MAUVAISES nouvelles, VIEILLES habitudes et VIRTUE signalling

On pouvait s’y attendre, et c’est maintenant chose confirmée par les dernières publications de la direction des études et statistiques du ministère du Travail ou DARES : l’emploi en France s’est fortement dégradé en 2024. Le nombre de personnes complètement sans emploi inscrites à France Travail (catégorie A) a augmenté de plus de 106 000 sur l’année, soit une hausse de 3,5 %, comme on le voit dans le tableau ci-dessous. Sur le dernier trimestre, la hausse atteint 3,9 %, du jamais vu depuis 10 ans hors période Covid.

Évolution des demandeurs d’emploi en France entière hors Mayotte en 2024 :

(En milliers de personnes) 4è T 2023 4è T 2024 Var. +/- Var. %
Catégorie A 3 032,0 3 138,2 106,2 3,5%
Catégories A,B,C 5 397,9 5 495,1 97,2 1,8%
Catégories A,B,C,D,E 6 159,7 6 255,1 95,4 1,5%

SourceDARES – Définition des catégories de la DARES : la catégorie A regroupe les personnes complètement sans emploi, les catégories B et C les personnes ayant eu un travail de courte durée sur la période analysée et les catégories D et E les personnes non immédiatement disponibles en raison de stages, emplois aidés ou formations.

Si l’on s’en tient à la catégorie A en France métropolitaine, cette hausse atteint 3,7 % sur un an et monte même à 4 % sur le dernier trimestre. Comme d’habitude, les jeunes sont plus particulièrement touchés. La hausse concernant les moins de 25 ans grimpe en effet à 8,5 % sur le trimestre et à 7 % sur l’année.

La DARES et l’INSEE s’y prennent différemment pour évaluer le chômage français, à tel point qu’il est difficile de recouper leurs données, mais du moins les évolutions vont-elles dans le même sens. La prochaine publication de l’INSEE (prévue le 11 février) devrait faire état d’une hausse du taux de chômage de 7,4 % de la population active au troisième trimestre 2024 à 7,6 % au quatrième.

Dans le même temps, les faillites d’entreprises continuent d’augmenter, dépassant pour la première fois depuis 1992 le seuil fatidique de 65 000 en cumul sur les douze derniers mois (voir le graphe ci-dessous, publié par la Banque de France). 

Les perspectives d’avenir ne sont guère plus encourageantes. Le gouvernement Bayrou lui-même vient de réviser à la baisse la prévision de croissance pour 2025, de 1,1 % dans le PLF Barnier à 0,9 % dans celui qu’on attend d’un jour à l’autre. Dans la mesure où l’on estime en général qu’il faut à la France au moins 1,5 % de croissance pour espérer voir le chômage refluer, c’est dire clairement combien les mois qui viennent s’annoncent sombres.

Ajoutez la croissance négative du quatrième trimestre 2024 (-0,1 %), la déconfiture des comptes publics, les difficultés rencontrées par l’hôpital et l‘Éducation nationale à la française, le déficit du système de retraite, la mauvaise humeur ambiante – et c’est de grave déprime nationale qu’il faut parler, de déclassement, de chute, de descente dans la pauvreté et la médiocrité.

Mais si vous pensez en toute logique que dans ces conditions alarmantes, tout est mis en œuvre pour « libérer les énergies », comme disait un certain Macron à une certaine époque, ce qui signifie obligatoirement d’alléger l’État obèse de son excès de taxes, de dépenses et de réglementations, détrompez-vous car c’est exactement le contraire qui se déroule sous nos yeux et à nos dépens ! Les vieilles habitudes ont la vie dure !

Outre que le Premier ministre ne sait plus quelles « concessions » taxatoires accorder au Parti socialiste (PS) pour durer le plus longtemps possible à Matignon quoi qu’il en coûte, sans assurance aucune que ces petits calculs qui vont contre l’intérêt de la France et des Français seront in fine payants pour la grandeur de sa page Wikipédia, on apprend presque chaque jour que tout continue comme avant du côté de la dépense. Et là, force est de constater que tout l’échiquier politique s’y met de bon cœur.

