Dissolution, censure, volonté du peuple et avenir de la France

On me demande : Et la dissolution, vous étiez pour ou contre ? Et la nomination de Michel Barnier à Matignon ? Et la censure de son gouvernement ? Et François Bayrou comme nouveau Premier ministre ? Vous en pensez quoi ? Je vous l’avoue, j’ai du mal à répondre. Ou plutôt, j’ai le sentiment légèrement angoissant que ces questions de nature essentiellement institutionnelle et politique, quoiqu’occupant l’intégralité du débat public actuel, ne sont pas les questions les plus importantes pour l’avenir de la France.

Non pas que le respect du fonctionnement démocratique soit un élément négligeable du bien-être d’une nation, raison pour laquelle j’ai vu d’un bon œil la dissolution arriver. On ne peut éternellement gouverner en étant minoritaire à l’Assemblée nationale et balayé dans les urnes. Après les vingt-trois 49.3 de la Première ministre Elisabeth Borne (mai 2022 – janvier 2024) et la défaite cinglante du camp présidentiel lors des élections européennes de juin 2024 (Gabriel Attal étant Premier ministre), il était nécessaire de « redonner la parole au peuple » afin, si possible, de remettre en phase le législatif et l’exécutif.

Oh, bien sûr, j’entends les arguments adverses présentés à l’époque : ce ne sont « que » des élections européennes ; leur scrutin proportionnel favorise l’éparpillement des votes ; la participation a été faible ; Macron, suprêmement vexé, a choisi la politique de la terre brûlée ; il casse la baraque, alors que la réforme des retraites, indispensable, a été adoptée – par 49.3, d’accord, mais la Constitution l’autorise ; et puis comment savoir qu’une majorité claire va se dégager suite à un nouveau vote ? Etc.

Pas plus de majorité qu’avant dans la nouvelle chambre, c’est exact, mais ne pas dissoudre, c’eût été s’arroger le droit de savoir mieux que le peuple ce qu’il désire et maintenir un couvercle autoritairement vissé sur une situation politique potentiellement explosive. Finalement, l’explosion a eu lieu lors de l’adoption par 49.3 du Projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2025. En cette occasion, le Rassemblement national (RN) a mêlé ses voix à celles du Nouveau Front populaire (NFP) pour censurer avec succès le gouvernement Barnier, auteur dudit projet.

Ayant abondamment exprimé ici tout le mal que je pensais du Projet de loi de finances présenté par Michel Barnier et ses équipes de Bercy pour l’année prochaine, la chute de ce gouvernement ne m’émeut pas plus que ça. En effet, alors qu’on nous avait promis 60 milliards d’effort budgétaire répartis en 40 milliards de dépenses en moins et 20 milliards d’impôts en plus, le fameux mirage des baisses de dépenses « en tendance » a fait qu’on s’est retrouvé avec une hausse des dépenses supérieure à l’inflation et 60 milliards de prélèvements obligatoires en plus. L’exact inverse de ce qu’il faudrait faire, selon moi. 

Car en cet automne-hiver 2024, le malaise français est très loin de se limiter à ses impasses politiques. Il est aussi, et peut-être même surtout, le fait de ses impasses budgétaires, lesquelles ne sont finalement que la transcription dans nos comptes publics de la monumentale impasse idéologique où en est arrivé notre modèle social hyper-collectivisé, hyper-redistributif, hyper-égalitariste et, osons le dire, hyper-clientéliste – ce dernier point expliquant une bonne partie de la coupable couardise de notre classe politique dans sa façon de ne surtout pas aller au fond des problèmes. 

Je disais donc « malaise ». Petit florilège rapide :

· Michel Barnier était à peine nommé à Matignon qu’on apprenait depuis Bercy que le déficit public de la France avait de bonnes chances d’atteindre 6,2 % du PIB en 2024. Une dérive qui ne s’explique par aucune circonstance exceptionnelle qui se serait soudainement abattue sur la France.

· Peu de temps après, plusieurs agences de notation financière plaçaient la France sous perspective négative. Moody’s, qui avait inexplicablement maintenu une note d’un cran plus élevée que celles des agences concurrentes il y a un mois et demi, vient tout juste de l’abaisser à AA3, soit l’équivalent du AA- de Standard and Poor’s et Fitch. Tout ceci restant dans l’ensemble plutôt bienveillant pour un pays qui emprunte maintenant à des taux ponctuellement plus élevés que la Grèce ou l’Espagne.

· Encore quelque temps après, ce sont les résultats de l’évaluation internationale TIMSS 2023 en maths et science pour les classes de CM1 et de 4ᵉ qui venaient confirmer que les élèves français accusent des retards majeurs par rapport à leurs pairs des pays développés.

· Parallèlement, on constate que le taux de chômage, loin de s’acheminer gaiement vers les 5 % espérés par Emmanuel Macron, reste solidement accroché à 7,4 % en moyenne pour toute la population active, avec un chômage des jeunes de 15 à 24 ans de presque 20 % au troisième trimestre 2024. Les plans sociaux s’accumulent et le nombre des faillites d’entreprises est en train de caracoler vers des niveaux atteints seulement pendant les grandes crises économiques de 1993 et 2008.

