Le Curriculum Vitæ de Madame Élisabeth Borne, née à Paris en 1961, est tout simplement époustouflant. Côté formation, ses diplômes sont ceux de l’École polytechnique et du corps des Ponts et Chaussées, rien de moins. Ajoutez un master en administration des affaires du Collège des ingénieurs, et la voici parée pour tous les possibles professionnels.
Des possibles qui la conduiront effectivement vers les sommets, puisqu’elle fut Premier ministre de la France de l’élection présidentielle de 2022 à janvier 2024 et qu’elle est actuellement ministre d’État en charge de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche dans le gouvernement Bayrou formé en décembre 2024. Entre les deux, elle fut même députée du Calvados pour Renaissance, le parti du président de la République Emmanuel Macron.
Avant cela, on l’a vue dans plusieurs équipes ministérielles, notamment comme directrice de cabinet de Ségolène Royal lorsque celle-ci était ministre de l’Écologie. On l’a vue aussi en préfète de la région Poitou-Charentes, en directrice de la stratégie de la SNCF et en Présidente-directrice générale de la RATP. On l’a vue enfin en ministre du Travail et en ministre de la Transition écologique (et solidaire), éventuellement en charge des Transports, dans les différents gouvernements d’Emmanuel Macron.
Bref, un parcours typique de l’excellence à la française : des études de très haut niveau et un accomplissement intégralement orienté au sein des multiples services de notre État tout-puissant tout-englobant. Cet État qui, à travers ses représentants tels que Mme Borne, se considère comme plus informé, plus performant, plus sûr, plus avisé, plus clairvoyant et surtout plus honnête, humaniste, bienveillant et équitable que le secteur marchand, justement parce qu’il n’est pas marchand et que le mot « profit » lui est étranger.
Mais un parcours qui nous laisse néanmoins sur notre faim : qui est Élisabeth Borne, que pense-t-elle vraiment, que veut-elle faire pour les Français, comment voit-elle l’avenir de notre pays, comment envisage-t-elle de le préparer ? En tant que ministre de l’Éducation, la question se pose encore plus crucialement à elle qu’à tous ses collègues du gouvernement. Et pourtant…
On sait peu de choses des idées politiques de Mme Borne, si ce n’est qu’elle est réputée proche du Parti socialiste. Rien de très étonnant, dans cette génération qui a eu 20 ans en 1981. Beaucoup ont lu dans l’arrivée de François Mitterrand à l’Élysée la consécration irrévocable de la supériorité des politiques collectivistes, ont cru y déceler une succession infinie de lendemains qui chantent et ont fondé toute leur carrière sur ce constat non dénué d’opportunisme. Pour les jeunes loups de la politique, la gauche était devenue pour longtemps « The Place To Be ». Le « tournant de la rigueur » de 1983 n’a même pas douché leur enthousiasme. Il est juste devenu social-démocrate, mais « de gauche », toujours.
C’est ainsi qu’un peu plus tard, sous la houlette de Ségolène Royal, ministre socialiste de l’Écologie de François Hollande, lui-même socialiste, Elisabeth Borne s’est trouvée parfaitement en phase avec l’idée (non dénuée de petits calculs trivialement électoraux) de faire baisser la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 % à 50 %. Une politique qui impliquait de fermer 14 centrales nucléaires, dont notamment les deux réacteurs de Fessenheim, mis à l’arrêt en 2020 sous sa supervision particulière alors qu’elle était devenue ministre de la Transition écologique d’Emmanuel Macron. « Un moment historique », a-t-elle commenté à l’époque.
Conviction écologique personnelle ou syndrome de la bonne élève qui exécute ce qu’on lui demande de faire sans trop se poser de questions ? On ne sait. Toujours est-il qu’en 2023, devant les députés qui l’interrogeaient sur les difficultés d’approvisionnement en énergie rencontrées par la France lors de l’hiver précédent (il a même fallu rouvrir nos deux centrales à charbon), elle s’est intégralement défaussée sur les rapports d’experts qui, en 2014 et 2015, préconisaient les fermetures, et qui, maintenant, préconisent la relance du programme nucléaire français voulu par Emmanuel Macron. C’est formidable, tout lui convient !