C’est ainsi que le journal Le Monde nous apprenait récemment que « le nombre de fonctionnaires va finalement continuer d’augmenter ». Dans le PLF Barnier, il devait baisser de 2 000 postes, correspondant à la suppression de 4 000 postes d’enseignants (en cohérence avec la baisse des effectifs des élèves du primaire et du collège) et à la création de 2 000 postes d’accompagnants d’élèves en situation de handicap. François Bayrou ayant annulé la suppression des 4 000 postes d’enseignants pour s’attirer les bonnes grâces du PS, il reste la création des 2 000 postes d’accompagnants plus quelques brouettes, soit 2 264 postes supplémentaires au total.

Oh, bien sûr, au regard de nos 5,7 millions d’agents publics, la baisse envisagée comme la hausse effectivement prévue paraissent d’une grande insignifiance. Mais témoignent avec une acuité terrible de la dramatique légèreté de notre classe politique, pour ne pas dire de son autisme assumé face au réel.

[Ajout du vendredi 31 janvier 2025 : autre exemple, le vote contre des députés LFI et RN ont conduit au rejet d’une proposition de loi soutenu par le gouvernement visant à assouplir les conditions de location des logements classés G sur l’échelle DPE (performance énergétique) ; résultats, 750 000 logements sont toujours en passe d’être sortis du marché. Logique, alors que les difficultés à se loger s’accentuent…]

Dans le même ordre d’idées, il s’est trouvé à l’Assemblée nationale une majorité gauche/Liot/RN pour voter une proposition de loi socialiste visant à étendre l’accès des repas à 1 euro réservés aux boursiers à tous les étudiants. Là encore, on parle d’une « modeste » somme de 90 millions d’euros par an au regard des presque 1 700 milliards qui constituent nos dépenses publiques annuelles. Une fois n’est pas coutume, le gouvernement était contre la mesure. Le Rassemblement national (RN) en revanche a voulu montrer qu’il était capable de dépasser les clivages dès lors qu’il s’agissait « d’améliorer la vie des étudiants ». Que de « solidarité » inutile, que de « virtue signalling » mal placé !

À ce propos, n’oublions pas les mésaventures de l’entreprise française Linagora et de son IA générative Lucie. Mise en ligne la semaine dernière, cette dernière a généré un tel lot de réponses fausses ou aberrantes que son accès au public a dû être fermé deux jours plus tard, le temps de procéder à quelques contrôles et corrections manifestement indispensables. Verdict cruel du journal britannique The Times :

« French AI ‘Lucie’ looks très chic, but keeps getting answers wrong. »
(Traduction : L’IA française Lucie est très chic d’allure, mais ne cesse de se tromper dans ses réponses).

Elle avait pourtant tout pour plaire, cette IA ! Française, souveraine, design, éthique, conforme aux normes d’inclusion européennes, destinée à être adaptée au monde de l’Éducation en 2025… C’est bien pourquoi elle avait reçu le soutien financier de l’État dans le cadre du plan France 2030 et la collaboration de plusieurs organismes publics tels que notamment EDF et le CNRS. Mais s’il suffisait de bons sentiments et de jolis emballages pour innover, cela se saurait.

Il est évident que les IA sont conçues pour s’améliorer au contact de leurs utilisateurs, mais ce qui ne va pas dans cette histoire, c’est que les dirigeants de Linagora y voient surtout du « french bashing » bas du front, pas tellement le résultat des insuffisances fondamentales de leur produit.

Ce dernier point est d’ailleurs un trait typique des élites politiques et conniventes françaises. Si tout va moins bien que prévu, c’est évidemment de la faute des autres. Le chômage, les faillites, les déficits, la faible croissance, la perte de vitesse éducative et technologique ? Plutôt chercher du côté d’une Assemblée nationale instable pour l’aspect domestique et du côté des guerres et des menaces trumpiennes de dérégulation pour l’aspect international. Quant à notre modèle économique et social, seul îlot de douceur et de bienveillance dans ce monde de brutes, il doit être préservé quoi qu’il en coûte.

Tout se passe en France (et, à beaucoup d’égards, dans l’Union européenne) comme si l’on pouvait faire tout et n’importe quoi au nom de la supériorité des bonnes intentions. Terrible erreur qui nous enfonce. Ouvrons les yeux.


