Montse, Bernanos et l’Espagne de l’été 1936

    ——->     Cet article a également été publié le jeudi 7 mai 2015 sur       icone_redacteur3

Le prix Goncourt 2014 a été attribué en novembre dernier au roman Pas pleurer de Lydie Salvayre. Le sujet brièvement rapporté dans la presse à ce moment-là m’a tout de suite attirée. Il s’agit d’un récit de la guerre d’Espagne, plus particulièrement de l’été 1936, mené à deux voix disjointes : celle de Montse, mère de l’auteur, qui raconte tous les bonheurs privés et toutes les exubérances publiques de sa brève expérience libertaire, et celle, sombre, désespérée et révoltée, de Georges Bernanos qui est le témoin de la terreur répandue par les Nationaux avec la bénédiction de l’église catholique espagnole. 

Je l’avoue sans détour, c’est d’abord la promesse de la participation de Bernanos qui m’a entraînée dans la lecture de ce roman. Participation en apparence contre lui-même, le catholique, monarchiste, proche de l’action française. Participation, en réalité, de ce qui est le plus lui-même en lui, sa liberté individuelle c’est à dire sa foi dans le Christ des Evangiles, en dehors de toute appartenance politique, de toute proximité sociale.

Au moment d’écrire cet article, je suis consciente que je prends un risque particulier. Les romans primés lors de cette dernière saison littéraire ont été accueillis sans véritable enthousiasme. Pas pleurer n’a pas échappé à la règle, donnant lieu à des critiques allant du grade « pas emballées » comme dans Slate : le Goncourt du moins pire, au grade « férocement féroces » comme sur le blog Stalker de Juan Asensio : le Goncourt de la vulgarité.

Concernant cette dernière critique, je trouve ses reproches formels et superficiels, assénés avec beaucoup de supériorité et bien trop de mots. Lydie Salvayre serait surtout coupable 1. d’utiliser un langage grossier (beaucoup de cabron, culo, joder et cojones, c’est vrai mais c’est loin de constituer tout le roman), 2. d’user de procédés stylistiques vulgaires (espagnol mêlé au français de façon pas naturelle selon Stalker, et discours dont on ne sait plus s’il est direct ou indirect du fait de l’abandon des tirets et guillemets : pour moi c’est précisément ce qui fait tout le charme de la narration) et surtout 3. d’avoir l’audace de faire intervenir Bernanos, dont Stalker est un spécialiste, par pur effet décoratif. J’admets volontiers ce dernier point. Les pages Bernanos, une trentaine sur un peu moins de 300, se limitent trop à la description des horreurs commises par le camp franquiste. Cependant Pas pleurer remet Bernanos sur le devant de la scène aux yeux d’un vaste public, ce n’est pas un mince mérite de ce roman.

En 1936, l’Espagne vit depuis 1931 dans le régime de la IIè République, qui instaure une nouvelle constitution et des réformes démocratiques. Les élections législatives de cette année-là donnent la victoire au camp gouvernemental républicain qui s’appuie sur le Frente Popular, une coalition de socialistes, de communistes et d’anarchistes. Néanmoins, le gouvernement a du mal à maîtriser toute la coalition et les grèves et les occupations d’usines ou de terres se succèdent. En face, l’opposition est composée des monarchistes, des nationalistes et des phalangistes (parti politique d’extrême droite qui pratique l’intimidation violente des partis de gauche). L’ambiance est explosive et l’assassinat de José Calvo Sotelo, monarchiste de premier plan, par les jeunesses socialistes le 13 juillet 1936 va précipiter les choses. Le général Franco, sollicité par les nationalistes et soutenu par l’armée du Maroc qu’il a dirigée, lance son coup d’Etat le 17. Il échoue, mais la situation évolue soudainement en guerre civile quand des milices ouvrières décident de s’opposer par les armes aux franquistes.

Mais venons-en au roman lui-même. Pour Montse (*), quinze ans, très jolie, tout commence par ce qui se révèlera n’être finalement qu’un malentendu. Le 18 juillet 1936, jour même du début de la guerre civile, Montse accompagnée de sa mère se rend chez Don Jaime Burgos, le grand propriétaire terrien de son village, qui souhaite engager une nouvelle bonne. Après l’avoir examinée de la tête aux pieds, il déclare : « Elle a l’air bien modeste ». Ce mot, jeté du haut de l’assurance bourgeoise des Burgos, déclenche chez Montse un torrent de révolte qui va croiser les nouvelles idées libertaires que son frère José ramène au même moment de Lérima où il a fait les foins comme saisonnier. Car  cette année-là Lérima est sens dessus dessous : terres mises en commun, églises transformées en coopératives, slogans exaltés du mouvement anarcho-syndicaliste inspiré de Bakounine. José n’a de cesse de transporter toutes ces idées nouvelles dans son village, mais se heurte à la froideur dominatrice du fils Burgos qui, au désespoir de ses parents, vient d’embrasser les thèses communistes et prône l’ordre et l’organisation au sein du camp républicain.

