Dans un township du Cap (I)

(I) Reportage (article du samedi 11 mars 2017)
(II) Lecture libérale (article du dimanche 12 mars 2017)

Tout le monde le dit, l’Afrique est un continent magnifique, l’Afrique du Sud figure parmi les plus beaux pays de ce continent et Le Cap, ou Cape Town, en est le joyau. Ville moderne, ville active et touristique, elle charme les yeux des visiteurs par son architecture coloniale victorienne, sa route des vins, son cap de Bonne-Espérance et sa situation exceptionnelle entre la mer et deux montagnes pas banales, Table Mountain et Lion’s Head (cliquer sur les photos pour agrandir).

CAPE  TOWN

  

   

Mais tout le monde dit aussi que la violence et la criminalité de l’Afrique du Sud sont spectaculairement élevées et qu’il convient d’y être extrêmement vigilant quant à sa sécurité personnelle. D’après les dernières statistiques publiées par le gouvernement, on déplorait 51 meurtres par jour en 2016 contre 43 en 2013. A cette date, le taux d’homicides de l’Afrique du Sud était de 32 pour 100 000 habitants, à comparer à 1,2 pour la France et 3,8 pour les Etats-Unis. Seuls le Honduras et le Vénézuela (toujours en pointe) font mieux avec des taux respectifs de 84 et 54.

Les chauffeurs UBER refusent de se rendre dans certains quartiers jugés trop dangereux et ils ne s’arrêtent pas aux feux la nuit de peur de se prendre un coup de machette dans le pare-brise. Ils ont aussi pour consigne de toujours attendre que leurs clients soient bien entrés dans leur lieu de destination, le risque étant qu’ils pourraient être attaqués et dépouillés entre le véhicule et le bâtiment. Vous pouvez très facilement être menacé au couteau en plein centre de Cape Town, dans le style « la bourse ou la vie ». Un cornet de frites en guise de bourse pourra éventuellement vous tirer d’affaire !

Le vol est en effet un moteur important du commerce dans les townships, c’est-à-dire les bidonvilles. Des petits marchés informels sont organisés par des revendeurs et vous pouvez vous acheter une caméra GoPro pour 100 Rands soit environ 7 euros ! A condition d’y avoir vos entrées.

Il se trouve que grâce à mon fils n° 2, je viens de vivre un mois au rythme d’un township du Cap. Etudiant en architecture, il venait de passer son premier semestre en échange au Pérou. La confrontation concrète avec le sous-développement et la pauvreté l’avait passablement bousculé au point que de retour en France, il s’est immédiatement porté volontaire pour travailler sur un chantier de construction dans le cadre d’un projet humanitaire. Quelques jours plus tard, il débarquait dans un township du Cap et participait avec d’autres jeunes et sous la supervision d’un manager sud-africain d’origine indienne à la construction d’un « Community Center » regroupant les fonctions de bibliothèque, école et crèche pour accueillir les enfants du quartier.

Sur le plan architectural, l’expérience aura été limitée. Le bâtiment est des plus simples et ne comporte qu’un rez-de-chaussée. Sur le plan de la construction, en revanche, les jeunes font tout eux-mêmes, y compris le béton à partir du sable trouvé sur place. Une fois achevé, ce Community Center sera le seul bâtiment en dur du township. Les maisons des habitants sont constituées de bois et de tôle ondulée, agrémentées de pneus, de sacs poubelle et de barbelés pour colmater des trous, solidifier l’ensemble et s’assurer une sécurité minimum.

Si une route goudronnée conduit jusqu’à l’entrée du township, il n’y a plus ni rue ni route à l’intérieur. Tout est construit sur le sable. Si l’on creuse, et les étudiants ont creusé pour les fondations du Community Center, on s’aperçoit même que tout est construit sur une ancienne décharge dont certains éléments comme des tuyaux ou des bouts de tôle ont dû servir à l’édification des premières maisons.

Le gouvernement fournit l’eau et l’électricité, mais les réseaux de canalisations ou de fils électriques sont agencés de façon complètement anarchique. Pour l’eau, les branchements sauvages tendent à réduire la pression. De plus, les contaminations par l’eau potable ne sont pas rares et les incendies d’habitations à cause de fils électriques raccordés n’importe comment non plus (photo ci-contre). De ce fait, le bois est délaissé au profit de la tôle ondulée, quitte à générer une chaleur insupportable.

J’ai cherché à savoir quel pourcentage de la population sud-africaine (55,7 millions d’habitants) vivait dans les townships, mais je n’ai pas trouvé d’information satisfaisante. La fiche Wikipédia sur l’Afrique du Sud indique que « près de 40 % des villes sont composées de townships. » Ce n’est guère précis. On sait toutefois qu’il y en a dans toutes les villes et que le plus important est celui de Soweto dans la banlieue de Johannesburg avec environ 1,3 millions d’habitants.