Illustration de couverture : Le Premier ministre François Bayrou et son ministre de l’Économie Éric Lombard. Photo AFP.

10 réflexions sur “MAUVAISES nouvelles, VIEILLES habitudes et VIRTUE signalling

  1. Merci pour cet article, c’est toujours un immense plaisir de vous lire ! Même si les nouvelles sont peu réjouissantes. D’où viendra l’espoir ? On se demande vraiment à qui se vouer tant les partis partagent le même aveuglement étatiste.
    La blague du jour pour garder le sourire:
    – Comment reconnaître qu’un pays est en déroute totale ?
    – Quand le président promet des « jours meilleurs » et que tu te rends compte qu’il parle de ses vacances.

  2. Tres beau resumé de la conjoncture actuelle merci.
    Depuis mes 16 ans je suis la politique assidûment, et je n’ai jamais vu le pays dans un si mal etat. Nous avons la pire classe politique d’europe, et le pire president aussi.
    Il ne defaut aucun de nos interets, et plonge la France dans une calamité economique. Comment osait t on le traiter comme quelqu’un de libéral ?
    TRUMP, au secours…

  3. Il est cependant ce que d’aucuns appelleraient une bonne nouvelle, chère Nathalie : nous avons retrouvé notre Président qui avait disparu depuis son succès international à Notre-Dame, mais qui a resuscité pour nous parler de temps long, de culture et d’art au sujet du musée du Louvre, ce qui n’est pas rien eu égard à ces « conditions alarmantes » dont il est le premier responsable, et que vous avez fort bien décrites :

  4. « une acuité terrible de la dramatique légèreté de notre classe politique, pour ne pas dire de son autisme assumé face au réel. » Citation
    Le vrai sujet (se) repose sur un recrutement politique stéréotypé et notamment ignare (culture, histoire, société) qui s’accroche à des poncifs sans visibilité. Oups! J’ai oublié la vulgarité dépenaillée et verbale de droite à gauche.
    Ses gens font de l’entre-soi bizness .
    Ursula vient d’inventer la boussole et ils ont tous les yeux sur les States pour savoir où vont tomber les gifles.

  5. « une acuité terrible de la dramatique légèreté de notre classe politique, pour ne pas dire de son autisme assumé face au réel ». Citation frappée de vérité, mais ne jamais oublier que ce sont les électeurs français qui les ont mis là où ils sont, c’est à dire au pouvoir.
    Comme le dit Dominique Reynié :
    « Il y a maintenant 40 ans que les choses se dégradent sans qu’aucun problème de fond ne soit traité.
    Nous sommes au stade de l’effondrement systémique.
    Je ne suis pas certain que notre pays ait le sens de la réforme, sinon on l’aurait montré avant. Par contre le pays a l’habitude des ruptures brutales.
    Il va falloir prendre des décisions extrêmement désagréables dans un pays qui a perdu l’habitude de supporter des décisions désagréables quoi qu’on en dise.
    C’est une révolution mentale qu’il faudrait faire en peu de temps je ne suis pas sûr qu’on en soit capable.
    Ce sont tous les Français qui ne sont pas raisonnables et ne sont pas suffisamment sérieux. C’est un peu facile. Vous ne pouvez pas renvoyer aux dirigeants la responsabilité de ne pas prendre les décisions que de toute façon vous ne leur laisserez pas prendre.
    La responsabilité tient aux 49 millions d’électeurs.  »
    La mascarade en cours à l’AN en apporte la preuve à chaque instant…

