Réponse à mon texte sur Kasbarian

Dans un récent billet consacré à Guillaume Kasbarian, je notais à la fois la vraie propension de ce député Renaissance à penser et à voter comme un libéral et son incohérence à rester dans un parti politique qui ne cesse de démontrer dans ses faits et déficits à quel point il ne l’est pas. Parmi les commentaires reçus, la réponse détaillée reproduite ci-dessous qui plaide en faveur de l’entrisme libéral dans les partis traditionnels. Vous trouverez quelques brèves remarques de mon cru à la fin de l’article.

Kasbarian : opinion minoritaire et stratégie politique
Ou : comment agir politiquement quand on est libéral en France ?
Par Alpinus Liber du site libéral Néolibéralisme

Outre une orgie de dépenses et de taxes, les débats budgétaires ont permis à l’une des rares voix libérales de l’hémicycle de se faire entendre un peu plus que d’habitude. Je parle naturellement de Guillaume Kasbarian, ancien ministre qui avait fait adopter la loi anti-squatteurs et qui s’est illustré, pour notre plus grand plaisir, par des arguments forts contre les nationalisations décidées sur un coin de table, contre les taxes qui ne servent à rien, ou encore en faveur de divers moyens raisonnables de revenir à l’équilibre de nos comptes sociaux.

I. Peut-on être libéral et rester chez Renaissance (ou dans un quelconque parti français) ?

Sa notoriété nouvelle, saluée sur les réseaux sociaux et, politiquement, avec l’acrimonie habituelle de la gauche soumise à Mélenchon, a suscité des débats chez ceux qui se disent eux-mêmes libéraux (c’est-à-dire pas grand monde, mais passons). Pourquoi donc ce ténor libéral se compromet-il ainsi avec Renaissance, un parti presque aussi dirigiste et dépensier que les autres ? Que fait-il dans les rangs du macronisme, à avoir cautionné le quoi-qu’il-en-coûte ? Un authentique libéral ne se vautrerait pas, lui, dans de telles compromissions. C’est à se demander d’ailleurs s’il ne serait pas un simple rabatteur macroniste, séduisant avec des mots de rupture mais votant pour la continuité. S’il était vraiment sincère, il devrait quitter Renaissance et rejoindre les vrais libéraux pour formuler une proposition politique originale et indépendante.

Effectivement, on ne peut qu’être dubitatif face au bilan de Renaissance, dont le nom fort prétentieux cache mal les échecs. Commençons par être indulgents : il y avait sans doute du bon, en dépit du flou, dans le macronisme de 2017 qui voulait flexibiliser une économie enchevêtrée dans ses normes, et qui communiquait un message d’ambition nationale et individuelle. C’est aussi Emmanuel Macron qui porte depuis quelques années un discours sensé sur la souveraineté européenne face aux gros blocs concurrents ou ennemis, quand les autres factions n’arrivent pas à dépasser les petites polémiques nationales. Enfin, le Covid et l’invasion russe en Ukraine n’ont pas aidé à stabiliser l’environnement économique. Mais à rebours des discours prometteurs des premières années, Renaissance aligne en réalité des échecs lamentables : il est le parti d’une hausse vertigineuse de la dette publique, de la politique du chèque, et d’une réforme des retraites en lambeaux. À cela s’ajoute une faillite politique grave : la déformation des institutions républicaines avec une centralisation inédite du pouvoir politique à l’Élysée, et un discours à la sauce « nous ou le chaos » qui a anémié le débat politique et empêché la constitution d’alternatives modérées.

II. Faiblesse du libéralisme comme mouvement politique propre

Pourtant, même si la cohérence politique est indispensable à une certaine lisibilité, je suis plutôt d’avis que ces appels à la clarification ou à la création d’une initiative plus manifestement libérale relèvent davantage d’un doux rêve que d’une appréciation réaliste du libéralisme en France et de ses possibilités. Postulons que Kasbarian décide de quitter le navire et « rejoindre les libéraux ». Où irait-il ? Il n’y a pas de force politique libérale en France qui dispose d’un poids électoral suffisant pour influencer le cours des élections. Madelin en 2002 a réuni un peu moins de 4%. Les courageux candidats du Parti libéral français se sont présentés dans quelques circonscriptions et ont pu constater combien les perspectives électorales d’un tel parti à la députation sont sombres. A contrario, il y a bien un mérite à être investi par un parti qui en 2017 et 2022 a réussi à remporter des majorités absolue puis relative : se faire élire (même lors de la débâcle de 2024 !). C’est malheureusement la loi du genre en politique : la pureté programmatique doit faire de la place à un pragmatisme froid et opportuniste. S’il n’était pas député Renaissance, Kasbarian ne serait probablement pas député et ce débat n’aurait même pas lieu. De la même façon, les velléités libérales d’un David Lisnard n’existent que parce qu’il s’est assuré un mandat de maire et parce qu’il demeure membre d’un parti (LR) certes moribond mais qui sait encore ratisser des voix (en témoigne d’ailleurs la réticence de Lisnard à mécontenter son électorat cannois en abordant clairement la problématique des retraites).
 
