Chômage : avec Macron, le changement, c’est dans les stats ?

Quel ballot, ce Darmanin ! Dans un grand entretien accordé au journal Le Monde avant-hier, il est allé jusqu’à dire que la France comptait 6 millions de chômeurs ! Et pourquoi pas 10, pendant qu’il y était ? A croire qu’il a complètement oublié qu’il est ministre de l’action et des comptes publics – comprendre ministre du budget – dans le tout nouveau tout beau gouvernement de notre tout nouveau tout beau Président de la République. 

A croire qu’il se prend encore pour le jeune député LR d’opposition qui pourfendait tout feu tout flamme la nullité des politiques de François Hollande à l’Assemblée nationale ou sur les plateaux télé. A croire même qu’il n’a pas encore réalisé que l’élection Présidentielle est passée et qu’il n’a plus besoin de dire tout le mal qu’il pensait à l’époque de son futur patron.

Imaginez-vous qu’en janvier 2017, alors qu’il était habilement passé du camp anti-Sarkozy au camp Sarkozy puis au camp Fillon après la victoire de ce dernier lors de la primaire de droite, il ne mâchait pas ses mots à l’égard d’Emmanuel Macron qu’il qualifiait de Père Noël et de « bobopopuliste » dans une tribune de l’Opinion. Conclusion sans appel de M. Darmanin :

« M. Macron n’aura pas de majorité, ou alors de circonstances, et cela durera ce que durent les amours de vacances. Loin d’être le remède d’un pays malade, il sera au contraire son poison définitif. »

Jusqu’au soir du premier tour de la présidentielle où il ne fut pas le dernier à dénoncer bruyamment « l’indécence » du dîner des équipes Macron au restaurant La Rotonde.

Mais ça, c’était avant, c’était l’époque de l’opposition et des batailles électorales. On aurait pu croire qu’avec son nouveau poste de ministre, poste de prestige s’il en est, surtout quand on a seulement 34 ans comme lui, sa solidarité gouvernementale serait sans faille et sa parole toujours agréablement lénifiante comme celle du Président.

Or, c’est assez inédit pour être souligné, voilà qu’il se met à parler sans langue de bois, exactement sur le mode de François Fillon quand celui-ci était en campagne contre Macron et les autres :

« Le plus grand drame social aujourd’hui c’est d’avoir six millions de chômeurs et neuf millions de pauvres. Peu de gens semblent se soucier de la protection des chômeurs par le retour à l’emploi. » (Darmanin, Le Monde, 8 juin 2017)

.
Heureusement, les gardiens du temple socialo-macroniste veillent. Si les journalistes du Monde, pris par le déroulé de leur interview, n’ont pas eu l’occasion d’approfondir les chiffres donnés par Gérald Darmanin, un journaliste du Figaro s’est sacrifié hier pour remettre les pendules à l’heure.

Pour Marc Landré, le preux journaliste en question, c’est très simple : Darmanin, et Fillon avant lui, sont complètement « à côté de la plaque ». Il suffit de suivre les publications trimestrielles de l’INSEE pour savoir qu’il n’y a pas 6 millions de chômeurs en France mais seulement 2,7 millions à la fin du premier trimestre 2017, soit un taux de 9,6 % par rapport à la population active, en baisse de 0,4 % sur le trimestre précédent. Point.

Tout le reste, explique Marc Landré, ce sont des chiffres « gonflés à l’hélium » qu’il faut oublier séance tenante, d’une part parce que dans les comparaisons internationales ce sont bien les chiffres de l’INSEE qui sont retenus, et d’autre part parce que Muriel Pénicaud (photo), la ministre du travail du gouvernement auquel appartient aussi M. Darmanin, a fait savoir qu’elle laissait tomber les chiffres mensuels de Pôle Emploi et leur festival de catégories infernales de A à E.

Raisons invoquées : les publications mensuelles, sujettes à trop d’incidences techniques (les fameuses radiations pour défaut d’actualisation, ou les bugs informatiques chez SFR… ) donnent des résultats trop volatiles d’un mois sur l’autre. De là à penser que le chômage sera dorénavant traité par l’examen de statistiques plus espacées et plus accommodantes, il n’y a qu’un pas.

J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer dans l’article Chômage : bazar bizarre (4 mars 2016) que la France, pays toujours à la pointe du progrès lorsqu’il s’agit de mettre sur pied des administrations complexes, est particulièrement en avance sur le sujet du suivi du chômage, à défaut d’être capable de le faire baisser. Nous disposons en effet de deux administrations séparées sur la question.

