Les mauvais comptes de France TV

L’audiovisuel public est dans la tourmente. Depuis novembre dernier, il est en effet l’objet d’une commission d’enquête de l’Assemblée nationale visant à faire le point sur sa neutralité, son fonctionnement et, vecteur qui m’importe aujourd’hui, son financement.

Il est vrai que ce type d’investigation parlementaire ne garantit nullement que le rapport qu’on obtiendra au bout du compte éclaircira intelligemment les tenants et aboutissants de l’affaire examinée. Prenez les aides aux entreprises, soi-disant décortiquées par le Sénat à l’initiative du groupe communiste. On a rarement vu rapport si complètement à côté de la plaque.

Il est vrai aussi que l’absence de majorité à l’Assemblée incite les députés de tous bords à se rattraper du côté des commissions d’enquête sans jamais négliger l’éclairage dont ils pourraient bénéficier personnellement en mettant sur la sellette des personnalités à haut profil médiatique, économique et/ou politique – écueil que n’évite pas le rapporteur de la commission sur l’audiovisuel public, Charles Alloncle (UDR).

Il n’empêche que le financement de l’audiovisuel public nous concerne, nous, les citoyens de ce pays, car nous en sommes les premiers acteurs à travers nos impôts et la dette publique (impôts futurs). Or il n’y a vraiment pas de quoi se réjouir ni se féliciter, ainsi que nous le rappelait la Cour des comptes cet automne (septembre 2025) dans un rapport consacré spécialement à France Télévisions.

Précisons les chiffres. Si l’on en croit les déclarations de l’ex-ministre de la Culture Rachida Dati devant les sénateurs lors de la préparation de la loi de finances pour 2026, le budget du ministère de la Culture se montera cette année à 8,3 milliards d’euros – un budget en hausse par rapport à 2023, mais inférieur à ses niveaux de 2024 et 2025. Au sein de cette enveloppe, l’audiovisuel public, qui comprend principalement France Télévisions, Radio France, France Médias Monde, Arte, TV5 Monde et l’INA, bénéficiera de 3,9 milliards, dont un peu moins de 2,5 milliards iront à France Télévisions.


Tableau récapitulatif réalisé par l’IFRAP (février 2026)

France Télévisions dispose en outre de recettes publicitaires de l’ordre de 285 millions d’euros et d’autres recettes commerciales (production, distribution) pour environ 120 millions d’euros. À noter que suite à une réforme de Nicolas Sarkozy datant de 2009, les antennes de France Télévisions ne sont plus autorisées à diffuser de la publicité entre 20 heures et 6 heures du matin, ce qui limite leur potentiel publicitaire.

Il y a dix ans, la Cour des comptes pointait déjà « un modèle économique non soutenable dans la durée ». Elle parle aujourd’hui d’une « situation financière préoccupante ». Les mots utilisés sont toujours très policés, mais l’on se tromperait fort si l’on se laissait abuser par l’urbanité du phrasé. Car très concrètement, explique la Cour :

« Entre 2017 et 2024, ses résultats nets présentent un déficit cumulé de 81 millions d’euros. Sa trésorerie s’est fortement érodée. Ses capitaux propres sont passés en huit ans de 294 à 179 millions d’euros. »

Préoccupant, en effet, quand on sait que son capital social se monte à 425 millions d’euros, soit plus du double de son capital effectif, que ses dettes atteignent 1,24 milliard d’euros à la fin de 2024 et que l’exercice 2025 a toutes les chances de se conclure sur une perte nette de 40 millions d’euros. Et bien sûr, inutile de compter sur un accroissement des concours publics. La dolce vita est terminée, ou en tout cas elle devrait l’être, car l’État français n’a plus d’argent. Il a du déficit chronique et des dettes qui s’amoncellent, mais il n’a plus aucune marge de manœuvre.

Dans ces conditions, pas étonnant qu’un certain mécontentement saisisse l’opinion publique quand elle apprend que les quatre principaux dirigeants de France Télévisions ont séjourné pendant une dizaine de jours à l’hôtel Majestic pour la coquette somme de 73 600 euros, soit à peu près 1 700 euros par personne et par nuit, à l’occasion du Festival de Cannes 2023, alors que les règles internes de l’entreprise publique plafonnent le coût des nuitées d’hôtel à 350 euros dans de telles circonstances. Une plainte émanant d’un syndicat des médias a été déposée et une enquête a été ouverte.

Pour sa défense, France Télévisions souligne que ces dépenses n’ont pas été financées par l’argent des contribuables mais par un échange de services (ou système du « barter »), en l’occurrence un hébergement au Majestic contre des espaces publicitaires invendus. La pratique serait courante dans le milieu des médias, nous explique-t-on.

Mais sérieusement, quand on est une entreprise en grande difficulté financière qui a déjà cramé plus de la moitié de ses fonds propres et qui ne pourra plus compter sur des renflouements systématiques d’argent public, n’a-t-on pas le devoir de chercher à accroître ses ressources propres tout en limitant ses dépenses ? N’a-t-on pas le devoir de se contenter de la chambre à 350 euros et de faire tous les efforts possibles pour engranger le maximum des recettes publicitaires autorisées ?

De même, n’a-t-on pas le devoir d’éviter les projets hasardeux dont on sait dès le départ qu’ils vont être confrontés à la concurrence intense et très professionnelle de géants internationaux qui dominent le marché ?