La recherche de la pureté programmatique échoue sur la réalité politique du pays : les idées libérales sont ultra-minoritaires en France. Tout au plus émergent-elles par accident dans une discussion sur un sujet précis (voyez l’attachement viscéral des Français à la protection des héritages). Analysez comme vous voudrez les causes de cette situation : constitution de la nation par la centralisation étatique depuis le Moyen-Âge ? Avantage donné, lors de la Révolution, aux grands principes politiques des discoureurs sur la gestion pragmatique ? Influence du communisme sur l’intelligentsia et l’électorat au lendemain de la guerre ? Il est nécessaire d’étudier ces questions pour positionner au mieux le message libéral, mais la conclusion reste certaine sur un point : dans le meilleur des cas, l’opinion française se méfie du libéralisme.
 
Quiconque est convaincu que les idées libérales peuvent faire du bien au pays doit prendre cette réalité en compte pour agir politiquement, et donc adopter une stratégie minoritaire qui, selon moi, suppose, au préalable, une certaine modestie dans les objectifs et peut prendre deux formes complémentaires.
 
III. Reconnaître l’existant
 

En effet, pour tenir un discours libéral audible par le plus grand nombre, il est impératif de partir de l’existant en l’examinant lucidement et sans caricature pour le faire évoluer progressivement. La France est un pays très habitué à un fort niveau de dépense publique et à l’interventionnisme public. En cela elle se distingue de la plupart de ses voisins et l’écart s’exprime en quelques pourcentages de PIB pour des économies de taille et de maturité comparables. Son caractère propre est d’être dans le peloton de tête de toutes les catégories du dirigisme, quand nos voisins, s’ils peuvent nous dépasser dans certains domaines, ont fait des choix très différents dans d’autres (je pense par exemple à la social-démocratie danoise, qui prélève et redistribue plus mais dispose d’un marché du travail extrêmement flexible). Une fois ce constat posé, il est donc important de proposer des réformes ou des modifications précises, fondées sur des exemples concrets et au cœur des préoccupations du public, plutôt que de rester à un niveau théorique ou doctrinal et se faire l’avocat d’un chambardement total dans l’espoir que le chaos accouchera d’un grand soir libertarien. Les sujets sont nombreux, du logement au pouvoir d’achat, en passant par le système de santé, pour qu’une approche réformiste puisse être entendue à condition de s’enraciner dans un certain pragmatisme et de bien choisir des batailles.

IV. Stratégie n°1 : Peser au sein des partis

Une fois cette approche posée, la première stratégie consiste, comme l’a fait Guillaume Kasbarian, à accepter d’être membre d’un parti qui n’est que marginalement libéral pour exercer son influence une fois élu. Renaissance était un choix judicieux, en tant que parti victorieux et parmi les moins dirigistes ou conservateurs du spectre politique. Cela reste globalement le cas aujourd’hui avec pour avantage supplémentaire que la déroute du macronisme et l’absence de structure offrent une certaine liberté de ton que l’on ne trouverait pas dans les partis rivaux qui sont surtout des écuries présidentielles. C’est aussi grâce à son influence acquise qu’il a pu, en tant que ministre, faire passer une réforme populaire sur les squatteurs, et s’ancrer dans sa circonscription pour être reconduit dans son mandat l’an dernier.
 
L’exemple européen
 
À l’appui de cette approche, on peut regarder ce qui se fait ailleurs en Europe : le libéralisme à l’état pur est rarement aux commandes, ce qui n’a pas empêché certaines réformes d’inspiration libérale ou de simple bonne gestion d’avoir lieu. En effet, les partis qui se disent libéraux s’inscrivent dans la réalité politique et économique de leur pays, et ne proposent pas de « big bang libéral » où l’on passerait à la tronçonneuse des pans entiers de l’État-providence. Par ailleurs, les réformes libérales ont été menées par des partis ou des coalitions dominées par des sociaux-démocrates ou des chrétiens-démocrates, c’est-à-dire par des majorités politiques dont le cœur idéologique comportait seulement des nuances de libéralisme mais qui en ont reconnu la nécessité et les vertus. Voyez les lois Hartz des sociaux-démocrates allemands, la réforme des retraites en Suède en 1994, ou la flexibilisation du marché du travail adoptée par le gouvernement conservateur espagnol de Mariano Rajoy en 2012. Si l’on remonte un peu dans le temps, même les victoires de Margaret Thatcher sont le fruit d’un mélange : au néolibéralisme en vogue dans les années 1980, elle a habilement allié une certaine fierté nationale britannique qui lui a permis de surmonter l’impopularité consécutive à certaines de ses réformes.
 