· Et pendant tout ce temps, la simple lecture quotidienne de la presse nous apprend trop souvent que tel ou tel patient a dû être hospitalisé dans un garage (novembre 2024) ou sur un parking d’hôpital hâtivement reconverti en annexe des services d’urgences (décembre 2023). À ces dates-là, difficile d’incriminer la situation exceptionnelle engendrée par la pandémie de Covid…

De ce fait, il est d’autant plus préoccupant de savoir que si le mauvais budget de Michel Barnier a été censuré, c’est uniquement parce que les censeurs avaient en tête un budget encore plus mauvais.

Du côté gauche, le Nouveau Front populaire formé autour de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon aurait voulu que soient votés 55 à 60 milliards d’euros de taxes en plus sur les riches et les superprofits ; et du côté droit, le Rassemblement national de Marine Le Pen, après avoir obtenu qu’il n’y ait pas de déremboursements de médicaments, n’a pas accepté que les pensions de retraite ne soient pas toutes indexées(*) sur l’inflation. 

Mais il faut croire que telle était à ce moment-là la volonté de la majorité du peuple dûment représentée par la majorité des députés.

Sortir de la dépense, des aides, des subventions, de la redistribution et des monopoles d’État ? Il arrive qu’on en parle, mais personne ne songe à faire un budget en ce sens. Déréglementer, simplifier les procédures (comme pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris), libérer les énergies, laisser la créativité et l’innovation faire leur chemin ? Il arrive qu’on en parle, mais personne non plus ne songe à légiférer en ce sens.

J’en arrive à la dernière question. François Bayrou ? On voit mal comment il pourrait changer la donne ; ni son propre CV ni l’état d’esprit encore très étatiste des Français et de leurs représentants ne l’y prédisposent. Première grande réflexion du nouveau locataire de Matignon : réautoriser le cumul des mandats pour les parlementaires afin de « réenraciner les responsabilités politiques » dans la vie locale. On sent comme un léger décalage…

Le risque que la situation du pays se dégrade encore plus, jusqu’à un point de faillite qui ne trouverait de résolution ultime que dans la rue et/ou sous l’égide amère d’instances internationales telles que le Fonds monétaire international ou la Banque centrale européenne est tout sauf nul. Or ce sont dans ces moments où les institutions sont dépassées et où l’État perd son autonomie que l’État de droit souffre le plus et que les citoyens ont le plus à perdre.

Dans ces conditions, les acteurs et commentateurs de la libéralosphère dont je suis n’ont d’autre choix que de poursuivre inlassablement l’exposé de leurs arguments en faveur d’un État limité, en espérant qu’ils commencent à prendre sens auprès d’un nombre croissant d’électeurs et de responsables politiques.


(*) Le fait que les retraites puissent être plus ou moins revalorisées au gré des besoins de financement de l’État et/ou des besoins de sa « clientèle » électorale est à l’évidence une hérésie. La solution ne réside pas dans un jeu de curseur ou d’indexation, mais dans le détachement progressif de l’État par introduction de tranches de capitalisation.


Illustration de couverture : l’Assemblée nationale / le nouveau PM François Bayrou et le PR Emmanuel Macron (photo AFP).

16 réflexions sur “Dissolution, censure, volonté du peuple et avenir de la France

  1. Excellente démonstration !
    En fait, les « élites » qui nous gouvernent ne pensent qu’à continuer à « satisfaire » les revendications des électeurs « quoiqu’ il en coûte », surtout pour se maintenir en place dans notre modèle sociétal d’assistés (en très grande majorité).
    Ayn Rand -« censurée » en France, pays des droits de l’homme- l’explique très bien, longtemps en avance.

  2. En effet. Ceci étant dit à propos de la retraite par capitalisation, ce n’est pas une solution car le vrai problème, c’est la dénatalité. À quoi dervira d’avoir un tas d’or s’il n’y a pas moyen de le dépenser puisqu’il n’y aura pas de bras pour faire tourner le pays ? L’immigration massive ne marchera pas, la robotisation est loin d’être au point, etc.
    Là, encore, Liberté ! Laisser aux gens le fruit de leur travail leur permettra d’avoir plus d’enfants.

    • Tout à fait d’accord, voir le commentaire où je développe votre idée. Le problème est qu’une hypothétique reprise de la natalité n’aura d’effet que dans 20 à 65 ans, et qu’il faut travailler plus d’ici là.

