La « pilule du lendemain » n’est pas un avortement

Et le « Piss Christ » n’est pas un outrage fait au Christ

Dans la presse d’hier, les grands titres s’articulaient principalement autour de la politique pénale avec le meurtre de Chloé, autour de la politique sociétale avec le plan Valls contre le racisme et l’antisémitisme et autour de l’intervention de l’Etat français dans la politique économique avec sa volonté d’obtenir des droits de vote doubles dans le capital de Renault. En plus de tout ceci, qui mériterait incontestablement d’être commenté en long, en large et surtout en travers, il y avait une petite information très intéressante, surtout très utile, qui m’a profondément réjouie : dorénavant, la « pilule du lendemain » la plus récente (et la plus efficace) sera accessible en vente libre en pharmacie, c’est à dire sans prescription médicale obligatoire. Cette nouvelle disposition découle d’une décision de la Commission européenne datant du début de l’année et autorisant l’accès à ce produit directement auprès des pharmaciens, formés à ce type de délivrance. 

En lisant cela, je n’ai pu m’empêcher de penser au scénario ultra-classique et bien rôdé dont les mots-clefs sont : soirée étudiante, alcools abondants, contraception approximative, partenaire quasi-inconnu, préservatif absent, grossesse surprise, avortement vite fait bien fait et la résolution de ne jamais, jamais se retrouver dans la même situation. Ajoutez un sondage relatant la faible information des femmes à propos de la « pilule du lendemain » et l’affaire des pilules de 3è et 4è générations (finalement réhabilitées par l’Agence européenne du médicament) qui n’a pas contribué à éclaircir l’information sur les contraceptifs oraux, et vous aurez toutes les raisons qui m’ont confortée dans l’idée de mettre ce sujet en avant dans mon blog.

Selon un sondage réalisé en mars dernier par l’institut Harris Interactive auprès d’un échantillon représentatif de 1000 femmes âgées de 15 à 50 ans, 94 % d’entre elles avaient entendu parler de la « pilule du lendemain », mais 65 % se considéraient mal informées. Son mode d’action était ignoré par 78 % des personnes interrogées, l’efficacité par 74 % et le délai d’utilisation par 73 %.

J’ai mis des guillemets à « pilule du lendemain » car cette expression s’avère presque plus bloquante qu’éloquente dans l’utilisation qui peut être faite d’un tel contraceptif. Le lendemain n’a rien à voir à l’affaire : c’est le plus vite possible après les faits qu’il convient de se rendre en pharmacie, le délai pouvant aller jusqu’à cinq jours. Il est donc préférable de parler de « contraception orale d’urgence » même si ça parait légèrement jargoneux.

Quand les femmes interrogées disent ignorer son mode d’action, il faut comprendre qu’elles en ont une idée erronée : 78 % pensent qu’elle a pour effet d’empêcher l’implantation de l’oeuf fécondé dans l’utérus (ça, c’est l’effet du stérilet) et 44 % pensent qu’elle est similaire à une interruption de grossesse. En réalité, la « pilule du lendemain » ne peut absolument rien contre un oeuf fécondé. Son action intervient bien en amont de cela en retardant ou en bloquant la production de l’ovule. Selon les déclarations du docteur Christian Jamin, gynécologue-endocrinologue, « elle empêche le follicule d’arriver jusqu’à l’ovulation pendant une période de cinq jours, durée de vie des spermatozoïdes. » Utilisée dans les 24 heures, la pilule la plus récente à base d’ulipristal acétate divise le risque de grossesse par six (seulement par deux, pour la pilule la plus ancienne à base de levonorgestrel).

Il est donc important de bien comprendre que cette fameuse pilule n’est pas un abortif. Il serait dommage d’en écarter l’utilisation parce qu’on croit avoir affaire à une interruption de grossesse, de se dire que finalement tout ira bien, alors que les faits (date, préservatif mal utilisé, défaut de contraception classique…) pointent vers un risque de grossesse élevé, et de se retrouver quelques semaines plus tard face à la décision d’un avortement en bonne et due forme. C’est typiquement un des schémas possibles des décisions absurdes dont je parlais dans mon précédent article.