C’est précisément l’aventure qui est arrivée à Salto, plateforme de vidéos à la demande lancée par France Télévisions en partenariat avec TF1 et M6 en 2020 et fermée en 2023. Parmi les causes de cet échec fracassant, les contenus, qui devaient être inédits, résolument originaux et tellement représentatifs de la divine exception culturelle française, furent surtout des reprises de séries ou émissions déjà programmées sur les chaînes des entreprises fondatrices. Au final, un trou supplémentaire de 58 millions d’euros dans les comptes de France Télévisons qui pèse lourd sur la nécessaire transformation numérique du groupe.

Parallèlement, la Cour des comptes met en cause l’accord collectif d’entreprise en vigueur depuis 2013 et pointe la rigidité de la gestion des ressources humaines qui en découle. Face à 160 métiers définis de façon étroite et pointilleuse, face à des dispositions salariales et des avantages en nature plus favorables que dans le droit commun, face à un régime de licenciement très avantageux et face à des comités d’entreprise « généreusement dotés », il est difficile d’obtenir de la polyvalence et de la flexibilité au travail. En conséquence, la masse salariale augmente structurellement, même en période de baisse des effectifs, et l’on observe une « sous-performance structurelle de l’activité ».

La Cour recommande donc de renégocier au plus vite cet accord social paralysant, alors que France Télévisions évolue dans un contexte concurrentiel et technologique en pleine transformation. Il est à noter que le conseil d’administration a donné son feu vert pour une telle renégociation qui pourrait durer deux ans. Inutile de dire que les syndicats maison s’y opposent de toute la sublime force de leurs avantages acquis.

On en saura plus dès cet après-midi, tant sur la question des notes d’hôtel que sur celle de la transformation/modernisation de notre télé nationale, puisque Mme Delphine Ernotte, la présidente-directrice générale de France Télévisions, doit être entendue par la commission d’enquête sur l’audiovisuel public à 16 heures en compagnie de son secrétaire général Christophe Tardieu.

Face à ce qu’il convient d’appeler une vraie gabegie financière, restent la question du contenu des programmes ainsi que celle de la neutralité de l’information. Sur ce sujet, chers lecteurs, permettez-moi de vous renvoyer à mon article « L’information n’est jamais neutre. Mais elle pourrait être libre… » du 10 septembre dernier. 


Illustration de couverture : Logo et locaux de France télévisions.

10 réflexions sur “Les mauvais comptes de France TV

  1. Avons nous encore besoin d’ un audio visuel public payé par nos impôts mais incontrôlé ?. Oú l’ information n’ est que deux minutes sur ce qui est important le reste n’est bien souvent qu’ ineptie, racolage et parti pris.
    Nous sommes loin d’ une information public oú les pros réchauffement n’ auraient pas plus de temps que les anti. C’est dommage que l’ état est perdu ce pourquoi il a été créé ce n’ était pas mieux avant, certe, mais c’est devenu pire. La publicité pourrait être un moyen de renflouer voire même de financer complètement ce système si personne ne sait contrôler cette usine.

  2. Mildred
    mercredi 10 septembre 2025 à 11:32 à 11:32
    Bon retour de vacances chez vous, chère Nathalie, vous nous avez manqué, mais je suis heureuse de constater que vous avez fait ce qu’il faut avec ce brillant article.
    Ainsi vous abordez un sujet que tous les media du service public auraient préféré ignorer.
    Et voilà que de plus en plus de monde saura « qu’il n’existe aucune once d’impartialité dans le service public de l’information. »
    Vous lisant plus avant, la « niveau CM2 » que je suis, a été ravie de constater qu’elle avait toujours échappé à la lecture de La Croix, L’Humanité et Libération, et ne parlons pas de Mediapart.
    En revanche j’ai toujours été à l’aise avec la presse Bolloré et j’ai été très choquée par le traitement qui a été infligé à ses journalistes et à ses chaînes.
    Qui peut dire quel sera le résultat de cette polémique, mais merci de n’avoir pas accepté de laisser retomber le couvercle !

  3. Autant je m’indigne (terme encore un peu à la mode ?) de cette exploitation orientée des deniers publics et de détournements en faveur de quelques saigneurs-profiteurs, autant je ne m’étonne pas vraiment que le rapporteur de cette commission soit la cible à dézinguer par tous les moyens d’icelle (qui risque fort de se terminer en queue de poisson).
    😒Un état fort doit avoir un « service de propagande », quoi qu’il en coûte, non mais ! 👎
    Heureusement qu’il y a — encore— « l’empire Bolloré »…

  4. Soixante deux années (ORTF crée en 1964) de connivences et de compromissions, de mauvaises habitudes prises dans un système étatique sans véritables contrôles ou rapports de gestion, sans mesure de qualité ou de satisfaction et… forcément sans sanction sauf si on a déplu au pouvoir en place (en fait « l’extrême centre » pour résumer par les temps qui courent), hein !

    Alors on va arrêter de tergiverser : Un grand coup de pied dans la fourmilière, c’est d’ailleurs la seule mesure sérieusement crédible. On démantèle et on ouvre le tout aux mieux offrants en terme de programmes, les coûts on peut leur faire confiance car la concurrence ne leur fera pas de cadeaux.

    Et pour le petit jeune qui n’évite pas l’écueil, on peut tout de même saluer son opiniâtreté malgré les coups mais regretter son « attachement » au service public, sauf si il s’agit d’une posture de façade. D’ailleurs y-a-t-il d’autres candidats pour faire le boulot ?

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