11 novembre (II) : Les Canadiens de la crête de Vimy

Quand tous les recours possibles pour écarter la guerre ont été tentés, selon le voeu de Frédéric Passy (1822-1912), économiste et député libéral engagé en faveur de la paix dont je vous ai parlé dans un premier article dédié au centenaire du 11 novembre 1918 ; quand on constate qu’il ne reste plus sur la table que « l’ultime et cruelle extrémité » de la guerre ; quand on voit, enfin, qu’une armée étrangère marche sur notre sol et qu’elle y cause victimes et destructions – il faut se défendre.

Ainsi, le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la Belgique et à la France, l’armée allemande pénètre en Belgique malgré sa neutralité, un bataillon allemand pénètre en France et le roi des Belges demande l’aide de la France et de l’Angleterre en vertu des traités existants. Le lendemain, ces deux pays répondent positivement à la Belgique, le Président français Raymond Poincaré proclame « l’Union sacrée » devant le Parlement, celui-ci vote à l’unanimité les crédits de guerre, … et c’est parti pour 4 ans.

Tous les efforts préalables avaient-ils été faits pour éviter la guerre ? De 1871 (défaite de la France face à la Prusse) à 1913, les tensions européennes avaient été nombreuses (Balkans et Maroc, notamment) et l’esprit de revanche était puissant, mais le jeu diplomatique(*) avait toujours permis d’éviter le pire, y compris au dernier moment.

Mais en 1914, tout s’effondre. L’assassinat, le 28 juin à Sarajevo, de l’héritier du trône austro-hongrois, l’archiduc François-Ferdinand, et de son épouse Sophie, par le Serbe Gavrilo Princip (casus belli pour l’Autriche) offre non seulement un formidable prétexte à tous ceux qui veulent en découdre, mais, par le jeu des alliances entre les puissances européennes, il propulse en quelques jours les militaires sur le devant de la scène. Les ultimatums et les mobilisations générales s’enchaînent rapidement sans que les diplomates aient seulement le temps d’entrer dans le jeu pour faire valoir leurs arguments et négocier.

Le monde bascule alors dans la guerre, chaque puissance y entraînant son empire colonial avec elle.

Le Canada n’était pas à proprement parler une colonie britannique, c’était un « dominion » qui jouissait d’une certaine latitude pour décider de l’ampleur de sa participation. Mais dès le 5 août 1914, le gouverneur général du Canada déclare que les Canadiens « font bloc derrière la mère-patrie ».

Au total, de 1914 à 1918, plus de 600 000 soldats rejoignirent le Corps expéditionnaire canadien, dont environ 425 000 en France et en Belgique. Les pertes se montent à 67 000 morts et 173 000 blessés sur une population de 7 millions de personnes à l’époque. Hommage leur est rendu au Mémorial de Vimy (Pas-de-Calais) inauguré en 1936 (photo ci-dessus).

Ce lieu ne fut pas choisi au hasard. Il est celui d’une fameuse et victorieuse bataille que les Canadiens livrèrent entre le 9 et le 12 avril 1917 afin de récupérer la crête de Vimy, position stratégique en hauteur que les Allemands tenaient depuis le début de la guerre et que tous les assauts alliés antérieurs avaient échoué à reprendre. Les pertes humaines avaient été si élevées (plus de 100 000 tués ou blessés chez les alliés) que la crête était aussi connue comme la « butte de la mort ».

Culminant à 145 m au-dessus de la mer (cote 145), la colline de Vimy donnait aux Allemands une vue dégagée sur tout le champ de bataille environnant, notamment sur la ville d’Arras côté alliés (au sud), et elle leur permettait de protéger les mines de charbon de la région de Lens (au nord), indispensables à leur économie de guerre.

CARTES
(Cliquer sur les cartes pour agrandir)

     Situation de Vimy            Bataille de Vimy          Ligne de Front de 14 à 18

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A ce moment de la guerre, les alliés venaient de remporter la bataille de Verdun puis la bataille de la Somme (novembre 1916), mais à un coût humain démesuré pour des avancées territoriales finalement très minimes. Le maréchal Joffre envisage alors une nouvelle offensive qui serait menée conjointement par les Britanniques et les Français sur un front nord-ouest/sud-est allant de Vimy à Reims en passant par le Chemin des Dames. Mais Joffre est écarté. Son plan est cependant repris en partie par le général Nivelle qui lui succède comme commandant en chef des armées en décembre 1916.

Dans ce contexte, la bataille de Vimy assignée aux Canadiens sous le commandement du lieutenant-général Byng (photo ci-contre) dans le cadre de l’offensive britannique autour d’Arras, a aussi pour objectif de mobiliser des unités allemandes – faire diversion, en quelque sorte – quelques jours avant l’offensive principale dévolue à l’armée française sur le Chemin des Dames. Cette dernière débutera quatre jours après la prise de Vimy, soit le 16 avril 1917.

Les leçons de la sanglante bataille de la Somme ont porté. Dans l’esprit de Byng, pas question de se donner plusieurs semaines pour atteindre l’objectif en envoyant à une mort certaine plusieurs vagues successives de soldats en espérant que la supériorité du nombre finira par faire la différence. Il s’agit maintenant de prendre la butte en quelques heures après une préparation logistique méticuleuse et un entraînement spécifique intensif des soldats.

C’est ainsi qu’une attention particulière est donnée à la photographie aérienne pour mieux connaître le dispositif allemand et qu’un réseau de 12 tunnels perpendiculaires au front est creusé pendant plusieurs mois afin de protéger l’accès des troupes d’assaut à la première ligne de front et faciliter le rapatriement des blessés vers l’arrière. Des mines sont placées à l’avance dans des galeries forées à l’aplomb du no man’s land et de la première ligne allemande.