Les pouvoirs publics tendent à faire passer le message que l’avortement est un élément comme un autre de la vie sexuelle des femmes. Un rapport de la région PACA réalisé en 2014 sur la contraception et l’avortement en France, très intéressant du point de vue des statistiques qu’il développe, se conclut en ces termes :

« La France a en Europe le plus fort taux de natalité. C’est aussi un des premiers pays européens pour le taux d’IVG avec une couverture contraceptive quasi optimale. Certains soulignent ces données comme paradoxales. En fait, ces données montrent, qu’à différents moments de leur vie, les femmes utilisent une ou des méthodes contraceptives, donnent naissance à des enfants ou bénéficient d’une interruption volontaire de grossesse. En résumé, que les femmes en France ont une vie sexuelle active. »

Ce genre de remarque me choque énormément, d’autant plus qu’elle est en complète contradiction avec le fait que chaque débat sur l’élargissement de l’IVG s’ouvre toujours sur le rappel que l’avortement est une épreuve très dure pour les femmes qui ne l’envisagent jamais de gaité de coeur. Pour moi, l’avortement reste une solution de dernier recours.

Aussi, sans vouloir le moins du monde remettre en cause le loi Veil, je pense qu’un meilleur accès à la « pilule du lendemain » associé à une meilleure explication de son mode opératoire est une bonne nouvelle pour les femmes, surtout les plus jeunes, dans la mesure où l’analyse des chiffres des avortements en France montre que la tranche d’âge la plus concernée est celle des 20-24 ans (26,7 avortements pour 1000 femmes par an) puis celle des 25-29 ans (23,7 pour mille) pour un taux moyen des 15-50 ans de 15,1 pour mille. Si le nombre d’avortements est stable en France depuis de nombreuses années, il est malgré tout élevé parmi les pays européens : il appartient plutôt à la catégorie des pays de l’Est (à 18 ou 20 pour mille) tandis que l’Allemagne ou les Pays-Bas ont des taux de 5 et 7 pour mille respectivement. Au total, la France a enregistré 810 000 naissances et 217 000 IVG en 2013.

Curieusement, suite à la mauvaise interprétation concernant le mode opératoire de la « pilule du lendemain », mauvaise interprétation également répandue chez les catholiques, une association d’idée s’est immédiatement formée dans mon esprit : j’ai pensé au « Piss Christ » d’Andres Serrano qui a provoqué, partout où il fut exposé, des réactions rageuses de chrétiens outragés par la profanation qu’ils pensaient y discerner. L’exposition d’Avignon en 2011 n’a pas échappé à la règle.

L’oeuvre en question est une photo de 1987 représentant un crucifix préalablement plongé dans de l’urine, pire, l’urine de l’artiste. Dit comme cela, évidemment, ce n’est pas très engageant.

Mais c’est de l’art contemporain, c’est à dire qu’il est impossible d’y comprendre quoi que ce soit si ce n’est pas assorti d’un long commentaire permettant de dégager une ou plusieurs interprétations. L’artiste a expliqué à plusieurs reprise qu’il n’avait aucun goût pour le blasphème et qu’il était chrétien. Il a expliqué à plusieurs reprises qu’il travaillait sur les fluides humains que sont aussi le sang, le sperme, la sueur et le lait maternel, notamment dans le contexte du sida des années 1980. Dès lors, ce « Piss Christ » assez mal nommé, loin d’être un outrage envers le Christ, doit plutôt s’interpréter comme une version actuelle du baiser au lépreux, comme un Christ qui s’identifie à ceux qui subissent une abjection, tout en ayant connu lui-même à travers la Passion toutes les abjections possibles.

Même interprétée correctement, on peut parfaitement trouver que cette photo demeure sans intérêt. Rien n’oblige quiconque à visiter l’exposition. Par contre, il est tout à fait exclu de la vandaliser, ce dont ne se sont pourtant pas privés quelques adeptes du catholicisme intégriste qui auraient peut-être dû réfléchir à deux fois avant de tout détruire.

Quand Stéphane Hessel a publié son petit livre Indignez-vous ! j’ai eu follement envie d’écrire une réponse. Treize pages, c’était dans mes cordes, et je tenais le titre : Renseignez-vous ! J’ai été immédiatement mise en garde par ma famille, non pas sur l’idée du livre (heureusement), mais sur le titre. Autant, m’a-t-on dit, « Indignez-vous ! » fait appel aux bons sentiments des gens, autant « Renseignez-vous ! » sonne comme un reproche et pourrait être mal perçu. Il n’empêche. Il me semble que si l’on tient absolument à s’indigner, il est préférable de le faire en toute connaissance de cause. Or il est aisé de constater que beaucoup d’idées fausses circulent en toute bonne foi et qu’elles alimentent de nombreuses décisions, de nombreuses polémiques, de nombreuses disputes et de nombreux malentendus qui, avec un peu plus de vérification des faits pourraient sans doute être évités.


pilule-contraceptive_pics_390Illustration de couverture : Plaquettes de contraceptifs oraux.

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