Wikipédia, 15 ans et immense !

 Avec quatre enfants, autant dire qu’au fil des classes j’ai eu ma dose d’exposés, IDD (Itinéraires de découvertes) et autres TPE (Travaux personnels encadrés), très importants ces derniers, car comptant pour le Bac ! Cela signifie qu’à période régulière, un de vos petits chéris rentre à la maison avec ses meilleurs copains, s’attable avec eux pendant deux heures devant un plantureux goûter ET devant un écran d’ordinateur pour regarder des extraits de Top Gear ou les dernières vidéos de Rugbydump, puis s’avise soudain que si les copains sont là, c’est aussi pour préparer un exposé. Il va falloir faire des recherches. Mais voilà, le professeur a dit : pas de Wikipédia ! Alors que la célèbre encyclopédie en ligne a fêté hier ses quinze ans, faisons le point : Wikipédia, c’est bien ou c’est mal ?

Parmi mes nombreuses réunions parents-profs, j’ai souvenir de deux situations légèrement embarrassantes. La première, quelque peu hors-sujet mais amusante, concerne une enseignante d’espagnol en proie à la plus vive inquiétude, qui a cru de son devoir de me faire savoir avec toute la délicatesse voulue dans des circonstances aussi graves, que mon fils avait choisi Margaret Thatcher comme personnalité pour sa présentation finale ! Mais je pense surtout à cette occasion où j’avais eu l’idée saugrenue d’exprimer à haute voix devant une professeur d’histoire-géo tout le bien que je pensais de Wikipédia et combien son bannissement du milieu scolaire me semblait infondé. J’ai vite compris que j’avais commis un sacrilège : associer le monde du savoir réfléchi avec ce site internet truffé d’erreurs où n’importe qui peut écrire, quelle horreur !

Horreur, si l’on veut. Il est bien évident que lorsque l’encyclopédie collaborative en ligne Wikipédia a été lancée, il y a maintenant quinze ans, les articles n’étaient pas aussi nombreux ni aussi fouillés qu’aujourd’hui. Sur le site spécialement ouvert pour fêter cet anniversaire, Wikipédia signale notamment parmi les premiers écrits le cas de l’article Standard Poodle (caniche royal). A l’origine, tout le texte tenait en une phrase lapidaire : « A dog by which all others are measured » (un chien qui sert de référence à tous les autres)Aujourd’hui, la page a perdu son ton mystérieux et s’est nettement étoffée. On peut dire sans exagérer qu’elle rassemble sur toutes les variétés de caniches une quantité d’informations véritablement digne de l’honnête homme du XXIème siècle intéressé par les caniches !

En quinze ans, Wikipédia est devenu incontournable. Premier site internet gratuit et à but non-lucratif au monde, l’encyclopédie se situe depuis 2007 systématiquement dans le top 10 des sites les plus fréquentés, avec presque 500 millions de visiteurs uniques par mois répartis sur 250 éditions linguistiques différentes. Environ 37 millions d’articles ont été écrits, sont corrigés et améliorés par 2 millions de contributeurs bénévoles. Le premier Wikipédia est l’anglophone avec 5 millions d’articles, suivi du suédois, de l’allemand et du néerlandais. Le Wikipédia francophone arrive en cinquième position. Il compte plus de 1,7 millions d’articles qui représenteraient 559 volumes de l’Encyclopaedia Britannica (qui en compte une trentaine) s’ils étaient intégralement imprimés dans ce format. C’est dire l’étendue des sujets traités !

Malgré cette forme olympique, et malgré des études, celle du magazine scientifique Nature par exemple, montrant dès 2005 une excellente tenue de Wikipédia pour le taux d’erreurs par rapport à la référence Britannica, l’encyclopédie virtuelle continue de pâtir des défauts de ses débuts, à savoir erreurs, lacunes et modifications malveillantes. Sa conception et son mode de rédaction d’articles sont en effet complètement différents de ce qui se pratique chez les éditeurs d’encyclopédies traditionnelles, dans la mesure où la première qualité cherchée chez les rédacteurs n’est pas leur titre d’expert dûment diplômé, mais la pertinence des arguments et des sources.