Le mirage de la stratégie « à la Milei »
 

J’ai évoqué une tronçonneuse – il faut s’arrêter un instant sur le succès de Javier Milei en Argentine. Pourquoi ne pas l’imiter lui ? Libertarien au dernier degré, pas exactement dans la modération, afuera, afuera ! J’analyse le miléisme comme un mouvement populiste libéral dirigé contre un establishment péroniste et corrompu. C’est pour cela que je ne vois pas d’avenir à cette stratégie en France : la culture française considère (à tort) que le libéralisme économique est profondément ancré dans notre société et nos élites dirigeantes ; dès lors un mouvement populiste ne peut qu’être ouvertement antilibéral et le casting est déjà bien rempli : voyez le RN et LFI qui votent de concert les propositions les plus démagogiques et les plus interventionnistes.

V. Stratégie n°2 : le libéralisme d’opinion

La seconde stratégie est de mener le combat politique sur le plan culturel. Sur ce point, je serai bref. Le petit monde libéral français ne manque pas de bonnes volontés et de talents. On compte plusieurs think-tanks, blogs et relais d’opinion sur les réseaux sociaux ou dans les médias. La force de frappe reste modeste quand on la compare aux galaxies médiatiques de l’extrême-droite bolloréenne, ou des nombreux médias et groupes de réflexion de gauche plus ou moins radicale. Le libéralisme français mériterait d’avoir son Blast, son Brut, son Bon Pote et son Terra Nova, et une présence accrue dans les réseaux sociaux de masse. Il faut reconnaître à la gauche (depuis longtemps) et à l’extrême-droite (plus récemment), d’avoir compris que l’opinion s’influence dans le temps long et que la conviction intime qu’on a d’avoir raison ne veut pas dire qu’on saura convaincre rapidement un nombre significatif d’électeurs.
 
Accepter le combat politique.
 
Cela demande à la fois des moyens financiers et humains et une véritable tactique politique : aborder les problèmes à partir de cas concrets et qui intéressent le quotidien des électeurs, peaufiner un message percutant fût-ce au détriment des longs développements intellectuels, trouver les canaux de communication les plus efficaces et les plus opportuns et accepter d’en appeler aux émotions et à l’empathie autant qu’à la raison…
 
L’action politique est un métier et celui-ci n’est pas simple. Face à des partis nourris au combat politique et à la compétition électorale, que le recours aux sophismes et aux mensonges effraie de moins en moins, les libéraux français gagneraient à lâcher leur côté club intellectuel pour se mettre en mode commando, en agissant au sein des partis existants et en menant la lutte de l’opinion avec les mêmes armes que leurs adversaires. Ainsi Kasbarian n’a pas besoin de « rejoindre les libéraux », il doit pouvoir compter sur leur mobilisation dans l’opinion pour soutenir ses positions et susciter des vocations similaires au sein des partis politiques. FIN DE LA RÉPONSE.
 
Quelques brefs commentaires :
 
· Guillaume Kasbarian est certes député, ce qui lui confère une position privilégiée en tant que législateur. Il est de plus parfaitement probable que sans Renaissance (ou un autre parti constitué), il n’aurait jamais été élu en 2017, 2022 et 2024 en tant que simple candidat libéral d’un minuscule parti libéral. Question de budget, de structure électorale et de notoriété des partis. Mais peut-on dire pour autant que sa présence à l’Assemblée fasse avancer l’agenda libéral ?
 
· Il se présente effectivement comme libéral et rappelle souvent les raisons philosophiques et techniques de ses prises de position. Cela a-t-il pour effet d’éclaircir le débat économique et politique aux yeux des citoyens ? Je ne le crois pas. Emmanuel Macron étant lui-même étiqueté libéral, et même ultra-horribilo-libéral, par tout ce que notre paysage politique compte d’étatistes et de collectivistes – et ils sont nombreux – je crains que M. Kasbarian ne soit qu’un élément de plus du brouillage des messages politiques.
 
· Dès lors, il me semble que la famille libérale, riche de nombreuses personnalités éparpillées voire esseulées, aurait intérêt à se regrouper sérieusement pour commencer à créer une masse critique autour d’un projet de réforme du pays. 
 