    • Cette manie de toujours rejeter la faute sur les autres. Le pouvoir s’est installé tandis que les électeurs bossent et assument leurs existences.
      Plein de gens vivaient dans un joli vieux pays dont la notoriété dépassait les frontières.
      On appelle les habitants, des Français.
      Comme tout se passait bien dans leur pays où il suffisait de travailler un peu pour pouvoir vivre, les habitants sont allés chercher des chefs pour gérer leur pays tandis qu’ils bossaient et se reposaient.
      Evidemment, les chefs n’avaient pas forcément la même idée pour trouver la bonne façon de mener le pays.
      Du coup, alors que la France avait tout ce qu’il fallait comme savoir-faire et réflexions philosophiques adaptés à son fonctionnement, les chefs se sont divisés en s’appuyant sur des théories de gouverner venues d’autres pays.
      De plus, autant les chefs originaux étaient fiers d’avoir été choisis, leurs successeurs sont devenus des sortes de larbins au service de leurs propres intérêts.
      A l’ouest, dans un grand pays neuf où les habitants venus de partout dans le monde pour y vivre ont dû se battre pour survivre, les habitants et les chefs en étaient arrivés au même résultat qu’en France.
      Bien sûr, il y eut des présidents qui voulurent faire leur job correctement pour l’avenir de leur grand pays neuf. On les assassina ou bien ils rentrèrent dans le rang des larbins.
      Un jour, un nouveau chef fut élu, un vrai chef pour diriger avec, comme il avait déjà fait ses preuves, l’envie d’une destinée pour lui et son pays.
      C’est là que les dynasties de chefs larbins de son pays ont franchement boudé.
      Et comme les petits chefs larbins du joli vieux pays n’avaient pas d’idées pour faire leur job correctement, ils ont trouvé une posture : critiquer chaque geste du nouveau chef du grand pays neuf. Critiquer sans apporter de solutions alternatives. Macaques et perroquets.

  6. Paru sur FB Phil Payne
    Plein de gens vivaient dans un joli vieux pays dont la notoriété dépassait les frontières.
    On appelle les habitants, des Français.
    Comme tout se passait bien dans leur pays où il suffisait de travailler un peu pour pouvoir vivre, les habitants sont allés chercher des chefs pour gérer leur pays tandis qu’ils bossaient et se reposaient.
    Evidemment, les chefs n’avaient pas forcément la même idée pour trouver la bonne façon de mener le pays.
    Du coup, alors que la France avait tout ce qu’il fallait comme savoir-faire et réflexions philosophiques adaptés à son fonctionnement, les chefs se sont divisés en s’appuyant sur des théories de gouverner venues d’autres pays.
    De plus, autant les chefs originaux étaient fiers d’avoir été choisis, leurs successeurs sont devenus des sortes de larbins au service de leurs propres intérêts.
    A l’ouest, dans un grand pays neuf où les habitants venus de partout dans le monde pour y vivre ont dû se battre pour survivre, les habitants et les chefs en étaient arrivés au même résultat qu’en France.
    Bien sûr, il y eut des présidents qui voulurent faire leur job correctement pour l’avenir de leur grand pays neuf. On les assassina ou bien ils rentrèrent dans le rang des larbins.
    Un jour, un nouveau chef fut élu, un vrai chef pour diriger avec, comme il avait déjà fait ses preuves, l’envie d’une destinée pour lui et son pays.
    C’est là que les dynasties de chefs larbins de son pays ont franchement boudé.
    Et comme les petits chefs larbins du joli vieux pays n’avaient pas d’idées pour faire leur job correctement, ils ont trouvé une posture : critiquer chaque geste du nouveau chef du grand pays neuf. Critiquer sans apporter de solutions alternatives. Macaques et perroquets.

  7. Le dernier coup de(du) théâtre : « Submersion »
    Voilà encore une scène caricaturale franchouillarde. On va faire de la sémantique pendant 6 mois !
    Le pays est en faillite financière, la seule question est de savoir combien d’immigrés on peut accueillir décemment, c’est pourtant simple et ni idéologique, ni philosophique etc…. Juste un peu d’arithmétique bien que notre ministre ait reconnu à l’Assemblée que ce n’était pas son fort. C’est sûr qu’il ne savent faire que ce qu’ils ont appris et c’est la preuve qu’on a pas choisi les bonnes personnes à cet endroit.

    Décidément, il me revient toujours cette réflexion rapportée d’un observateur anglais en mai 1789 (approximativement): « Alors les français vous êtes toujours les meilleurs pour les repas et la danse mais lorsque vous vous mettez à intellectualiser c’est un désastre : « Comment pouvez-vous croire bénéfique de remplacer un roi absolu par cette fiction d’un Etat absolu ? Nous autres avons bâti un Etat avec pour préoccupation absolue qu’il puisse être limité par des contrepouvoirs. »

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