Ainsi, tout le monde peut participer en créant ou en corrigeant des articles, à condition de respecter les règles établies par la communauté des contributeurs, essentiellement « la vérifiabilité et la neutralité du contenu ou l’admissibilité des articles. » Des espaces de discussion sont ouverts en marge des pages encyclopédiques proprement dites. C’est la conjugaison du collaboratif, du débat et de la recherche du consensus qui permet d’atteindre la meilleure qualité d’information possible. Certains contributeurs (élus) ont néanmoins une qualité d’administrateur qui leur permet de faire la police en bloquant certains contributeurs, en supprimant des articles ou en exigeant des références supplémentaires.

Quelques utilisations erronées très médiatisées ont contribué à installer durablement dans le public l’idée que Wikipédia, « c’est bien pour se faire une première idée », mais que ça ne saurait suffire. On se rappelle qu’en 2007, lors du débat de l’entre-deux tours de l’élection présidentielle, les deux candidats s’étaient accrochés sur la question de l’EPR en construction à Flamanville (Tiens, un lien avec l’article précédent !) Pour Sarkozy, il s’agissait d’un réacteur de 4ème génération tandis que Royal penchait à juste titre pour la 3ème génération. Or des partisans du premier ont cru intelligent de modifier la page Wikipédia de l’EPR afin de donner raison à leur candidat. Rapidement, un administrateur du site a décidé de sécuriser la page pour mettre un terme au jeu de modif/contre-modif qui sévissait en ligne. Wikipédia a perdu quelques plumes de crédibilité à ce moment-là.

En 2010, Ségolène Royal se faisait à nouveau avoir par Wikipédia en utilisant les références qu’une de ses conseillères avait trouvées à propos d’un opposant à la traite négrière. Problème, ce personnage n’avait jamais existé ailleurs que sur Wikipédia, qui finit par supprimer l’article, en dépit des explications confuses de son auteur qui réfuta tout canular en se prévalant comme source d’un vieil ouvrage sur la Rochelle dont il ne put donner les références.

Et il y a seulement quelques jours, c’est purement et simplement notre ministère de l’Intérieur qui s’est vu signifier par Wikipédia une interdiction d’accès d’un an à sa plateforme d’administrateur pour attitude non collaborative et tentatives de modifications abusives ou malveillantes !

Dans le cadre de l’Education nationale, les élèves sont donc constamment mis en garde contre l’usage de Wikipédia dans leurs travaux de recherche, et je trouve que les mentalités des enseignants évoluent malheureusement très peu sur ce sujet. J’ai vu mes enfants s’escrimer à aller chercher derrière les fagots des sources diverses et obscures, de type blog à peine à jour le plus souvent, ou alors des travaux IDD et TPE déjà entièrement réalisés et publiés sur internet, dont il n’était vraiment pas certain qu’on pût leur accorder le dixième de la crédibilité de Wikipédia, en quantité comme en qualité d’information. Mais c’était toujours très bien reçu.

Dans son blog Vis ma vie de jeune prof, une enseignante soulignait du reste récemment (octobre 2015) une attitude non dénuée d’hypocrisie de la part de ses collègues. Alors qu’elle passait dans les rangs de la salle informatique pour jeter un oeil aux recherches de ses élèves de Première en vue de leur TPE, certains se tournèrent vers elle avec un air « coupable » en disant :

« Désolés, on est sur Wikipedia juste pour le début, mais on sait qu’il ne faut pas l’utiliser ensuite. »

Elle leur expliqua qu’elle n’avait rien contre Wikipédia dont la fiabilité était largement aussi bonne que celle d’une Encyclopédie Universalis dont les articles sont parfois vieux de plusieurs années. Quelques minutes plus tard, elle observa qu’une de ses collègues tenait le discours inverse aux élèves : Wikipédia n’est pas rédigé par des experts, tout le monde peut modifier les pages, etc… et leur demandait finalement de quitter ce site !

Pour cette enseignante, une telle demande est absurde car le principe de Wikipédia assure une mise à jour des connaissances pratiquement en temps réel. De plus le système des articles labellisés permet d’orienter les recherches vers ce qu’il y a de plus qualitatif. S’il n’est pas nécessaire d’être expert pour contribuer à l’encyclopédie en ligne, le fait est que nombreux sont justement les professeurs, normaliens, ingénieurs etc… qui donnent de leur temps pour l’enrichir tous les jours de corrections judicieuses ou de nouveaux articles. Dans un article du Monde, un contributeur explique qu’il s’est trouvé pris dans une discussion passionnante sur un des forums du site et qu’il a appris par la suite qu’il dialoguait sans le savoir avec le physicien Marcel Froissart !