Afin de vivre leur rêve, le frère et la soeur vont se rendre à Barcelone, centre de toute l’effervescence libertaire contre les Nationaux. C’est le début des désillusions pour José qui, en attendant d’être enrôlé dans l’armée populaire, voit la part d’irréalisme dans les espoirs des anarchistes et découvre les menées violentes des communistes, aidés d’agents russes « à lunettes cerclées » du Komintern décidés à prendre le contrôle de tout le camp républicain. Il finira par rentrer au village. C’est l’été de tous les étés pour Montse qui découvre l’amour avec un grand A, un amour qui ne dure pas trois ans mais à peine vingt-quatre heures et qui l’occupera pourtant toute sa vie. Elle aussi finira par rentrer au village.

Pendant ce temps, Georges Bernanos est à Majorque. Son fils Yves appartient à la Phalange (**). Il pourrait comme beaucoup se fermer à ce qui se passe aussi bien sous ses yeux que dans toute l’Espagne, et s’en remettre à la propagande de l’Eglise espagnole qui soutient la « Croisade » du général Franco contre le bolchévisme. Mais jours après jours, les horreurs succèdent aux abominations : l’archevêque de Palma bénit les avions des Nationaux, les prisonniers sont fusillés sur la plage comme du bétail, le moindre opposant est tiré du lit, torturé et abattu, non sans avoir reçu l’absolution d’un prêtre catholique. Bernanos sent une angoisse mortifère l’envahir, et dans un effort (un sursaut, un coup de rein, une dissidence morale, un arrachement délibéré à la glaise de ses cadres de pensée habituels … j’aimerais trouver l’expression exacte qui rende compte de la puissance presque sur-humaine de cet effort), dans un effort de totale vérité et de totale liberté, en conformité avec sa foi, il décide de témoigner. Ses chroniques sur les événements espagnols paraitront régulièrement dans la revue dominicaine Sept et seront ensuite rassemblées dans Les grands cimetières sous la lune. Inutile de dire que nombre de ses amis lui ont alors tourné le dos.

Si le projecteur balaye largement les exactions du camp franquiste, Lydie Salvayre ne masque nullement que les Républicains ne furent pas en reste d’horreurs. En réalité, le clergé espagnol a payé un très lourd tribut à la guerre civile à travers les innombrables meurtres de prêtres et de religieuses. Le camp républicain fut également le siège de luttes intestines entre les communistes et les anarchistes, les premiers menant une épuration systématique des seconds (ce qui, du reste, précipita la victoire de Franco). Mais de ce côté-là, aucune grande voix dénonciatrice, si ce n’est peut-être, de façon plus décalée, celle d’André Gide. Ayant pris fait et cause pour les Républicains espagnols, il publie en 1936 Retour de l’URSS, un récit de voyage extrêmement critique qui lui vaudra aussi beaucoup d’inimitiés (***).

A l’heure où nous sommes confrontés à la violence de mouvements islamistes radicaux armés, je forme le voeu que « l’effort » de Georges Bernanos soit un exemple pour tous les hommes de bonne volonté. Pour reprendre la cadence d’une formule de Kant bien connue, on pourrait entendre Bernanos dire : « J’ai limité la politique pour faire place à la vérité ». Vérité qui chez Bernanos équivaut à sa foi.


(*) Montse est le diminutif de Montserrat, prénom qui fait référence à la vierge noire du monastère de Montserrat en Catalogne.
(**) Mais il la quittera bientôt, atterré et révolté comme son père.
(***) Ajoutons quand même L’Espoir de Malraux (1938) et, plus tardif, Hommage à la Catalogne d’Orwell (1955), deux livres de souvenirs qui dénoncent le rôle néfaste des communistes au sein du camp républicain.


Pas pleurer, Lydie Salvayre, Editions du Seuil.

Les grands cimetières sous la lune, Georges Bernanos, Editions Points. Préface de Michel del Castillo.


40-12-17/35Illustration de couverture : Guernica, Pablo Picasso, Musée Reina Sofia, Madrid.

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