· Sans forcément se calquer exactement sur l’expérience de Javier Milei en Argentine (car les situations économiques et les cultures respectives des deux pays sont très différentes), un tel projet ne peut néanmoins pas se permettre d’avancer à petits pas timides. Nous en sommes arrivés à un point où la seule solution efficace qui permettra aux citoyens d’observer rapidement des changements positifs est celle du sparadrap arraché d’un coup.
 
· À trop vouloir temporiser, à trop vouloir ménager les habitudes et les susceptibilités, on finira par ne rien faire. Les résultats se feront attendre, les citoyens se lasseront et redemanderont de plus belle leur État stratège, providence et nounou adoré.
 

Illustration de couverture : le député Renaissance Guillaume Kasbarian. Photo AFP.

4 réflexions sur “Réponse à mon texte sur Kasbarian

  1. « Dès lors, il me semble que la famille libérale, riche de nombreuses personnalités éparpillées voire esseulées, aurait intérêt à se regrouper sérieusement pour commencer à créer une masse critique autour d’un projet de réforme du pays.  »
    Oui. D’accord. Très juste. Mais qui ?
    Vous le dites, Guillaume Kasbarian est le seul aujourd’hui à se revendiquer clairement comme libéral. Il y en a d’autres, surtout issus de la sphère économique (je pense notamment à Pierre Gattaz) mais il faudra une tête d’affiche. Je suis impatient !

    • « Vous le dites, Guillaume Kasbarian est le seul aujourd’hui à se revendiquer clairement comme libéral »
      Ah non, je ne dis pas cela. Il n’est pas le seul. Il y a par exemple David Lisnard, maire de Cannes, l’entrepreneur Rafik Smati et d’autres personnalités. Et surtout, il y a un écosystème libéral, fait de think tanks et/ou petits partis. Il y a même des projets présidentiels, déjà écrits pour 2012, 2017.
      Le problème, c’est que tout ceci reste morcelé, et que beaucoup dans le camp libéral ont un peu perdu l’envie face au tsunami étatiste qui reste prégnant dans les mentalités et l’immense majorité des débats.

  2. Bel exercice sur la situation !

     » Tout au plus émergent-elles par accident dans une discussion sur un sujet précis (voyez l’attachement viscéral des Français à la protection des héritages). »

    Oui il y a des sujets bien précis audibles pour une majorité, l’héritage des entreprises familiales y compris agricoles, ou soyons fous même pour la retraite à condition qu’ils soient chiffrés simplement et de manière incontestables, ce qui n’a jamais été le cas.
    Et surtout ne jamais utiliser le mot « libéral », ce mot est complétement dévasté et anéantit toute argumentation. Je sais ça nous fait très mal à nous autres mais c’est ainsi et pour longtemps. Enfin c’est mon avis.

    Et attention au carcan juridico-médiatico administratif totalitaire qui nous plombe :
    https://www.atlantico.fr/article/decryptage/les-magistrats-sont-ils-vraiment-hors-de-controle-ou-le-produit-de-8-ans-de-renoncements-et-de-nominations-macronistes-jean-eric-schoettl-christophe-eoche-duval-bertrand-saint-germain

  3. Le libéralisme, c’est le croquemitaine des contes modernes. Rien de tel pour foutre la pétoche aux mômes et aux étudiants en sociologie. Il suffit de lui accoler des préfixes postiches pour en accentuer le caractère monstrueux : néo-libéralisme, ultra-libéralisme, et, pour les soirées à thème, zombie-libéralisme, version « L’annuité des morts-vivants », où les dividendes rampent hors du tombeau Black Rock en gémissant « flexibilitéééé ».

    Le pauvre libéral est si peu aimé qu’il n’a même pas décroché un rôle de figurant dans la dernière superproduction hexagonale intitulée « La dette infernale », un nanar d’action sans budget mais avec beaucoup de plans de relance.

    Il erre dans le désert, coincé entre les deux mirages de la politique française : à ma droite, l’Homme Fort qui restaure l’Ordre en renversant la table et la constitution, à ma gauche l’Homme-tout-mais-surtout-pas-occidental-blanc-masculin-responsable-du-changement-climatique, qui revigore la nation avec des plats créoles déconstruits et des subventions inclusives.

    On dit : « Kasbarian n’a qu’à s’barrer. »
    Je dis : Non ! Sa Kasba à lui, c’est Renaissance. Qu’il y reste.

    Oui, reste avec tes compagnons d’armes, Kasbarian. Eux qui naguère furent comparés à de simples paquets de farine, élus pour l’étiquette collée sur leur dos, pourront peut-être, grâce à toi, devenir un peu moins #@*!$%&. Et qui sait, nous éviteront-ils ainsi le duel entre Jordan Barretoidela et Jean-Clume Stalinochon. Car l’heure n’est plus au libéralisme mais au socialo-étatisme pléonasmatique.

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