  3. Tout à fait d’accord sur l’analyse, mais en tant que démographe et économiste je ne vois pas pourquoi le fait que l’État n’intervienne plus dans la question des retraites, ce qui serait effectivement une bonne chose, implique que la capitalisation soit une solution à la crise démographique.
    Comme vous le dîtes dans d’autres articles, les Français ne travaillent pas assez, donc on ne pourra s’occuper des vieux et d’ailleurs du reste de l’économie que si nous travaillons davantage (ou faisons travailler un ou 2 millions d’immigrés supplémentaires, mais ce n’est pas à la mode).
    Le fait que la mécanique des retraites soit la capitalisation ou la répartition ne change pas ce problème : une capitalisation sans travail supplémentaire (français ou immigré) ne va pas créer de postes dans les EHPAD ou dans l’alimentation : https://www.yvesmontenay.fr/2024/10/10/retraites-illusion-financiere-crise-demographique/

    • Tout comme François dans son commentaire au-dessus du vôtre et avec lequel vous êtes d’accord, vous restez dans un schéma dans lequel ceux qui travaillent alimentent ceux qui vivent aux frais des autres, donc encore et toujours dans un schéma de répartition ou redistribution et ce n’est pas étonnant que le problème pour vous deux soit la baisse de la natalité : de la chair fraîche pour alimenter le molosse
      On prend les mêmes et on recommence.
      Avec un peu de pensée magique pour faire croire que actifs et inactifs seraient gagnants 😀

      Vous parlez de travailler plus et cette formulation est une insulte à ceux qui travaillent vs les inactifs car le problème est bien celui-là : des inactifs en bonne santé (chômeurs, retraités, fonctionnaires, branleurs) qui vivent aux dépens des actifs.

      Et pour vous deux, sachez que de la main d’œuvre il y en a mais elle est trop occupée dans l’administration publique ou privée à contrarier les efforts de production des vrais actifs, l’exemple de ND cité dans l’article montre même qu’on peut faire sans, que ça marche, ce qui n’est pas un scoop puisque c’était comme ça avant l’avalanche continue de réglementations

      • Il n’est pas contradictoire, au contraire, de dire qu’il y a du travail mal utilisé et que l’on manque de force de travail.
        Vous imaginez que l’on peut transformer des bureaucrates en ouvriers fabricant de batteries ou en aides-soignants en EHPAD. Ce serait excellent, mais … difficile !

  4. Ouf, l’Assemblée Nationale a voté à l’unanimité la loi spéciale qui permet d’assurer la continuité de l’État à compter de janvier !
    Mais si on ne votait pas, voir jamais, le budget 2025 on serait sûr au moins qu’il ne pourrait pas rehausser les impôts sur les revenus ou sur les bénéfices de 2024. Tout au plus pourra-t-il les réduire. L’Etat sera ainsi forcé de faire des économies. La censure aura alors été salutaire (réflexion de Jean-Philippe Delsol).
    https://fr.irefeurope.org/featured/article/les-impots-sur-les-revenus-et-benefices-de-2024-ne-pourront-pas-etre-rehausses-en-2025/

  5. Coincés sur les recettes, tentatives de contournements sur les dépenses…

    La procédure extraordinaire de la loi spéciale vaut prolongation du consentement de l’impôt exprimé par le Parlement l’année précédente, mais pas s’agissant des dépenses de l’Etat. Ces dernières doivent en effet être réduites aux services votés (dépenses courantes) suivant les plafonds de l’année précédentes et autorisées provisoirement par décret. Deux articles complémentaires permettraient d’augmenter le plafond indicatif de la dette négociable de l’Etat de 300 milliards d’euros, etc…
    https://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/budget-la-prise-dotage-des-finances-et-des-francais-continue
    Le feuilleton ne fait que commencer !
    Jusqu’au point de faillite ?

  6. Merci pour et excellent article. Une remarque à propos de Michel Barnier et de sa tentative ratée de mettre en œuvre ses talents de négociateur « unanimement reconnus » pour trouver une issue à la crise politique française. C’est en France que ces talents sont unanimement reconnus. Je suggère d’écouter ce qui se dit dans les milieux de la Commission de Bruxelles sur a négociation du Brexit : c’est un autre son de cloche. Le nombrilisme à la française, que certains appellent de l’arrogance. Le résultat est le même, à savoir un défaut bien français qui consiste à prendre ses fantasmes pour la réalité.

  7. Ben voilà, c’est fait ! Plus besoin du budget 2025.

    Après l’Assemblée nationale lundi, la chambre haute a approuvé à l’identique ce projet de loi atypique et très restreint dans son champ, qui autorise l’exécutif à prélever l’impôt et à emprunter pour financer l’État et la Sécurité sociale.
    https://www.lefigaro.fr/politique/en-direct-remaniement-bayrou-promet-d-aller-a-mayotte-une-fois-son-gouvernement-forme-20241218

    Rassurez-vous le spectacle ne va pas se terminer, les 577 artistes vont continuer à justifier leurs salaires

  8. Je partage beaucoup de vos constats (notamment sur le trop plein d’Etat).
    Mais je suis en désaccord avec votre analyse de la dissolution. Certes le retour devant les urnes pouvait sembler nécessaire mais pas le soir même des élections européennes. Macron n’a pas permis que des leçons en soient tirées, notamment sur la recomposition à gauche avec la montée de Glucksman vs Mélenchon. En dissolvant précipitamment il a empêché que le rapport de force ne change et favorisé l’indécent Nouveau Front Populaire. Le ridicule front républicain prôné par Attal a fait le reste.
    Par ailleurs, tous les « poids lourds » politiques se sont désintéressés des questions européennes et de la composition du nouveau parlement et de la commission. Quand on connaît leur poids, c’est un peu dommage.

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