Surtout, elle juge cette demande très hypocrite car elle sait à quel point les enseignants utilisent eux-mêmes spontanément Wikipédia. Une étude de 2013 réalisée aux Etats-Unis indiquait que 87 % des professeurs s’en servaient dans la préparation de leurs cours tout en déconseillant aux élèves de le faire.

Les enseignants se plaignent également que l’utilisation de Wikipédia induit une uniformité des copies. Une professeur d’anglais explique :

« J’avais donné l’année dernière à mes 6ème un exercice. Ils devaient faire un panneau d’une personne célèbre, à faire deviner aux autres. La plupart avait choisi la même personnalité : Rowan Atkinson. Ils avaient les mêmes informations! »

La faute à Wikipédia, ou la faute à l’identité du choix des élèves ? Je m’en voudrais d’enfoncer des portes ouvertes, mais à mon avis, quelle que soit la source, Rowan Atkinson a le même nom, la même date de naissance, et le même parcours professionnel. Ce qu’on pourrait reprocher aux élèves, c’est qu’à partir d’une source donnée, ils ne fassent pas l’effort de composer entièrement leur texte eux-mêmes. Ici, l’ennemi, c’est le copier-coller (que j’ai largement pratiqué de façon manuscrite en mon temps !) bien plus que Wikipédia !

Wikipédia a eu quinze ans hier, et son aventure n’est certainement pas finie. Mais pour l’utiliser très fréquemment, tant pour mes recherches personnelles que pour les sources que je donne dans mes articles de blog, je crois qu’on peut déjà dire combien ce projet d’assemblage et de diffusion du savoir humain est immense et fait honneur à son grand prédécesseur, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, laquelle constituait un puissant appel à apprendre et à penser.

C’est dans cet état d’esprit que Wikipédia poursuit son développement, les idiosyncrasies de notre époque en plus : plus aucune entreprise sérieuse ne saurait exister aujourd’hui sans son bêtisier, témoin amusant de ses multiples aventures victorieuses. Wikipédia n’échappe pas à la règle. Et c’est ainsi qu’on apprend qu’en plus de miauler, les chatons (mignons) parlent le Chatonnia, le Chatonika, et le Chatario, qu’une des controverses les plus mémorables du Wikipédia francophone a porté sur l’appellation endive vs chicon, et que l’information selon laquelle « Dieu est apparu dans le film Les Dix Commandements » a été supprimée car non confirmée par le générique du film !


Wikipedia Creation d AdamIllustration de couverture : La Création d’Adam de Michel-Ange (1511) avec le logo de Wikipedia ajouté entre Dieu et Adam. (Original de Roberto Lyra sur le Wikipedia portugais, transféré de pt.wikipedia à Commons).

4 réflexions sur “Wikipédia, 15 ans et immense !

  1. Je partage également votre point de vue.
    Et je me réfère systématiquement à cette encyclopédie.
    Le seul aspect qui pose problème concerne les sujets philosophiques où il est admis que tout point de vue s’écartant de la ‘doxa officielle’ est pris de haut : exemple, une vision athée est toujours scientifique, sinon, elle est étiquetée pseudo-scientifique !

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    • Bonjour et merci beaucoup pour votre commentaire.
      J’avoue que je ne m’étais pas spécialement avisée de ce biais que vous mentionnez. Peut-être pourriez-vous citer quelques exemples ? Car en me rendant sur le portail philo du Wikipédia francophone, je me suis trouvée confrontée à pas moins de 6323 articles !
      https://fr.wikipedia.org/wiki/Portail:Philosophie
      Parmi eux, des articles récompensés pour leur qualité traitant de Saint Augustin aussi bien qu’Adam Smith, Ayn Rand ou Freud.
      A cela s’ajoute un café-philo qui permet la discussion sur les articles. « Vous pouvez y poser des questions, y faire des remarques, y faire des propositions et bien plus encore ! » est-il précisé. J’imagine que la question que vous soulevez pourrait donc y être posée.

      Cordialement, Nathalie MP

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