Il serait cependant injuste de penser que Mme Borne est exempte de tout enthousiasme personnel.
Après tout, c’est bel et bien elle qui a permis à la France entière de partager sa passion pour le vélo grâce au stage de « Remise en selle » payé par nos impôts ! C’est elle encore qui, face aux difficultés d’approvisionnement énergétique évoquées plus haut, a élaboré un « plan de sobriété énergétique » incluant, ô surprise, une subvention destinée aux particuliers pouvant aller jusqu’à 65 € pour l’achat… d’un thermostat programmable. Même scénario avec le Bonus réparation et le Bonus réparation textile. Oui, oui… Quand je vous disais que l’État micro-manage et subventionne absolument tout, même la prise en charge d’un recollage de semelle pour 8 € ! Et l’on s’étonne ensuite que nos dépenses publiques grimpent, grimpent, grimpent…
Arrivée il y a six mois au ministère de l’Éducation, Elisabeth Borne s’est rapidement employée à entourer les élèves de toute la sollicitude qu’elle avait déployée précédemment dans le champ de l’écologie, des mobilités douces et de l’économie circulaire. Pour commencer, il faudrait selon elle préparer l’orientation professionnelle des enfants dès les classes de… maternelle ! Les réactions goguenardes n’ont pas tardé : mon enfant veut être magicien, ma fille veut être princesse, mon petit-fils rêve d’être pilote de fusée, etc. ont ironisé les commentateurs.
Se disant mal comprise, la ministre a immédiatement corrigé son propos :
« Non ! On ne va pas orienter les élèves dès la maternelle ! Au contraire, on doit veiller à ne pas conditionner leurs choix d’orientation. »
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Suite à quoi elle annonçait au début du mois un plan « Filles et Maths » destiné à renforcer la proportion de filles dans chacune des classes préparatoires scientifiques. Actuellement, elles représentent en moyenne 30 % des effectifs de ces classes, mais sont nettement plus présentes dans les sections sciences de la vie et de la terre et nettement plus discrètes dans les filières mathématique et informatique. Le plan en question se fixe l’objectif d’un minimum de 20 % de filles dans chacune des sections dès 2026, donc aussi en maths et en informatique, et de 30 % en 2030.
Remarquons que les projets de Mme Borne flottent entre deux objectifs qui manquent de cohérence entre eux : d’un côté, il faut veiller à ne pas conditionner les choix d’orientation des élèves ; mais de l’autre, il faut imposer des quotas pour obtenir la répartition garçons-filles qui lui semble souhaitable. Autrement dit, quand c’est sa volonté de ministre qui conditionne, le conditionnement devient soudain vertueux.
Élisabeth Borne appelle cela « forcer le destin ». Très révélateur comme expression. Qui parle ici ? La bonne élève qui a parfaitement réussi ses études dans les formations scientifiques les plus matheuses et les plus exigeantes, et qui ne voit pas pourquoi il n’en irait pas de même pour toutes les jeunes filles ? Ou la ministre à penchant socialiste qui entend faire advenir par décret, donc par la force de l’État, une société nouvelle conforme à ses aspirations ?
Les deux, sans doute, l’une entraînant l’autre dans un projet empreint de « volontarisme » (mot gentil signifiant en fait « autoritarisme ») et de mépris pour les préférences individuelles. À noter du reste que ces dernières, et non pas les conditionnements de genre, entraînent aujourd’hui une nette féminisation de formations et de professions (droit, médecine) qui étaient naguère majoritairement pratiquées par les hommes. Aucun quota n’a provoqué ce renversement.
Les autres dégâts collatéraux de la discrimination positive, car c’est bien de cela qu’il s’agit, sont connus :
· Tout d’abord, l’attribution de postes, de prix ou de diplômes sur la base « volontariste » de quotas de femmes, de noirs ou de roux déplace injustement le critère de sélection de la compétence vers l’appartenance à une catégorie favorisée, et fait injustement peser sur les personnes concernées la lancinante suspicion de n’avoir pas mérité leur place ou leur promotion.