Depuis la mi-mars, 600 canons préparent l’attaque d’infanterie en pilonnant systématiquement les positions allemandes. Le 9 avril 1917 à 5 h 30 du matin, un lundi de Pâques obscurci par des chutes de neige, ce sont 30 000 Canadiens qui avancent vers la première ligne allemande, couverts par l’artillerie britannique du secteur d’Arras, selon un timing artillerie/infanterie des plus précis. L’affrontement se termine à la baïonnette. Le 10, les Canadiens s’emparent de la cote 145 et le 12, l’ensemble de la crête est sous contrôle. Les Allemands se replient, emmenant leurs canons avec eux.

VIMY  EN  AVRIL  1917
(Cliquer sur les photos pour agrandir)

            Mitrailleurs                         Traversée du                Prisonniers allemands          canadiens                          no man’s land        aidant un blessé canadien

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Victoire incontestable et rapide, caractéristique de la guerre de mouvement qui deviendra dorénavant la norme en lieu et place de la guerre de position menée au début du conflit, la bataille de Vimy fut cependant obtenue à un prix humain élevé : on compte 3 600 morts et 7 100 blessés du côté canadien tandis que les pertes humaines allemandes, tués et blessés confondus, sont estimées à 20 000 hommes. 95 % des soldats allemands tombés à Vimy seraient encore sur le champ de bataille.

Elle eut néanmoins pour effet de consolider l’esprit national canadien, et elle valut au Canada de sortir de l’ombre de la Grande-Bretagne comme entité signataire à part entière du Traité de Versailles en 1919.

VIMY  AUJOURD’HUI
(Cliquer sur les photos pour agrandir)

      

La France a offert le site de        Tranchées             Terrain défoncé par les              Vimy au Canada                                                      mines et les obus

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Le site de Vimy, concédé gracieusement par la France au Canada, a été entièrement restauré. Si l’herbe et les arbres ont repoussé, le sol reste entièrement criblé d’une multitudes de cratères plus ou moins profonds, témoins des « orages d’aciers » qui se sont abattus pendant 4 ans de part et d’autre des lignes de front du Nord de la France.

Lors de la visite de toute son organisation souterraine, on apprend entre autres anecdotes qu’Adolf Hitler fut quelque temps estafette à Vimy du côté allemand. Il y arriva le 7 mars 1917. Chargés de transporter des messages entre les lignes de front, les estafettes prenaient des risques énormes en sortant des tranchées et leur espérance de vie était estimée à trois semaines. Lorsqu’ils regagnaient la sécurité des souterrains, ils bénéficiaient d’une pièce à part pour se reposer.

Tire-t-on jamais les leçons de nos expériences ? En 1914, il fallut donc se défendre. Alors que tant de soldats ont laissé leur vie dans l’entreprise et alors même que les survivants sont sortis de cet enfer en espérant que ce serait la « Der des Ders », Adolf Hitler a miraculeusement survécu à son emploi d’estafette et n’eut de cesse ensuite d’entraîner le monde dans un nouvel orage d’inhumanité.

(*) De 1822 à 1913, il y eut 26 conférences d’ambassadeurs pour régler les problèmes internationaux d’intérêt commun entre les 5 puissances européennes (France, Angleterre, Russie, Prusse et Autriche-Hongrie).


Sources principales : Visite de Vimy – Wikipédia – Chemins de mémoire Nord-Pas-de-Calais – Archives du Canada – Encyclopédie canadienne – Légion magazine du Canada.


Cet article écrit à l’occasion du centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918 fait suite à « 11 novembre (I) : Frédéric Passy, libéral et Prix Nobel de la Paix » (4 nov 2018)


                       

Illustration de couverture : quelques-uns des 580 000 noms (à gauche) gravés dans l’Anneau de la mémoire de Notre-Dame-de-Lorette (à droite), représentant tous les soldats morts au combat sur les 90 km de front du Nord-Pas-De-Calais entre 1914 et 1918. Photos personnelles (cliquer pour agrandir).

Vimy aujourd’hui : photos personnelles – Vimy en 1917 : Archives du Canada.

7 réflexions sur “11 novembre (II) : Les Canadiens de la crête de Vimy

  1. Il s’agit pour le Canada certainement d’une période charnière entre le dévouement à l’Empire et la naissance d’un nationalisme canadien. Le corps expéditionnaire canadien est resté formé d’abord de deux divisions exclusivement canadiennes puis ensuite quatre.
    Le CEC s’est, avant Vimy particulièrement distingué dans son premier combat d’envergure lors de la deuxième bataille d’Ypres, en 1915. Les Canadiens s’imposent comme des combattants déterminés et ingénieux, leurs troupes parvenant à conserver leurs positions face à la première des attaques au gaz (chlore) que les Allemands allaient lancer. Ils parviennent à défendre le saillant d’Ypres tandis que les troupes alliées (anglaises et françaises) engagées sur leurs flancs, se débinent.
    Un palliatif aurait éfé de se protéger les voies respiratoires par des chiffons imbibés d’urine…
    En tout cas, ils n’ont rien lâché et prouvé ainsi qu’on pouvait compter sur leur engagement.

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  2. Merci du témoignage que vous portez à nos combattants canadiens, et au rôle de la Grande Guerre dans le développement de l’identité canadienne. Au Québec, on a tendance à ne retenir de la Grande Guerre que le conflit autour de la conscription qui a divisé Canadiens français et Canadiens anglais, les premiers peu désireux d’aller risquer leur vie pour le bien de l’Empire britannique. Mais on oublie tous ceux qui se sont enrôlés volontairement, comme mon grand-oncle Paul, qui, arrivé en Europe fin 1918, n’a pas participé aux combats, mais a passé deux ans de sa jeune vie (il était né en 1898) à enterrer les morts.

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