Que font les habitants du township pendant la journée ? Eh bien, pas grand chose. En Afrique du Sud, le chômage est très élevé, touchant 27 % de la population active (35 % si l’on ajoute les personnes découragées qui ne cherchent pas d’emploi) et 54 % des jeunes de 15 à 24 ans. Ces chiffres deviennent 30 % pour les noirs et 7 % pour les blancs. L’alphabétisation est théoriquement bien répandue dans la population (taux de 87 %), mais le système éducatif national est en pleine déshérence et n’apprend rien aux enfants.

La consommation d’alcool et de drogues dures variées (cat, nyaope, héroïne) prend des proportions cataclysmiques et rend l’employabilité des personnes encore plus difficile. Enfin, la prévalence du Sida est l’une des plus élevées du monde (18 % des adultes). L’usage des rétroviraux s’est imposé tardivement car les autorités ont longuement nié la réalité de l’épidémie. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que l‘espérance de vie soit de 62,5 ans seulement actuellement. C’est en fait un retour à la situation de 1992, après un creux à 51 ans en 2005.

Ceux qui peuvent travailler attendent tous les matins à l’entrée du township. Des pick-ups d’entreprises de bâtiment ou de sociétés minières passent prendre le nombre de personnes nécessaires pour les travaux de la journée. L’entrée du township est également le lieu privilégié des dealers. Ils ont entre 15 et 20 ans et présentent déjà une gueule abîmée et rongée par la vie.

Les habitants les plus débrouillards, ceux qui ont décidé de s’en sortir, se lancent dans des petits projets de commerce. Dans les townships d’une certaine taille, on trouve de nombreuses échoppes telles que petite épicerie, salon de coiffure, atelier de mécanique, vente de matériaux de construction (notamment tuyaux et sacs de ciment).

D’autres ont une passion. Mon fils m’a raconté qu’un ancien marin s’était construit une maison entièrement en bois en forme de bateau décoré de bouées. C’est une curiosité du township, elle est connue sous le nom de Boat House (photo ci-contre). Un autre habitant s’est acheté pour quelques Rands une énorme épave de voiture américaine des années 1950 genre Cadillac et passe son temps à la retaper. Il espère en tirer un bon prix.

En arrivant sur son chantier, mon fils n’imaginait nullement qu’il passerait ses journées entouré d’une nuée d’enfants. Partiellement achevé, le Community Center les accueille déjà, proposant petits cours, jeux, promenade, sieste, toilette etc.. Certains parents refusent d’y mettre leurs enfants qui restent toute la journée sur le pas de leur porte à regarder de loin les autres s’amuser.

DANS  LE  TOWNSHIP

  

           

Les enfants du township – Sieste dans le Community Center – En bas à droite, l’église du township.

Des enfants attachants, mais tellement laissés à eux-mêmes et négligés ! Un petit garçon qui a l’habitude d’errer un peu partout dans le township n’a plus de dents du tout : méthode radicale imaginée par son père pour éviter définitivement toute visite chez le dentiste. Toutes les notions d’hygiène sont à l’avenant : junk food, alcoolisme important pendant les grossesses, drogues etc…

Une famille congolaise, qui habite dans une petite maison adjacente au Community Center, participe à l’encadrement des enfants. Contrairement à d’autres familles étrangères, elle n’a pas eu à subir les violences xénophobes qui se sont déchaînées ces dernières semaines.

De nombreux incidents graves (maisons brûlées, violences corporelles) ont en effet éclaté dans le pays entre les habitants sud-africains et les étrangers, congolais ou nigérians principalement. Ces derniers sont accusés d’être responsables de la criminalité et du chômage en hausse. Le gouvernement a naturellement condamné les violences, mais il se dédouane aussi de ses échecs en matière de sécurité, d’emploi et de niveau de vie en attribuant tout ceci à la présence de trop nombreux immigrés. Un nouveau parti politique nommé South African First a été créé en décembre dernier avec pour programme d’expulser tous les ressortissants étrangers.

Dans l’ensemble, l’ambiance n’est guère sereine et les rapports sociaux sont extrêmement tendus. Tous les conflits entre habitants se règlent par des scènes violentes, des représailles ou des vols. Les enfants, témoins de ces conflits depuis leur plus tendre enfance, ne savent pas s’exprimer autrement qu’en se tapant les uns sur les autres pour avoir gain de cause.

Résultat des courses : la pauvreté qui s’est spectaculairement résorbée partout dans le monde entre 1990 et 2015, reste élevée en Afrique du Sud. Son indice de développement humain (IDH), indice composite formé à partir de données sur la santé, l’éducation et le niveau de vie, a oscillé entre 0,62 en 1994 (fin de l’Apartheid) et 0,67 en 2014.  Il est passé du 95ème rang en 1995 au 120ème rang dans le monde en 2015.