· Ensuite, elle crée tout aussi injustement une nouvelle discrimination négative envers les catégories que les pouvoirs publics seront moins enclins à soutenir, dans notre cas les garçons aspirant à entrer dans une classe prépa maths.
· Enfin, conséquence de ce qui précède, elle revient à institutionnaliser une forme de nivellement vers le bas puisque la compétence académique dans la matière considérée (maths, physique, chimie, etc.) n’est plus le seul critère de sélection.
Mais le plus grave, venant d’une ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, c’est à mon sens de vouloir résoudre la question de la faiblesse d’ensemble de nos filières scientifiques et de notre recherche par le biais relativement anecdotique de l’égalité entre les hommes et les femmes et de la fin des discriminations de genres. Les tests internationaux nous le rappellent année après année : filles ou garçons, nos élèves sont à la peine dans toutes les matières, dans toutes les classes d’âge et dans tous les milieux sociaux, comparativement aux élèves des autres pays.
De plus, quand par miracle un prix Nobel est attribué à un chercheur de nationalité française, ce qui fut le cas en 2020 pour Emmanuelle Charpentier dans la catégorie chimie, on déchante vite. Après les congratulations d’usage sur l’excellence de la recherche française et sur le rôle essentiel des femmes dans les sciences, il faut se rendre à l’évidence : la chimiste ainsi distinguée a certes fait ses études en France mais elle a passé tout le reste de sa carrière de chercheuse à l’étranger, tant le système de recherche hexagonale lui a semblé beaucoup trop « fondé sur le fonctionnariat »…
Si j’étais Mme Borne, je commencerais par réintroduire de l’exigence académique, de la sélection, de l’autorité professorale et de la discipline dans l’enseignement. Mais évidemment, ce serait beaucoup plus difficile à mettre en œuvre que l’instauration idéologique de simple quotas administratifs qui permettent d’afficher facilement l’activisme de la ministre, mais ne résoudront rien.
Retrouvez cet article et de nombreux autres dans ma rubrique « Portraits politiques ».
Illustration de couverture : Élisabeth Borne est ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Photo AFP.
Oui, il faudrait réintroduire de l’exigence académique, de la sélection, de l’autorité professorale et de la discipline dans l’enseignement. Vaste programme !
Comme vous le soulignez si bien, madame Borne a de beaux diplômes, mais pas beaucoup de convictions. Elle est le prototype de l’excellent élève qui réussit des examens difficiles mais qui n’entreprend rien et n’a rien crée. Il faudrait arrêter, en France, de classer les gens par rapport à des diplômes qui ne sont souvent que des rentes de situation pour la vie entière. Une formation si prestigieuse soit-elle n’est que la promesse de créer. Il faut dire qu’au sein de notre Etat omniprésent il y a de quoi faire pour créer des machins inutiles.
@MichelAlbouy: Ca me fait tellement plaisir de vous lire sur ce sujet qui plus est dans les commentaires de ce magistral article que nous offre Nathalie. Votre défense de l’excellence résonne comme l’écho de votre propre parcours. Par votre enseignement à l’université de Grenoble, vous n’avez pas seulement défendu ces principes – vous les avez incarnés. Là où d’autres se sont contentés de diplômes, vous avez créé, transformé et inspiré l’excellence. Vos anciens étudiants ne vous oublieront jamais, et c’est peut-être là votre plus belle réussite.
Je n’ai évidemment rien contre les diplômes et la promotion des élites dont tous les peuples ont besoin.
Mais il y a tout de même en France une fascination déraisonnable plus que partout ailleurs pour le diplôme obtenu en principe dans nos vingtièmes années qui ne mesure finalement qu’un potentiel intellectuel et ne préjuge en aucune façon des résultats à mesurer continuellement sans aucune complaisance dans la vraie vie professionnelle.