Petit problème, elles ne donnent pas les mêmes chiffres. D’où les réprimandes de M. Landré à M. Darmanin, et d’où le choix de la ministre du travail de privilégier l’INSEE (notre institut de la statistique) plutôt que la DARES (Direction des études et statistiques du ministère du travail) qui fait état de chiffres plus importants.

A fin mars 2017, la DARES comptabilisait 3,5 millions de chômeurs en catégorie A en France métropolitaine, et 5,8 millions pour les catégorie A, B, C en France entière. Précisons que les catégories B et C regroupent les personnes en recherche d’emploi ayant occasionnellement travaillé dans le mois. A cela s’ajoutent les catégories D et E où sont classées les personnes en recherche d’emploi qui sont placées en stage ou en formation. Ces classifications permettent aussi de suivre qui est indemnisé et à quel titre (allocations chômage, emplois aidés etc..).

On voit donc d’où viennent les 6 millions de chômeurs de Darmanin et Fillon. Ce sont du reste ces chiffres du chômage que je suis régulièrement dans un tableau situé dans la colonne latérale de ce blog.

En principe, la catégorie A de la DARES, c’est-à-dire le nombre de personnes inscrites à Pôle Emploi n’ayant aucun travail, devrait correspondre au chiffre des demandeurs d’emploi de l’INSEE. On observe cependant que les courbes, confondues à une époque, divergent de plus en plus (voir schéma ci-contre, du journal Le Monde).

Une explication possible peut tenir au fait que la DARES comptabilise chaque mois des personnes effectivement inscrites à Pôle Emploi tandis que l’INSEE évalue les chiffres du chômage via un sondage réalisé trimestriellement sur un échantillon représentatif de la population active de 110 000 personnes. Sondage qui comporte donc forcément des marges d’erreur, et dont le questionnaire a été modifié en 2013 dans un sens qui pourrait minimiser le nombre de personnes se déclarant sans emploi. Tous ces points sont détaillés dans l’article Chômage : bazar bizarre.

Cependant, même l’INSEE n’est pas exactement satisfait de ses chiffres, à savoir les fameux 2,7 millions de chômeurs à fin mars 2017 cités plus haut, à comparer aux 3,5 millions de la catégorie A de la DARES. Le vénérable institut suit aussi ce qu’il appelle poétiquement le « halo autour du chômage ». Quand on rajoute les 1,5 millions de personnes concernées par ce halo aux 2,7 millions déjà mentionnées, on arrive à un total de 4,2 millions de chômeurs. On se rapproche doucettement des chiffres de la DARES.

Au-delà des disputes techniques et administratives sur le bien-fondé de suivre tel ou tel indicateur, il convient cependant de remarquer que si les statistiques de l’INSEE paraissent plus avantageuses, notamment parce qu’elles ne sont publiées que quatre fois par an au lieu de douze pour la DARES, ce qui permet de limiter l’incidence du sujet dans les médias, et parce qu’elles font état d’un niveau de chômage qui semble nettement moins grave que celui relayé précisément par Pôle Emploi, leur principale vertu est aussi de pouvoir faire des comparaisons internationales. Comme ne manquent pas de le rappeler M. Landré et Mme Pénicaud pour justifier leur prédilection.

Or c’est justement là que tout se gâte. Oui, l’INSEE a estimé le chômage officiel à 2,7 millions de personne soit un taux de 9,6 % pour le premier trimestre 2017. Mais il serait bon de se souvenir que les mêmes chiffres pour l’Allemagne et le Royaume-Uni sont respectivement de 3,9 % et de 4,5 %. Oui, le chômage des jeunes est de 22 % mais là aussi, il est exorbitant comparé aux 6,7 % de l’Allemagne et aux 11 % du Royaume-Uni.

Alors qu’il est question de modifier le code du travail par ordonnance cet été, avec l’ambition proclamée de faire baisser le chômage, le fait de discréditer certaines statistiques par rapport à d’autres sur cette question donne l’impression désagréable que M. Macron a plus l’ambition de casser les thermomètres gênants que de s’attaquer au problème de fond.

Au niveau où nous en sommes en matière de chômage, il est urgent de laisser les entreprises innover et produire sans les étouffer sous des réglementations toujours plus loufoques et nombreuses. Il est urgent de libéraliser vraiment les rapports sociaux dans l’entreprise et il est urgent de mettre fin au monopole syndical.

