Mise à jour du 13 décembre 2024 : L’agence Moody’s dégrade la France de AA2 à AA3 un mois et demi seulement après avoir lui avoir maintenu son AA2 avec perspective négative. En cause, la chute du gouvernement Barnier et l’instabilité politique prévisible à court terme qui ne permettra pas au pays de redresser ses finances publiques.
Quand j’ai appris il y a quinze jours que l’agence de notation Fitch avait maintenu la note AA- de la dette souveraine de la France, tout en l’assortissant d’une « perspective négative », j’ai trouvé que la sanction ressemblait plus à une petite tape gentillette sur la main qu’à une mise en garde véritablement à la hauteur de la dégradation spectaculaire de nos comptes publics. Pour mémoire, notre déficit public devrait en effet s’établir pas loin de 6,2 % du PIB cette année, alors que le Projet de loi de finances pour 2024 tablait initialement sur 4,4 % et avait été révisé ensuite à 5,1 %.
Il est vrai que les commentaires associés à la notation sont beaucoup plus sévères que la note elle-même. L’agence Fitch ne croit pas une seconde que le déficit sera limité à 5 % du PIB en 2025 comme prévu dans le PLF. Elle voit plutôt du 5,4 % en 2025 et 2026, ce qui entraînerait un accroissement continu de la dette publique française jusqu’à 118,5 % en 2028. En cause, le fameux package de 60 milliards d’euros de dépenses en moins et de fiscalité en plus censé ramener nos comptes publics dans des eaux moins périlleuses. Fitch n’en a retenu qu’une partie dans ses calculs, le reste lui semblant des plus aléatoires compte tenu de l’instabilité politique actuelle.
L’agence signale en outre que le déficit français de 6,2 % en 2024 sera le deuxième plus important de la zone euro et qu’il équivaudra presque au triple du déficit médian des pays appartenant comme la France à la catégorie de notation « AA ». Autrement dit, la France serait plutôt très bien traitée par rapport à ses pairs, conservant des notations flatteuses, plus flatteuses en tout cas que ce qu’on attendrait au vu de la réalité de sa comptabilité publique. Pour toutes ces raisons, le maintien du AA- français semble particulièrement bienveillant eu égard à la situation présente du pays.
Mais il se trouve aussi que Fitch a déjà dégradé la France en avril 2023, c’est-à-dire il y a dix-huit mois, ce qui est peu, faisant passer sa note de AA avec perspective négative à AA- avec perspective stable (voir en fin d’article le tableau des notations). Peut-être l’agence n’a-t-elle pas voulu prendre le risque de semer la panique chez les investisseurs. Car telle est en effet la crête étroite sur laquelle se meuvent les agences de notation de la dette souveraine : qu’elles attribuent des notes sévères et on les accusera de précipiter, voire d’alimenter, les crises financières ; qu’elles tardent à signaler des dysfonctionnements patents et on les accusera de cacher la vérité aux citoyens.
Toujours est-il qu’à l’époque de la dégradation de la note française, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire se lamentait bruyamment de l’ « appréciation pessimiste de Fitch quant aux perspectives de croissance de la France et de la trajectoire de sa dette. » Ce même Bruno Le Maire qui essaie de faire croire maintenant que personne plus que lui n’avait donné l’alerte sur le dérapage prévisible des comptes publics du pays…
Si le AA- de Fitch est bienveillant, que dire du AA2 de Moody’s ? Telle est en effet la note, placée un cran au-dessus de celle de Fitch (voir tableau ci-dessous), que la célèbre agence attribue à la France depuis 2015. Elle vient certes (le 25 octobre 2024) de placer à son tour l’hexagone en perspective négative, pour des raisons de dérive budgétaire alarmante similaires à celles de Fitch. Quelques jours auparavant, le FMI annonçait de son côté que la dette française atteindrait 124,1 % du PIB en 2029 si rien n’était entrepris pour rétablir les comptes publics.
Dès lors, la question qui se pose, c’est de comprendre comment la France peut rester somme toute plutôt bien notée alors que sa dette ne fait que croître et embellir.
Pour cela, il faut revenir au rôle premier des agences de notation : leur mission consiste à dire à des investisseurs si tel émetteur de dette est en capacité de la rembourser. S’agissant des dettes souveraines, c’est-à-dire des dettes publiques des États (ou parfois de grandes collectivités territoriales comme Paris), les agences analysent les perspectives des comptes publics à travers des facteurs tels que la croissance économique, l’inflation, le chômage, le niveau de qualification de la main-d’œuvre, la stabilité politique, la structure de la dette et, last but certainement not least, la capacité à lever de l’impôt pour réduire le déficit public.