Avec cette pathologie très française, on aboutit ainsi au désastre unique dans son degré d’intensité obtenu par le duo Gamelin (1er Saint-Cyr) et Lebrun (1er polytechnique-Mines). Pour autant qu’il soit traumatisant, il n’en a été retenu aucune leçon, notre histoire ayant sans doute en partie falsifié ou édulcoré les tenants…autre deni.
En bon observateur, Théodore Zeldin remonte aux origines de cette fascination dans son « Histoire des passions françaises ».
« quotas de femmes, de noirs ou de roux ». Et de gauchers! Les gauchers sont injustement discriminés dans ce pays. Encore une preuve de l’oppression patriarcale de la droite 😀
Et si vous me le permettez, chère Nathalie, pour tous les lecteurs niveau CM2, comme moi, qui ont du plaisir à vous lire, mais chez lesquels madame Borne a toujours généré une peur panique, j’aimerais leur signaler qu’il existe d’ores et déjà un robot humanoïde qui pourrait la remplacer très avantageusement .dans tous les rôles qu’elle prétendrait vouloir encore assumer à l’avenir.
Il s’agit de AMECA de chez Engineered Arts (à partir de 3′)
@Mildred: on dirait le pitch d’un film de science-fiction dystopique : dans un futur où il existe plus d’autorités indépendantes et de comités consultatifs que de que ralentisseurs et de ronds-points dans une petite ville française, Sophie, archiviste de niveau 4, se retrouve accidentellement promue à l’Autorité Supérieure de Régulation des Procédures dirigée par Elizabeth 49.3 un super robot capable de réciter le code général des collectivités territoriales à l’envers pendant qu’elle fait des origamis avec des imprimés fiscaux.
Dépassée par ses nouvelles responsabilités qui consistent principalement à rédiger la norme définissant la couleur des gobelets lors des réunions hebdomadaires de l’inter-régionalité de régions, Sophie monte secrètement une rébellion contre la dernière loi climat qui taxe les piétons produisant plus de 3g de CO₂ par kilomètre.
Merci pour les derniers paragraphes de votre billet.
J’ai plus de diplomes qu’Elisabeth Borne. Je ne sais pas si cela me rend « meilleur » qu’elle, et encore moins pour diriger le pays.
Car, toutes ses qualifications, au demeurant fort proches des miennes, n’aident pas vraiment à être un bon gouvernant. D’ailleurs on pourrait se demander ce qu’est un bon gouvernant, et personnellement, je pense qu’il n’y en a pas, ou tout de moins, il s’agit de celui qui veut le moins gouverner possible.
Si l’on prend l’exemple des quotas, elle souhaite ordonner aux filles, au détriment des garçons donc, d’aller en prépa scientifique. Elle ne souhaite pourtant pas leur ordonner d’aller en CAP charpentrie, soudure, plomberie, dans lesquels l’inégalité homme femme est encore plus criante. Ce n’est donc pas à propos des inégalités filles-garçons dont nous parlons.
J’en déduis qu’elle a décidé que le bon avenir pour les femmes est la prépa scientifique, et comme elles ne le font pas toutes seules, il va falloir les y pousser. Comme par hasard, c’est le choix qu’elle a fait pour elle même.
Elle pense donc que ses choix sont les meilleurs et qu’ils doivent donc s’appliquer à tous. En plus de science, un peu de philosophie ne lui aurait pas fait de mal.
@Titi: Bien vu ! Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’a pas fait l’école du cirque, même si, soyons honnêtes, elle aurait fait une excellente clown blanc : glaciale, raide, sérieuse, donneuse de leçons, avec juste ce qu’il faut de maquillage républicain pour ne pas effrayer les enfants.
Je me demande quel auguste aurait fait le meilleur duo avec elle au sein du gouvernement ?
Ah, oui, je sais : la politique budgétaire. Ou, dans un numéro plus visuel, Éric Lombard, avec ses faux airs d’Achille Zavatta, l’humour en moins, les tartes à la créme du FMI en plus. Impossible de ne pas sourire en imaginant la scène, non ?