AFRIQUE DU SUD – Chiffres clefs

Superficie (milliers de km2)                               1 220             (France : 550)

Population (millions d’habitants, 2016)              55,7             (France : 66,6)
(dont 80 % noirs, 9 % métis, 8,5 % blancs et 2,5 % indiens)
(dont 80 % chrétiens protestants, 15 % sans religion)

Mortalité infantile (< 1 an, 2015)                         34,4 ‰         (France : 3,7 ‰)
IDH (santé/éducation/niveau de vie, 2015)       0,67            (France : 0,90)
Espérance de vie (2015)                                      62,5 ans       (France : 82 ans)
SIDA (prévalence chez les adultes)                    17,9 %    (dans les 1ers rangs)

Tx d’homicides (/100 000 habitants, 2013)         32               (France : 1,2)

PIB courant (milliards d’US$, 2015)                     350              (France : 2 422)
(rang 32 dans le monde et rang 2 après le Nigéria en Afrique)
PIB / habitant (US$, 2016)                                 6 800             (France : 36 250)
Taux de croissance   2015 :                                   1,3 %
                                      2016 :                                    0,3 %

Dette publique/PIB (2015)                                   50 %             (France : 96 %)

Taux de chômage (2016)                                       27 %              (France : 9,5 %)
(soit 6 millions d’actifs. Il faut rajouter 2,2 millions d’actifs découragés de chercher du travail)
Chômage Jeunes (de 15 à 24 ans)                       54 %             (France : 25,8 %)

Taux d’alphabétisation (2013)                              87 %

Liberté économique (rang 2016)                          81                 (France : 72)

Points forts : ressources minières (or, diamant, platine, uranium, charbon), matériel d’extraction, matériel roulant ferroviaire, système bancaire et bourse, tourisme, agriculture.

Sources
Données éco, liberté écochômagehomicides, alphabétisation, sidacroissance 2016.


En plus des sources données en lien, cet article a été enrichi et illustré grâce au récit et aux photos de voyage de mon fils n° 2.

La seconde partie de cet article, consacrée à la situation générale de l’Afrique du Sud et à une possible leçon libérale à en tirer, sera publiée demain dimanche 12 mars 2017.


Illustration de couverture : Township dans la banlieue du Cap, Afrique du Sud. Photos : compte Instagram balthazarp7.

4 réflexions sur “Dans un township du Cap (I)

  1. Quelle tristesse. On en viendrait presque à regretter l’apartheid…
    B. Lugan a un discours très dur, quoique réaliste, sur le naufrage de de pays depuis que l’ANC a mis le grappin sur ses institutions.

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  2. Ce constat scrupuleusement étayé se résume en quelques mots : quand les Blancs étaient au pouvoir en Afrique du Sud, ce pays était unanimement considéré comme un pays occidental développé, prospère et pacifique, indiscernable d’un pays européen malgré sa localisation sur le continent africain.

    Depuis que les Noirs sont au pouvoir en Afrique du Sud, ce pays, situé sur le continent africain, est objectivement l’un des pires de la planète, avec des taux de criminalité, de viol, de Sida, de pauvreté, d’ignorance, parmi les pires du monde, quand ce ne sont pas les pires du monde.

    Voilà, c’est tout. Il me semble que la démonstration est faite. On ne peut pas imaginer une expérimentation scientifique en vraie grandeur aussi parfaite que celle-là. Des sociologues auraient voulu recréer en laboratoire un pays entier, et son évolution sur un demi-siècle, qu’ils n’auraient pas fait mieux.

    Ajoutons que les Noirs au pouvoir ne sont pas encore suffisamment satisfaits d’avoir détruit leur pays : ils veulent finir le job, ils considèrent que les Blancs ont encore trop de pouvoir, qu’ils font encore trop de bien là où ils se trouvent, etc.

    La démonstration est sur-parfaite en ce que les Noirs sud-africains ne sont pas seulement épouvantablement racistes vis-à-vis de leurs compatriotes blancs, infiniment plus que ceux-ci ne l’ont été ; ils sont aussi épouvantablement racistes à l’encontre des… immigrés… noirs… d’Afrique, qui sont de temps à autre brûlés vifs pour leur apprendre à vivre.

    Le sort des Blancs en Afrique du Sud est l’une des plus grandes tragédies de notre époque, et personne n’en parle.

    Terminons en rappelant que l’Afrique du Sud, tout comme l’Algérie, n’existait pas avant l’arrivée des colons européens : ce sont les Blancs qui ont créé ce pays. Les Noirs africains y ont immigré une fois qu’ils y ont constaté les richesses produites par les Blancs. Si ça vous rappelle quelque chose…

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