Il serait dommage de constater qu’avec le frétillant, l’intelligent, le modernele printanier M. Macron, le changement, ce sera non seulement mollement ♫ ♥ ! comme on pouvait l’anticiper il y a quelques mois déjà, mais ce sera aussi surtout apparent : beaucoup dans les stats, peu dans le réel.


Illustration de couverture : Courbe du chômage en catégorie A selon la DARES (chiffres de Pôle Emploi), et Agence Pôle Emploi.

3 réflexions sur “Chômage : avec Macron, le changement, c’est dans les stats ?

  1. Plutôt que trafiquer les chiffres du chômage, un brun de lucidité permettrait d’observer la proportionnalité criante entre celui-ci et les charges qui pèsent sur les employeurs, en fait les entreprises. Pourtant, les chiffres sont connus et là ce n’est pas une statistique puisque institués par nos gouvernants eux-mêmes, voila la page du sénat par exemple :
    https://www.senat.fr/rap/r99-388/r99-38813.html
    Au total, pour une entreprise française moyenne, cette charge fiscale représente 62,7 % de son bénéfice net avant impôts, nous sommes en queue des pays développés.
    De plus nous n’avons pas arrêté de miser sur les emplois aidés, les exonérations de charges d’une extrême toxicité quand nos voisins ont préservé la formation, l’apprentissage, et miser sur les prestations sociales (donc la demande souvent importée) quand nos partenaires ont préféré vivifier l’offre.
    Et que nous proposent nos candidats de dimanche ? Du pouvoir d’achat !
    Même les républicains ont totalement vicié le choc de compétitivité (un gros bol d’oxygène pour les entreprises) de feu Fillon. Et pourtant (voir page 170), recul au 22ème rang de compétitivité :
    http://www3.weforum.org/docs/gcr/2015-2016/Global_Competitiveness_Report_2015-2016.pdf
    Il ne reste plus qu’à allumer un cierge pour prier que le chômage recule.

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  2. Un halo de 1,5 millions de personnes, ce n’est plus un halo que le soleil perce, c’est un épais brouillard de novembre. J’ignore comment l’INSEE comptabilise les gens qui sont en stages bidon ou en emplois aidés, mais je ne crois pas qu’ils soient considérés comme chômeurs.

    Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup disait Martine Aubry, Le loup est de forte taille, car si le myope voit flou, l’aveugle ne voit rien et force est de constater que nous sommes aveugles, personne ne sait combien de personnes cherchent du travail.

    Le taux est d’ailleurs biaisé, il conviendrait de défalquer les effectifs de la fonction publique du total des personnes en âge de travailler. Le taux de chômage des populations relevant uniquement du privé remonte mécaniquement de 20% environ, ce qui n’est plus du tout la même chose. Si tout le monde est fonctionnaire, il n’y a plus de chômage. Comme les effectifs fonctionnarisés sont de 90 pour mille habitants en France contre 50 en Allemagne, par exemple, la comparaison des taux entre les deux pays , fonction publique déduite, est encore plus effrayant que les chiffres officiels.

    Tout le monde sait ce qu’il faut faire, libérer les entreprises, mais que voulez vous, les carcans idéologiques sont toujours tout puissants. C’est rageant.

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  3. Nous sommes un pays méditerranéen avec la mentalité « Pas vu, pas pris ». Tant que les conclusions de la Cour des Comptes resteront purement formelles, ne s’imposant à aucune administration, sans caractère contraignant, contrairement aux pays nordiques, chacun dit et fait ce qu’il veut. Pourvu qu’il ne soit pas pris la main dans le sac. Et encore. Les Mutuelles, comme celles de Bretagne, ont l’air d’être des instruments d’enrichissement personnel : qui s’en émeut ? Les médias de connivence ne dénoncent que ce qui fait leur affaire politiquement.

    Lire La Fabrique du Monstre. Sur le clientélisme du bas en haut de l’échelle. L’exemple de Marseille est juste caricatural, le dealer de cité doit s’afficher et arroser. Le politique pareil. Lui, c’est le monde des associations ou du BTP (Où le racailleur de cité crée sa start up de gardiennage après avoir saccagé ou volé quelques engins de chantier).

    Donc, pour les statistiques du chômage, chacun fait fait fait c’qui lui plait plait plait. Quand son intérêt est de maquiller, il maquille. Dans un sens ou dans un autre.

    Et le vertueux Bayrou a l’air d’avoir la conscience assez élastique.

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