Il se trouve qu’en mars dernier, la dette de la Ville de Paris a reçu de Moody’s la meilleure note possible pour une collectivité locale. Dans ses motivations, l’agence relève que la population y est en moyenne plus jeune et plus qualifiée que dans le reste de la France et que le chômage y est plus faible. Mais elle insiste aussi sur le fait que la ville dispose « d’une base d’imposition considérable confortant ses besoins de recettes » et qu’elle applique un taux d’imposition « très inférieur à la moyenne des villes françaises, lui octroyant une marge d’ajustement conséquente. »
De quoi faire dresser les cheveux sur la tête des Parisiens qui voient la dette de leur ville s’accroître dangereusement – elle pourrait atteindre 9,2 milliards d’euros en 2026 – alors que la taxe foncière a été augmentée de 52 % en 2023 et que la taxe d’habitation des résidences secondaires a suivi le même chemin. Et qui voient parallèlement que les services attendus en matière de propreté, de sécurité et d’urbanisme ne sont pas au rendez-vous.
Autrement dit, les agences de notation s’intéressent à la solvabilité des institutions qu’elles notent, pas à leurs politiques publiques. Anne Hidalgo a de la chance : elle a de la marge pour taxer plus et faire n’importe quoi, jusqu’au moment où elle n’aura plus de marge – et là, on peut supposer que les agences réviseront sévèrement leur notation.
Concernant la dette souveraine de la France, nul doute que la perspective négative décrétée par Fitch et Moody’s résulte aussi du fait que le taux de prélèvements obligatoires français est le plus haut de l’Union européenne. De là à penser que le consentement à l’impôt pourrait peut-être, un jour, finir par s’émousser… Mais nul doute également que la note attribuée par ces agences reste comparativement très bonne car l’on sait que les Français ont aussi un taux d’épargne parmi les plus élevés d’Europe.
Pour ce qui est de taxer plus, les députés de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale ont montré tout leur savoir-faire pour créer de nouveaux impôts (rejetés en Commission, en attendant leur sort en séance). Les Français eux-mêmes sont 74 % à considérer d’un œil favorable une hausse d’impôts sur les ménages les plus aisés et ils sont 79 % à soutenir la taxation des superprofits des entreprises (Ifop, 7 octobre 2024). Tant que tout cela ne les touche pas personnellement…
La conclusion s’impose d’elle-même. Pour l’instant, tout va très bien pour la dette française. Le consentement à l’impôt est peut-être fragile, mais le consentement à l’impôt des autres, le seul qui compte dans notre pays farouchement collectivisé, est au beau fixe ! Mais que l’argent des autres vienne à manquer, comme cela finit toujours par arriver avec le socialisme, et tout ira très mal – et là, on peut supposer que les agences reverront sévèrement leur appréciation. Et de toute façon, les marchés financiers auront déjà sifflé la fin de la récré.
Illustration de couverture : Évaluations des agences de notation financière.

Qui évalue les compétences et l’objectivité de ces organises ?
Merci pour vos articles toujours aussi factuels et si parfaitement argumentés. C’est un immense plaisir de vous lire, même si le sujet n’incite pas à la franche hilarité.
A ce propos, j’ai entendu dire que la haute autorité de santé, ou une autre agence tout aussi essentielle et indispensable, recommande aux dépressifs et aux cardiaques d’éviter le suivi des débats parlementaires sur la partie « recettes » du budget, les psychotiques pouvant quant à eux trouver un exhutoire salutaire dans les débats portant sur la partie « dépenses ».
Blague à part, on peut constater depuis peu que les taux d’intérêt de la dette française sont plus élevés que ceux de la Grèce (à 5 ans) et ceux du Portugal (à 5 et 10 ans). Peut-être que la seule agence de notation sans complaisance reste le marché ?
Merci pour cette analyse mais les agences de notation doivent forcément connaitre la courbe de Laffer et les créanciers aussi.
« la capacité à lever de l’impôt pour réduire le déficit public » va forcément s’essouffler :
Consentement à l’impôt en baisse
https://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/attention-au-consentement-limpot-de-plus-en-plus-fragile
A 10,6 milliards, le contrôle fiscal fait du surplace pour la 3ème année consécutive
https://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/106-milliards-le-controle-fiscal-fait-du-surplace-pour-la-3eme-annee-consecutive
Bonjour,
Si j’en crois Marc Touati, réputé plutôt sérieux, Fitch a bel et bien dégradé la note de la France à A+ il y a quelques semaines. C’est là à 2’06 » : https://youtu.be/l_ZLu-UM8Bc?si=DFtAve8fO7xuNnYP.
Merci pour le billet. Bonne journée,
Touati parle d’un scoop en disant quand même que Fitch n’a pas osé officialiser le A+ et a maintenu le AA-.
Le communiqué de Fitch (11 oct 2024) est le premier lien de mon article, en substance « negative Outlook » et affirms AA-. Ce qui a été reçu avec beaucoup de soulagement côté gouvernement.
Mais comme je le dis dans l’article, le commentaire associé est beaucoup plus sévère que la notation. C’est peut être ça que Touati veut dire.