldge : A mon avis, avec 5 € de baisse, on ne va pas voir grand chose; Il y a tellment de facteurs en jeu et ce delta est tellement petit !

    @ Béatrice : Les déclarations successives de Macron ressemblent à des pièces de puzzle dont aucune ne peut s’associer à aucune autre. Il joue 50 jeux différents à la fois (en fonction des interlocuteurs en voulant donner l »impression qu’il n’en joue qu’un. Je ne sais pas s’il va réussir à faire une seule image convenable à la fin !

    @ Tino : Pas trop mon avis, c’est le début d’un revenu universel de base. Et on y trouve difficilement l’excuse d’un minimum social. Voir : https://leblogdenathaliemp.com/2016/06/06/le-revenu-universel-de-base-the-solution/

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  7. L’injonction à baisser les loyers de 5 euros est rigolote. Je suis enclin à penser qu’elle est préméditée, et qu’elle a été décidée en même temps que la baisse de l’APL. C’est un moyen de faire de la « pédagogie », et dans une pays où c’est une obsession nationale, celle-là est plutôt bienvenue.

    Naturellement, c’est grossier, mais Macron donne des coups de pied dans les pneus, et je trouve cela rafraîchissant. Comme je trouve rafraîchissant qu’il ait repassé une couche en Grèce, devant la communauté française, après le mini-scandale de ses déclarations en Roumanie, sur les Français qui seraient étanches aux réformes.

    Bah oui, les Français sont étanches aux réformes, et de plus ils sont tellement vaniteux que ça les dérange que je le dise à l’étranger ? Eh bien devinez quoi, un, c’est vrai, et deux, je le redis dans un autre pays étranger. Et en plus, j’augmente le volume : « Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes ». Macron est arrogant ? Bien sûr. Mais les Français aussi sont arrogants. Comme « on a tout essayé » (Mitterrand), on peut toujours essayer de soigner le mal par le mal. Au point où on en est, de toutes façons…

    Après tout, la France est le seul pays du monde où l’homéopathie tient une place aussi énorme…

    http://www.lefigaro.fr/politique/2017/09/08/01002-20170908ARTFIG00154-reformes-macron-ne-veut-rien-ceder-aux-faineants-aux-cyniques-et-aux-extremes.php

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      • Je suis d’un naturel désespérément optimiste et je suis plutôt admiratif des coups de pieds dans le derrière de notre cher président. La flagornerie est le mal du temps et nous avons eu trop de présidents qui ont sont restés dans la posture qu’il fallait être gentil avec les français.
        La nature humaine donc pas seulement les français, a peur de l’aventure, de l’inconnu donc des changements et tout changement démarre d’un diagnostic fut-il provocateur, arrogant, vexatoire, insultant.
        Et d’ailleurs comme a dit un journaliste du Figaro, ceux qui n’apprécient pas « Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes » sont ceux qui se sentent visés, point.
        Et la déclaration de la « connerie sans nom », était peut-être une de ses manipulations dont on dit qu’il est un grand virtuose…
        Wait and see,

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